Monde

Les frères Miliband se disputent la tête du Labour

Foreign Policy, mis à jour le 25.09.2010 à 13 h 12

L'aîné David est un ancien conseiller et proche de Tony Blair, le second rédigeait les discours de Gordon Brown.

Au départ, la recherche d’un candidat pour le Parti travailliste britannique (le Labour) semblait chose aisée. David Miliband, ex-ministre des Affaires étrangères, était le grand favori, l’héritier présomptif. A l’instar de Hillary Clinton, il se posait en vainqueur; comme elle il a vite déchanté et compris qu’être LE candidat parfait ne garantissait rien du tout.

Duel fraternel

Contrairement à Hillary Clinton, Miliband a un adversaire on ne peut plus proche de lui, son frère cadet, Edward. Dans le cadre de la campagne visant à désigner le candidat du parti travailliste, de nombreux meetings, aussi peu édifiants les uns que les autres, ont ponctué cet été. Ed Miliband, ancien ministre de l’Energie, s’est présenté comme le candidat du «changement». Si David était Hillary, Ed voudrait très clairement la place de Barack (Si l’un des deux frères devient le leader de l’opposition, l’autre devrait travailler sous ses ordres.)

La campagne qui débouchera sur le vote, ce samedi 25 septembre, visant à élire le leader du Labour, est empreinte d’un mélange entre la féroce concurrence des primaires du Parti démocrate américain et les tensions d’une rivalité fraternelle. Mais cette course ne se réduit pas à un de bras de fer médiatisé entre les frères Miliband ou même à l’avenir du Parti travailliste britannique.

Il faut aussi reconnaître et prendre en compte le passé. Depuis qu’il a quitté le pouvoir, le Labour est rongé par l’acceptation de l’héritage de la monarchie Tony Blair-Gordon Brown. La campagne pour désigner le futur candidat ne fait pas exception. David a dirigé la Policy Unit (groupe de conseillers politiques et de décideurs) de Blair à la fin des années 90. Ed, lui, était chargé de rédiger les discours de Brown et l’assistait dans diverses tâches, avant de devenir député en 2005 – quatre ans après son frère aîné. Sans surprise, la campagne est perçue comme le dernier épisode en date du feuilleton Blair-Brown.

Les deux candidats ont parfaitement joué leur rôle d’adversaire devant les fidèles du parti, conformément à ce qu’on attendait d’eux. Mais aucun ne s’est montré particulièrement convaincant. Ed fustige les sommités du New Labour qui soutiennent son frère. Pas facile, pour autant, d’être un «candidat du changement» convaincant quand on a conçu les thèmes de campagne des travaillistes qui ont été rejetés par l’électorat il y a seulement quatre mois. Et puis quand David évoque parfois un «prochain Labour» qui pourrait viser les classes moyennes, ses contours sont loin d’être nets.

Les deux Miliband affirment qu’il est temps de passer à autre chose, mais ni l’un ni l’autre n’a réussi à exprimer clairement une vision neuve. Au fond, ce n’est peut-être pas si surprenant. Comment espérer qu’au bout de quatre petits mois le Parti travailliste puisse être de nouveau d’attaque, dans l’opposition cette fois, après 13 ans aux commandes de la Grande-Bretagne?

Le Labour a évolué

La course pour être le leader désigné montre que les vieilles divisions concernaient souvent la «substance» et le «style» (le fond et la forme) dans une mesure comparable. Le New Labour était un projet à l’initiative du couple Blair-Brown visant à adapter le Labour à l’époque du «post-thatchérisme». Le New Labour – bien que quelques uns continuent de l’appeler ainsi –s’est fondu dans l’ADN du parti et dans celui des Miliband.

Il suffit de comparer les positions des deux frères avec celles de leur père, Ralph (un Polonais juif né en Belgique, arrivé comme immigré à Londres en 1940) pour s’apercevoir que le parti travailliste britannique actuel vient de loin. Conférencier marxiste à la London School of Economics, Ralph Miliband est devenu une figure très en vue et d’une grande influence au sein des intellectuels de gauche. Il a consacré une bonne partie de sa carrière à lutter contre les réformistes du Parti travailliste. Dans les années 70, Ralph regrettait que le Labour ne fût désormais qu’«un parti de réformes sociales modestes, de plus en plus emprisonné dans les contraintes du système capitaliste dont il ne pourra plus jamais se départir.»

Aujourd’hui, aucun des frères Miliband n’oserait se lancer dans une telle diatribe anticapitaliste. Les projets politiques et le côté «premier de la classe» de David et d’Edward sont inextricablement liés au milieu intellectuel où ils ont évolué. (Aucun d’entre eux n’a eu d’emploi sans rapport avec la politique). Les partisans d’Ed aiment à affirmer avec une pointe de dédain que, contrairement à son frère, Edward «parle couramment l’humain». Une assertion toute relative, en réalité. Ni David, ni Ed ne sont des communicateurs nés ou des hommes politiques proches des électeurs. Un observateur se voulant satirique pourrait intituler ainsi ces primaires du parti travailliste: Dupond contre Dupont. Physiquement semblables, l’un comme l’autre ont de ça en commun qu’ils semblent parfois plus à l’aise avec des concepts abstraits qu’avec des gens.

