Monde

Une crise des droits civiques à Montgomery ?

Radley Balko, mis à jour le 04.10.2010 à 15 h 35

La ville de Rosa Parks exproprie sans vergogne, et sans compensation, des Noirs des classes défavorisées.

Montgomery, Alabama. Mark Brennan via Flickr, licence CC

Montgomery, Alabama. Mark Brennan via Flickr, licence CC

Quand la municipalité de Montgomery, dans l’Alabama, a fait raser la maison de famille de Karen Jones en avril dernier, il restait des photos et des meubles à l’intérieur. La ville prétend avoir prévenu Karen Jones de l’arrivée des bulldozers, mais celle-ci affirme que les avis ont été envoyés à feu sa grand-mère (l’ancienne propriétaire de la maison) et à un oncle également décédé. La raison avancée pour la démolition est que le porche, à l’avant, ne répondait pas aux normes. La municipalité a décrété que sa propriété était «délabrée» et a préféré détruire la maison plutôt que d’aider Karen Jones et sa famille à réparer le porche, ou de le faire à sa place et de lui envoyer la facture. Montgomery a ensuite demandé à Karen Jones de s’acquitter des 1.225 dollars correspondant aux frais de démolition. Si elle ne paie pas, la ville s’octroiera un privilège sur la propriété. Et si elle persiste, la ville pourra saisir le terrain ou le vendre aux enchères.

Karen Jones n’est pas un cas isolé. Au cours des dix dernières années, des dizaines, peut-être même des centaines de maisons de Montgomery ont connu le même sort: déclarées insalubres, elles ont été rasées. Leurs propriétaires sont très souvent pauvres, noirs, et sans moyens de se défendre. Et là, surprise: un grand nombre de ces maisons jalonnent un parcours de commémoration de la lutte pour les droits civiques, dans le quartier où habitait Rosa Parks. Pour les activistes, ce n’est peut-être pas une coïncidence. «Ce qu’il se passe à Montgomery est une crise des droits civiques», déplore David Beito, professeur d’histoire à l’université d’Alabama qui, en tant que président du comité consultatif de l’État d’Alabama de la Commission américaine sur les droits civiques, a tenu des audiences au sujet de ces démolitions en avril de l’année dernière.

Nombreuses plaintes

Le nombre total de maisons concernées n’est pas très clair, notamment parce que la majorité des gens visés manquent de moyens ou de volonté de contester les condamnations. Certains habitants estiment qu’elles dépassent la centaine. En 2008, plus de 60 maisons ont été détruites. Et ABC News a annoncé le mois dernier que 29 bâtiments ont été condamnés à la démolition en 2009, plus 49 pour l’année en cours. Pour être honnête, il faut admettre que Montgomery a sa part d’horreurs urbaines, et que certaines de ces destructions ont sûrement pour objectif de débarrasser la ville de maisons abandonnées ou négligées et de protéger la sécurité du public. Mais pour beaucoup, ce n’est pas le cas: David Beito rapporte que plus de 30 personnes sont venues témoigner à ses audiences l’année dernière que leurs maisons avaient été visées à tort.

Beito qualifie ces actions «d’expropriations par la petite porte». Et elles sont plus sordides encore que certains projets d’expropriations dont on a pu entendre parler, volant aux pauvres pour donner aux riches, comme la tristement célèbre affaire Kelo v. New London menée par la Cour suprême [où une ville a pu exproprier des habitants pour vendre leurs terrains à des promoteurs privés], ou le plus récent projet Atlantic Yards de New York City. La loi de l’Alabama interdit les expropriations au bénéfice de développements privés. Pour contourner le problème, Montgomery décrète qu’une propriété est délabrée, en s’appuyant sur une partie du code de l’État qui donne aux inspecteurs une grande latitude d’action. Le propriétaire est enjoint de corriger le problème et de satisfaire les inspecteurs, faute de quoi la ville met à exécution la menace suspendue au-dessus de la tête de Karen Jones: elle rase la maison, fait payer la démolition au propriétaire et vend le terrain à des promoteurs si celui-ci ne paie pas. En bref, si les réparations sont hors de portée de votre bourse, vous risquez de perdre votre maison.

Cette méthode est bien pire que l’expropriation, qui oblige l’État à verser aux propriétaires une compensation au niveau des prix du marché.

Procédures contre la municipalité

Todd Strange, le maire de Montgomery, n’a pas donné suite à ma demande d’interview. En revanche, dans d’autres médias il a jugé disproportionnée la réaction de Jones, Beito et d’autres critiques. «Je veux que les propriétaires agissent de façon responsable, a confié Strange à un journaliste d’Atlanta Fox News le mois dernier. S’ils ne veulent pas prendre soin de leur propriété, je veux qu’ils la vendent à quelqu’un qui le fera.»

Et pourtant, un des habitants de la ville, Jimmy McCall, était en train de construire sa maison quand la municipalité a jugé que sa propriété était une nuisance publique en 2008. Quand la ville a décrété que la construction n’était pas assez rapide, McCall a obtenu une ordonnance restrictive à la fois auprès du tribunal de l’État et d’un tribunal fédéral pour empêcher la ville de détruire le bâtiment. La municipalité, passant outre, l’a rasé quand même et envoyé la facture à McCall. Celui-ci a obtenu des dommages et intérêts devant un tribunal. La ville fait appel.

Jim Peera, promoteur d’Atlanta, s’est battu contre la ville pendant six ans au sujet de 3,2 hectares de logements pour locataires à bas revenus dont il était propriétaire, et que la municipalité avait décrétés nuisance publique. Après deux victoires au tribunal, deux de ses bâtiments ont mystérieusement brûlé. Il clame que les pompiers n’ont jamais mené d’enquête, bien qu’un élu municipal ait publiquement laissé entendre qu’il aurait lui-même provoqué l’incendie pour toucher l’assurance. Peera a fini par craquer et par vendre ses terrains plutôt que de lutter contre l’appel de la ville. Le terrain appartient à présent à Summit Housing Group, l’un des plus grands promoteurs de logements subventionnés du pays. Strange, le maire, a déclaré à ABC News en août dernier que l’implication de la municipalité de Montgomery s’arrêtait une fois les gravats évacués—en d’autres termes, que la ville ne prend pas les terrains des résidents pour les vendre à des promoteurs. Mais dans le cas de Peera, c’est pourtant la ville de Montgomery, pas Summit, qui a signé le chèque d’achat du terrain.

Coïncidences troublantes

Jim Peera est convaincu qu’il doit son conflit avec Mongtomery à des élus qui avaient passé un marché avec un promoteur pour un bout de terrain. Mais, paradoxalement, lui et d’autres activistes voient un lien entre de nombreuses autres condamnations à Montgomery et un programme de commémoration du mouvement pour les droits civiques. En 1996, le Congrès a affecté des fonds au Selma to Montgomery National Historic Trail, un projet du Service des parcs nationaux visant à commémorer les marches pour les droits civiques de 1965 entre les deux villes, Selma et Montgomery, et à préserver les structures historiques le long du parcours. Pour Norman Hurst, avocat de Montgomery—qui a représenté de nombreux propriétaires contre la ville, y compris McCall et Peera—les démolitions de maisons suivent l’itinéraire du parcours historique. «Dans certains de ces quartiers, ils ont condamné de jolie maisons et ont totalement ignoré des bicoques décrépites, ou dont le toit est défoncé par des arbres tombés en travers, s’indigne-t-il. On commence à remarquer que les maisons condamnées ne sont généralement pas les plus abîmées du quartier, mais qu’elles sont souvent sur le parcours ou à proximité». Hurst indique que le rythme actuel des démolitions remonte à environ 10 ans, ce qui coïncide plus ou moins avec la mise en route du projet Selma to Montgomery Trail.

Jim Peera a fait une demande d’ouverture de dossier pour toutes les démolitions de Montgomery en 2008, qu’il a ensuite reportées sur une carte, présentée lors d’un rassemblement organisé début septembre et sponsorisé par l’Institute for Justice, cabinet d’avocats libertaire luttant pour les intérêts des particuliers. La première chose qui saute aux yeux sur la carte de Peera est que la grande majorité des démolitions de 2008 ont eu lieu à l’ouest de Court Street, un quartier de la ville à majorité noire. Dans ce secteur, les démolitions semblent suivre assez fidèlement le parcours commémoratif de Selma à Montgomery. Hurst conjecture que la ville essaie de condamner et de saisir les propriétés qui bordent le parcours pour ne pas avoir à les acheter au prix du marché—ce que requerrait une expropriation en bonne et due forme. Je n’ai pas pu trouver des preuves de ce qu’il avance (et à moins d’un document le prouvant absolument, je ne vois pas comment je le pourrais). Mais quand bien même ces destructions de maisons auraient pour objet de débarrasser une zone touristique d’horreurs immobilières, il est difficile de passer outre le contexte: la ville de Montgomery est en train de raser les foyers d’Afro-américains à bas revenus, le long d’un parcours sensé célébrer la mémoire du mouvement des droits civiques.

Après l’audience d’avril, le comité de Beito a demandé à la Commission américaine des droits civiques une enquête complète sur les démolitions de Montgomery. Il faudra sans doute attendre plusieurs mois pour qu’une décision soit prise à ce sujet. Mais Karen Jones n’a pas l’intention d’attendre. Le 14 septembre, elle a échoué à se faire élire au conseil municipal de Montgomery mais elle a fondé un groupe d’activistes qui soutiennent les propriétaires dont les maisons ont été condamnées à la démolition. Lors du rassemblement d’août, sponsorisé par l’Institute for Justice, des activistes propriétaires traditionnellement de droite se sont associés à des leaders des droits civiques et à un représentant du NAACP [National Association for the Advancement of Colored People, groupe de défense des gens de couleurs].

Karen Jones n’est pas Rosa Parks. Mais l’entêtement de la municipalité de Montgomery à condamner les maisons de Noirs tout au long d’un parcours commémoratif qui traverse le quartier même de Rosa Parks n’est pas sans évoquer l’héritage qu’elle nous a laissé: il y a de la dignité à résister à l’injustice, même si l’échec est sans doute au bout du chemin.

Radley Balko

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Montgomery, Alabama. Mark Brennan via Flickr, licence CC

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