Culture

Tous fans des années 80

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.10.2010 à 18 h 43

Ce qui paraissait le pire du pire du bon goût musical est en passe d'être réhabilité.

Publicité du groupe Duran Duran pour la chanson «Electric Barbarella». DR

Publicité du groupe Duran Duran (Warren Cuccurullo, Simon LeBon, Nick Rhodes et une jeune femme non identifiée qui joue une poupée dans le clip d'«Electric Barbarella». DR

En préambule, plongez-vous dans l'ambiance Eighties avec le vidéorama «Dix plaisirs coupables des années 80»

Les Vaselines sont de retour, et ils ne sont pas contents. Popularisé en 1993 par Nirvana, qui reprit un de ses titresJesus Doesn’t Want Me For A Sunbeam») lors de son concert unplugged, le duo écossais a sorti mi-septembre son premier album depuis vingt ans, Sex with an X (Sub Pop). Avec, en guise de morceau choisi, un cri de guerre contre la décennie qui le vit naître, «I Hate the 80s»:

«What do you know ? You weren't there. It wasn't all Duran Duran Duran Duran. You want the truth ? Well this is it : I hate the 80s 'cause the 80s were shit» («Qu’est-ce que vous en savez ? Vous n’étiez pas là. Il n’y avait pas seulement Duran Duran Duran Duran. Vous voulez la vérité ? Eh bien la voilà : je hais les années 80 parce que c’était de la merde»).

Rob Sheffield est aussi de retour, mais lui est très content. Révélé en France l’an dernier par la traduction, sous le titre Bande originale, de son livre Love is a Mix Tape, ce critique du magazine Rolling Stone, à qui on doit notamment le résumé le plus concis et exquis jamais fait de la série Mad Men (“A three-Martinis naked lunch”), vient de publier aux Etats-Unis son deuxième ouvrage. Trois cents pages d’une carte du Tendre adressée à la musique des années 80, celle de son adolescence, et notamment aux artistes qui trustaient le haut des charts: Bonnie Tyler, Human League, Culture Club ou Orchestral Manoeuvres in the Dark. Le titre? Talking to Girls About Duran Duran...

Solos de saxo

Deux œuvres, deux visions des Eighties: l’une contre, l’autre tout contre. Comme une preuve que cette décennie reste la période la plus controversée de la musique populaire, en comparaison de l’âge d’or supposé des années 60-70, avec ses disques qui alliaient qualité et succès populaire ; ou des années 90, époque dont les jeunes critiques actuels sont plutôt nostalgiques. Les années 80, elles, constituent une décennie-anomalie, passée à la postérité malgré elle, dont Rob Sheffield résume longuement le statut dans le prologue de son livre :

«Si vous empruntez un jour une machine à remonter dans le temps et filez dans les années 80, vous aurez des conversations intéressantes, mais personne ne croira un mot de ce que vous dites. Vous pourrez toujours dire aux gens que le XXe siècle se finira sans guerre nucléaire. Que l’Union soviétique implosera, que le mur de Berlin tombera et que les gens commenceront à utiliser des choses appelées “sonneries de portables” qui feront que leurs pantalons chanteront inopinément “Eye of the Tiger”. Que l’Amérique élira un président noir qui a passé ses années de fac à écouter les B-52s. Il y aura de toute façon une affirmation que personne ne croira : les Duran Duran sont toujours célèbres. [...]

L’opinion générale était que nous traversions la période musicale la plus faiblarde de l’histoire de l’humanité. [...] Nous avions l'impression de tous être coincés dans l’Âge des Imposteurs. Le pays était dans un état terrifiant, Reagan et ses acolytes devenaient incontrôlables, et chacun se devait d’accuser la musique de l’état toxique de la nation. [...] Je veux dire, le plus gros film de 1985 voyait Michael J. Fox utiliser une machine à remonter le temps pour se barrer de 1985. Nous, nous étions jeunes, apathiques et idiots, on pouvait seulement attendre la fin de tout cela. Et pourtant, quelque chose l’a maintenu en vie et, rétrospectivement, l’Âge des Imposteurs s’est transformé en Sommet du Sensationnel. Qui a décidé cela ?» [1]

Dans l’imaginaire culturel collectif, les années 80, spécialement leur première moitié, font figure d'énorme iceberg où sont venus se fracasser les rêves musicaux et la plupart des stars (McCartney, Bowie, les Stones...) des décennies précédentes. Leur partie émergée est faite de vestes à épaulettes, de synthés joués à un doigt, de solos de saxophones, de kilos de laque dans les cheveux, d'une MTV toute-puissante et des grand-messes du rock humanitaire, comme le Band Aid de 1984, cette année réputée pour être la pire de l’histoire du rock (à moins que ce ne soit 1983?) [2].

Une vision qui reste d’ailleurs inscrite dans le génome des magazines rock français, puisque Les Inrockuptibles se créèrent en 1986 autour du slogan résolument anti-eighties «Trop de couleur distrait le spectateur», tandis que Rock’n’Folk n'a cessé d’expier ces dernières années ses errements de l’époque : témoin la publication fin 2003 d’un classement des «quarante pires groupes de l’histoire» composé pour une bonne moitié de formations ayant atteint leur apogée commerciale dans les Eighties, dont... Duran Duran, encore.

Réhabilitation

On imagine donc le choc ressenti par l’indie-boy bon teint quand il écoute pour la première fois un disque du groupe de Birmingham, Rio par exemple, ou Organisation de Orchestral Manoeuvres in the Dark, et se rend compte qu’il sont bons. Il ne s’agit pas ici de réhabiliter n’importe quelle horreur de la période ou de repeindre en rose bonbon le haut des charts des années 80 - on risquerait de se faire traiter de «beauf branchaga révisionniste» amateur d’une «décennie gerbante» par nos confrères de Gonzai — mais juste de pointer que l’attitude consistant à n'en sauver qu’une poignée de résistants (Jesus & Mary Chain, Pixies, Replacements...), comme c’est le cas de la rubrique rééditions de Rock’n’Folk, paraît aujourd’hui dépassée.

Que la chanson acidulée des Vaselines semble au fond en retard d’une guerre comparée, par exemple, au «I’m Against the Eighties» asséné en 1992 par le groupe anglais Denim aux «Duran Duran fake make-up boys» («Bands that couldn't play/Singers with nothing to say/You heard it on the radio/You saw it on the TV/You still went and bought it though»). Que, de la même façon qu’on déterra des œuvres confidentielles des Sixties ou Seventies (Nick Drake, Zombies, Love...), époque où les chefs-d’œuvre s’empilaient dans les charts, il faut réhabiliter certains hits des Eighties, ce temps dont la plupart des meilleurs albums sont restés dans le ventre mou du top 50.

Pour le meilleur et pour le pire, l’exercice a été largement pratiqué depuis dix ans et, heureusement, pas seulement sous l’angle de la moquerie (le phénomène du rickrolling) ou du kitsch, cette «station de correspondance entre l’être et l’oubli» selon Milan Kundera. De nombreux artistes ont vanté le rôle positif de la colonisation des ondes Eighties par le mainstream. Sur leurs derniers albums, que nous avions tous les deux classés dans les meilleurs de la décennie, Kanye West (808’s & Heartbreak) et Julian Casablancas (Phrazes for the Young), citent ainsi abondamment les hits synth-pop.

Des musiciens recourent en interview à des références qui leur auraient valu en d’autre temps le peloton d’exécution: «Les guitares de Brother in Arms de Dire Straits, je les connais mieux que celles de Joy Division!», déclarait récemment aux Inrockuptibles Paul Banks, le chanteur d’Interpol. Des cinéastes illustrent des scènes marquantes de scies de ces années-là : Christophe Honoré avec Kim Wilde dans Dans Paris, Michel Gondry avec les Korgis dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Noah Baumbach avec Duran Duran, toujours eux, dans Greenberg. Une digestion apaisée qu’on peut expliquer par trois lois.