Comment les différencier?

David a souvent admiré les réformateurs du mouvement travailliste, tandis que le héros qui a bercé l’enfance d’Ed est le brandon de gauche Tony Benn, qui a dans une large mesure contribué à la suprématie du thatchérisme dans les années 80. Cette différence fait le jeu des journalistes, qui se réjouissent également que David soit associé au camp Blair et Ed au camp Brown, dans cette espèce de guerre civile moderne qui déchire le Labour.

David insiste sur l’importance de toucher les électeurs de la classe moyenne dans le sud de l’Angleterre qui ne votent plus Labour. Ed, lui, préfère mobiliser son énergie pour reconquérir la confiance des électeurs pauvres et démunis qui ne se sont pas déplacés aux urnes au cours des dernières élections.

Mais au fond, les différences idéologiques entre ces deux rivaux ont été exagérées. Jusqu’à récemment, les deux auraient été facilement identifiés comme appartenant à l’aile pragmatique du parti (de même que leurs mentors Blair et Brown). Malgré leurs nombreuses différences de caractère, les deux ex-Premiers ministres britanniques ont plus de points communs que ce que leurs mémoires autobiographiques – à propos de leur séjour au 10 Downing Street – ne pourraient laisser supposer.

Si c’est un Miliband qui l’emporte (3 autres candidats sont en lice), il devra bâtir des politiques économiques et fiscales crédibles, alternatives à celles de l’actuel Premier ministre, David Cameron. Le gouvernement de coalition (conservateurs et libéraux-démocrates) prépare la Grande-Bretagne à une période d’austérité. Cameron a promis d’éliminer, d’ici 2015, le déficit budgétaire du pays et semble avoir réussi à convaincre l’opinion que de douloureuses réductions des dépenses publiques sont nécessaires. Le Labour doit créer une nouvelle voie et prouver qu’elle constitue une véritable alternative à l’actuelle politique du gouvernement. Si le Parti travailliste britannique articule son opposition autour de la défense des syndicats du secteur public, sa plateforme électorale sera insuffisante.

Alors qui va gagner?

Qui sera donc le vainqueur? Les sondages nous donnent quelques indications. Etant donnée la nature du scrutin pour désigner le leader du Labour (trois groupes sont habilités à voter: députés travaillistes, membres du parti et syndicalistes affiliés au Labour, chaque groupe représente un tiers du collège électoral), difficile de faire des prévisions fiables. Chez les députés, on donne généralement David gagnant. D’un autre côté, la campagne d’Edward a été stimulée par les militants du parti et le soutien de grands syndicats. (A Westminster, les députés se rappellent que Blair et Cameron ont tous deux gagné en se rapprochant du centre. Ce qui laisse penser que David pourrait bien sortir perdant).

Etrangement, le base du Parti travailliste britannique, qui tient compte de son récent passé, semble préférer les échecs aux succès. Bien que Blair ait remporté d’immenses victoires électorales, on a effacé son nom de l’histoire du Labour. Après s’être allié à George W. Bush pour envahir l’Irak, sa réputation s’est vue définitivement ternie. Quant à Brown, il a peut-être laissé un bilan catastrophique, avec un pays en proie à la pire crise financière qu’il a connu depuis les années 70, mais on ne peut guère lui reprocher son manque de loyauté vis-à-vis du Parti travailliste. De sorte qu’il continue de jouir d’une certaine considération. En raison de son assimilation à Blair, David a du mal à susciter un grand enthousiasme chez les électeurs. La relation de proximité qu’entretient Ed avec Brown ne porte pas ce stigmate.

Edward a gonflé à bloc les purs militants travaillistes, déprimés par la défaite et en mal de jours plus «idéologiques». Pour autant, cela ne veut pas dire que ses partisans pensent qu’il peut ou doit diriger le parti en semant la discorde comme son héros Tony Benn. Même les électeurs travaillistes inconditionnels savent que la vieille doctrine de gauche ne peut plus amener de victoire. Selon un sondage, 30% des membres du Labour qui soutiennent Ed estiment que c’est malgré tout David qui a «le plus de chances de faire remporter une victoire au parti travailliste aux prochaines élections législatives.»

C’est pourquoi les conservateurs espèrent que c’est Edward Miliband qui coiffera son frère au poteau. Car au 10 Downing Street, le bureau du Premier ministre Cameron, on n’est pas vraiment inquiet de voir Ed Miliband en tant que chef de l’opposition. En revanche, on craint que la campagne de David, qui revêt un caractère plus sérieux et digne d’un homme d’Etat, n’ouvre la voie à un succès électoral travailliste.

Alex Massie

Traduit par Micha Cziffra

Photo: David et Ed Miliband à Londres en 2007, REUTERS/Stephen Hird 

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte