Economie

Comment l'Europe peut encore innover

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.09.2010 à 20 h 48

Il faut changer de climat. Innover, prendre des risques. Ne plus être frileux, conservateur.

Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Les petits contre les gros: le thème est toujours populaire. Le Parlement, qui cherche à trouver des économies à faire, propose, en se frottant les mains, de raboter les crédits de recherche aux grandes entreprises. Une fois n’est pas coutume, les députés de droite et de gauche sont unis là-dessus. Elles sont grandes, elles sont riches, elles ont de quoi payer, elles sont mal vues des populations en sus, point n’est utile de les aider! Et de faire remarquer que ces géants «détournent» les crédits impôts recherche (CIR) en «optimisant» leur fiscalité, en créant des établissements-filiales pour éviter de dépasser les plafonds, en grossissant leurs dépenses, etc, etc... Corrigeons, rabotons: les économies pour l’Etat sont évaluées à 390 millions de jolis copeaux d’or sur les 4-5 milliards de cette «niche» des crédits de R&D.

Le gouvernement a heureusement rejeté la demande. Lui qui a mis en place un Grand Emprunt pour «préserver les dépenses d’avenir» aurait été en contradiction brutale s’il opérait un coup de rabot dans les aides à la recherche. Denis Ranque, président de Technicolor, a ajouté avec raison dans Les Echos que, dans la recherche plus encore qu’ailleurs, il ne faut pas changer tout le temps la fiscalité, cette «niche» du crédit-impôt-recherche ne date que de 2008. Par ailleurs, selon l’Inspection des finances, le mécanisme semble efficace pour relocaliser en France des labos qui, sinon, s’envoleraient là où les chercheurs sont moins chers. L’an dernier les demandes d’implantation de centres de recherche en France ont totalisé 41 dossiers, en hausse de 65%.

A quand un Google européen?

Cette réussite, si elle se confirme, n’épuise pas il est vrai le fond de la querelle. Au-delà du rabot, se pose la question de l’organisation de la recherche-développement (R&D) en France et en Europe: aide-t-on trop les grandes entreprises et bride-t-on, ce faisant, la naissance et la croissance des start-up? Les géants, infiltrant l’administration par leurs réseaux d’ingénieurs et d’énarques, captent-ils toutes les aides à leur profit? C’est une vieille question mais toujours une bonne question: pourquoi n’avons-nous, nous Européens, aucun Apple ou Google? Est-ce justement parce que nous chérissons trop nos géants? Implicitement par sa proposition, le parlement répond «oui». Le Parti socialiste va plus loin et il  tranche explicitement en proposant de réorienter le dispositif de crédits vers les PMI.

Est-ce légitime? Non. Non, d’abord parce que toutes les études qui analysent les causes du déficit français ou européen d’innovation en comparaison avec les Etats-Unis et le Japon soulignent toutes en premier le trop faible niveau général de R&D. L’Union consacre moins de 2% de son PIB à la recherche (2,1% en France) contre 2,5% aux Etats-Unis et 3% au Japon. Il faut donc remonter les dépenses, notamment celles faites par le secteur privé. Ce n’est pas en rabotant des crédits qui sont faits pour dynamiser des crédits d’entreprises, qu’on va y parvenir.

Ensuite parce que, comme le met en lumière une excellente étude de l’institut Bruegel, nos jeunes pousses sont trop peu nombreuses et elles ne sont pas assez innovantes. L’étude ne porte pas sur les «start-up» naissantes  mais sur les firmes innovantes «jeunes», nées après 1975. En Europe, seule une firme innovante sur cinq est «jeune» contre plus d’une sur deux aux Etats-Unis. L’innovation vient donc de ce côté de l’Atlantique surtout des «vieilles»... ou ne vient pas du tout. Il faut donc y regarder à deux fois avant de passer le rabot. Nous ne sommes pas la Silicon Valley californienne.

Une trop grande mortalité

Pourquoi ne peut-on pas compter sur nos «jeunes» pour innover? Parce qu’elles sont trop peu nombreuses d’abord. L’Europe souffre d’une démographie d’entreprises insuffisante et d’une mortalité trop élevée. Ensuite, parce que nos «jeunes» sont moins versées à dépenser en R&D que leurs homologues américaines. A contrario, les grandes entreprises européennes dépensent en recherche autant que les grandes américaines. Les racines de ce retard de nos PMI sont sectorielles: l’Europe dispose de peu de petites firmes innovantes dans les secteurs à haut-niveau de recherche, les biotechnologies, l’électronique-informatique-télécoms. La pharmacie fait exception, mais pour combien de temps?

L’idée simpliste que les méchantes «grandes» gloutonnent les crédits sans être efficaces et qu’il suffirait de donner l’argent aux gentilles «petites» est fausse. Alors que faire? Quelles recommandations politiques, les auteurs de l’étude tirent-ils pour qu’enfin l’Europe se mette à innover? Qu’une politique d’aide à l’innovation doit être multi-factorielle, complexe en quelque sorte. Corriger en premier les causes non financières du déficit européen de R&D: les structures des universités pas assez autonomes, l’harmonisation des normes, les divisions européennes sur les brevets. Sur ces chapitres, des progrès sont en cours.

Améliorer ensuite le climat en faveur de l’innovation, le financement des start-up, les incitations aux chercheurs pour transformer leurs travaux en produit. Enfin, comme savent le faire les Etats-Unis,  «mettre en symbiose» les jeunes et les vieilles dans des politiques qui facilitent les passages des innovations et des innovateurs des unes aux autres. C’est sans doute là une des clés essentielles: jeunes et vieilles doivent s’allier et non se combattre. Dès lors, déplacer l’arrosoir des aides publiques des grandes aux petits firmes peut paraître populaire mais cela ne résoudra en rien le problème de l’innovation européenne face à l’Amérique et la Chine.

Eric Le Boucher

Photo: Manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

 

 

 

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