- la loi du passage de génération. La pop music, c’est comme Roméo et Juliette ou les guerres mondiales: les parents (folk contre rock, disco contre punk...) se battent, les enfants s’épousent. Vingt à trente ans d’écart ont façonné une idée plus sereine et moins tranchée des années 80, de la même façon que le grand débat de l’époque - le mainstream contre le rock indépendant - s’est nettement affaibli (certains diront affadi ou escamoté) depuis.

- la loi de l’absence d’ennemi. Tout mouvement musical bien charpenté a besoin d’un ennemi, et le rock mainstream des Eighties, des Nouveaux Romantiques au hard bourrin, en constituait un parfait pour les mouvements qui sont suivi, grunge, slacker rock ou britpop. Or, ces dernières années, a-t-on vu des vrais mouvements musicaux comparables aux précédents? Non : la preuve, le revival du rock à guitares de 2001-2003 n’a jamais trouvé de vraie étiquette, se contentant de celle, ridicule, de new rock. Plus de vrais mouvements, donc plus de vrais ennemis; donc, CQFD, plus de décennie maudite.

- la loi du maximalisme. La fin des années 2000 a été propice, également, à la remise au goût du jour d’influence Eighties du fait du type de musique jouée. Les groupes de revival rock new-yorkais ou garage du début de la décennie jouaient simple, épuré : un sample de Eurythmics ou Ultravox aurait fait tache dans le décor. A l’inverse, certains des meilleurs groupes indie du moment piochent dans toutes les décennies et parsèment leurs morceaux de leurs plaisirs (plus très) coupables : le leader d’Of Montreal, Kevin Barnes, s’avoue par exemple fan de synth-pop, tandis qu’Animal Collective a «samplé» sur un de ses plus beaux singles, «The Purple Bottle», un hit emblématique pour certains de la déchéance eighties, «I Just Called to Say I Love You» de Stevie Wonder [3].

Combinées, ces trois lois ont permis aux groupes actuels de se loger tranquillement dans les années 80 comme dans un HLM - un héritage à louange modérée. Ceux que cela agace peuvent se rassurer, le bail arrive sans doute à expiration : comme l’expliquait en début d’année le critique britannique Simon Reynolds, grand spécialiste des Eighties sur lesquelles il a signé un livre de référence (Rip it up and start again. Post-punk 1978-1984), les revivals se font à vingt ans d’écart, fifties-seventies, sixties-eighties, seventies-nineties... On devrait donc passer les années 2010 à parler des années 90, et cela a d’ailleurs commencé, un article récent notant très justement que Pavement avait attendu cette année pour devenir le meilleur groupe des nineties. Quant aux tentatives de réhabilitations, il ne vous reste plus qu'à ressortir vos Offspring ou Ace of Base de l'époque.

Jean-Marie Pottier

L'ambiance Eighties avec le vidéorama «Dix plaisirs coupables des années 80»


 La suite, par ici

 [1] Traduction de l'auteur de l'article, le livre n'étant pas encore disponible en français. Bande originale a été traduit en France par les éditions Sonatine deux ans après sa sortie américaine.
[2] «Année normative», 1984 constitue par exemple le «tournant» du livre du critique Benoît Sabatier sur l'histoire de la culture pop, Nous sommes jeunes, nous sommes fiers. La Culture jeune d'Elvis à MySpace (Hachette Littératures, 2007).
[3] Cette chanson est notamment utilisée comme repoussoir dans le très connu Haute fidélité de Nick Hornby, où un disquaire (incarné par Jack Black dans l'adaptation cinéma) refuse de vendre l'album à un client avant de lancer à son collègue: «Top 5 des crimes musicaux perpétrés par Stevie Wonder dans les années 80 et 90?».

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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