Écarts entre les chiffres police/syndicats: record battu

Des manifestants à Paris le 23 septembre 2010, REUTERS/Charles Platiau

Des manifestants à Paris le 23 septembre 2010, REUTERS/Charles Platiau

Jamais dans les 10 dernières années les chiffres de manifestants de la police et des syndicats n'ont été aussi dissemblables.

Ce samedi 16 octobre, la 5e journée d'action contre la réforme des retraites a donné une nouvelle fois lieu à la discordance entres les chiffres des syndicats et ceux de la police: près de 3 millions selon les organisations syndicales contre 825.000 pour le ministère de l'Intérieur ont défilé dans les rues de France. Soit un ratio chiffres des syndicats/chiffres de la police de 3,63. Nous republions l'article paru lors des dernières manifestations qui avaient déjà été marquées par un écart sans précédant.

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Les commentateurs étaient bien embêtés le 23 septembre: comment interpréter politiquement les manifestations du jour? La mobilisation s'essouflait-t-elle ou au contraire prenait-elle de l'ampleur? Le traditionnel baromètre de la mobilisation —le nombre de manifestants dans les rues— donnait l'impression de s'être soudainement déréglé. La police annonçait 123.000 personnes de moins dans les défilés que le 7 septembre (997.000), les syndicats assuraient de leur côté qu'il y avait 265.000 manifestants de plus dans les rues (3 millions).

La manifestation du 2 octobre complique encore la donne pour les commentateurs. Le ministère de l'Intérieur a baissé ses chiffres, annonçant 899.000 manifestants, tandis que les syndicats assurent que la mobilisation est stable avec une nouvelle fois 3 millions de personnes dans les rues.

La méthode de calcul n'est pas constante

À force de voir des écarts fantaisistes entre les chiffres donnés par la police et les syndicats, on s'était habitué à faire une sorte de moyenne en éliminant l'effet de la communication. Si la police dit 1 million et que les syndicats disent 2 millions, la vérité doit être aux alentours d'1,5 million. Mais les chiffres de la mobilisation du 23 septembre et du 2 octobre montrent à l'évidence que les deux camps n'ont pas une méthode de calcul constante.

C'est ce qu'a reconnu dans une interview à l'AFP Nicolas Comte, policier et représentant du syndicat Unité police SGP-FO:

«Il y a souvent des modes de calcul assez similaires entre les syndicats et la police mais la police compte environ un ou un et demi manifestant au mètre carré et les organisateurs deux manifestants. [Mais derrière les chiffres], il y a un enjeu politique. Le chiffre qui est compté sur le terrain par les policiers n'est pas toujours celui communiqué [par la préfecture ou le ministère de l'Intérieur]»

Pour y voir plus clair, Slate s'est interrogé sur le ratio chiffres syndicats/chiffres police sur les grandes manifestations des 10 dernières années (au moins 1 million de manifestants selon les syndicats).

Chiffres des manifestations

Ratio chiffres syndicats/chiffres police

Nicolas Sarkozy vient de battre le record de Jacques Chirac qui avait atteint un ratio de 3,30 lors de la manifestation du 3 juin 2003 contre le plan Fillon sur les retraites (455.000 selon la police, 1,5 million selon les syndicats). La mobilisation du 2 octobre atteint un ratio de 3,34, surpassant le précédent record de Sarkozy, un ratio de 3 à l'occasion de la manifestation du 23 septembre.

A la suite de la bataille des chiffres sur la mobilisation du CPE, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, avait monté un groupe de travail pour «sortir des confrontations ridicules qui accompagnent le comptage des manifestants», comme le rappelle lemonde.fr. Quatre ans après, le même Sarkozy tombe dans les mêmes travers pour faire passer sa réforme des retraites —même si le tort est partagé avec les syndicats.

On observe sur le graphique que le ratio police/syndicats exprime l'intensité du blocage entre gouvernements et partenaires sociaux. Quand les deux sont sur la même longueur d'ondes comme lors de la manifestation contre Jean-Marie Le Pen en 2002, le ratio est au plus bas à 1,4 (900.000 selon la police, 1,3 million selon les syndicats). À l'inverse, quand la situation se tend politiquement, comme lors du CPE ou des débats sur les retraites en 2003 et 2010, les écarts de chiffres deviennent extravagants.

La guerre des chiffres se durcit

Il n'est donc pas surprenant de voir que le ratio syndicats/police a tendance à augmenter au cours d'un conflit social qui dure. Lors des manifestations sur les retraites en 2003, il passe subitement de 2 à 3,3. Sur le CPE, il commence à 2,5, puis 2,8, une nouvelle fois 2,8 pour finir à 3 lors de la dernière grande manifestation juste avant le retrait du texte par Dominique de Villepin. On observe dans une moindre mesure le même phénomène lors des mobilisations contre la crise en 2009: 29 janvier, 2,3 -> 19 mars, 2,5 -> 1er mai, 2,6.

Les deux premières batailles des retraites en 2010 s'étaient soldées par un ratio classique (2,5 le 24 juin, 2,4 le 7 septembre), comme si les deux camps voulaient conserver des munitions en prévision de confrontations plus dures. En ayant gardé un ratio raisonnable sur les précédents mobilisations, le gouvernement peut dorénavant comptabiliser les manifestants avec plus de rigueur et assurer ainsi que le mouvement faiblit. Les chiffres donnés par le ministère de l'Intérieur commencent d'ailleurs à ressembler à un titre de roman de Beigbeder: 997.000 manifestants le 23 septembre et 899.000 le 2 octobre.

De leur côté, les syndicats donnent l'impression de s'être gardé une petite marge de manoeuvre pour assurer que le mouvement ne cesse de prendre de l'ampleur. Ou qu'il se stabilise comme ils l'ont annoncé le 2 octobre.

Vincent Glad

Article mis à jour le 3 octobre.