Pourquoi rendre publique une menace terroriste?

De la sensibilisation de la population à la manoeuvre politique, les motivations peuvent être multiples.

Le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux a de nouveau fait état de la menace terroriste qui plane sur la France dimanche 17 octobre, déclarant que le pays a reçu une alerte des services de renseignement saoudiens. Répondant aux critiques qui accusent le gouvernement de tenter de faire diversion, il a déclaré: «Il ne s'agit pas de surestimer la menace, ni de la sous-estimer. J'ai indiqué sur la base de tous ces éléments que la menace était réelle». Cet article, paru en septembre, revient sur les raisons qui peuvent pousser un gouvernement à médiatiser une menace terroriste.

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Depuis plus d’une semaine, aucun Français n’a pu y échapper: le pays est sous le coup d’une menace terroriste. Une menace qui n’a «jamais été aussi grande» selon les propos dans le JDD du 11 septembre de Bernard Squarcini, le directeur central du renseignement intérieur (DCRI), ou encore «à un niveau élevé», «réelle» et qui «ne fait que se préciser» selon Brice Hortefeux. Le ministre de l’Intérieur s’est exprimé à de nombreuses reprises sur le sujet depuis l’enlèvement de sept personnes, dont cinq Français, au Niger le 16 septembre. Comment et pourquoi la décision de rendre publique une menace terroriste est-elle prise?

En temps normal, on ne rend pas une menace terroriste publique, du moins jusqu’à ce que la justice entre en jeu, c’est-à-dire après que l’arrestation des suspects a eu lieu, ou qu’une opération de police judiciaire est en cours. La lutte anti-terroriste et le renseignement sont des domaines où le secret et la discrétion sont généralement de mise.

Une population déjà sensibilisée

L’un des objectifs d’un gouvernement qui brandit la menace terroriste est de mobiliser et sensibiliser la population. Après les attentats du 11 septembre 2001, qui marquaient la montée en puissance d’al-Qaïda, il était nécessaire d'expliquer pour que la population comprenne pourquoi le pays passait en Vigipirate rouge, pourquoi des restrictions de stationnement devant les écoles ou encore la fouille des sacs à l’entrée des magasins étaient désormais nécessaires. De même, la médiatisation de la menace terroriste était justifiée dans les semaines qui ont suivi les vagues d’attentats de 1986 et de 1995, pour expliquer à la population pourquoi elle devait adapter sa façon de vivre en fonction de la menace. Il peut aussi être plus facile de faire accepter de nouvelles techniques de sécurité ou même de fichage potentiellement liberticides, comme les nombreuses avancées dans le domaine de la biométrie, si la population est consciente d’une menace.

Pour les policiers, gendarmes et militaires qui assurent au quotidien la prévention et mettent en œuvre le plan Vigipirate, la médiatisation de la menace peut avoir un double effet. Si elle ne change pas foncièrement leur travail, surtout quand le niveau d’alerte reste le même comme c’est le cas actuellement, les autorités leur demandent quand même plus de vigilance, notamment dans les transports en commun. Les personnes en charge de la sécurité des bâtiments administratifs sont aussi parfois dotées d’armement plus lourds (mitraillettes par exemple) pour pouvoir répondre à des attaques plus sérieuses.  Le travail des policiers et des gendarmes est en théorie pus facile car la population est alerte. Mais l’atmosphère de suspicion a aussi un effet pervers: elle l’augmente le nombre de fausses alertes et d’appels anonymes. Les sacs abandonnés sont tout de suite identifiés comme des colis suspects, ce qui bloque quotidiennement les lignes de métro par exemple. Tout cela génère plus de travail pour les forces de l’ordre, qui n’ont pas pour autant des moyens supplémentaires.

La menace a-telle réellement augmenté ?

Autre raison pour parler publiquement d’une menace terroriste, une augmentation significative du niveau de la menace. Est-ce le cas aujourd’hui en France?  Les propos des responsables restent flous. Le plan Vigipirate, conçu en 1978 et déployé pour la première fois en 1991, a bien été renforcé pendant l’été mais reste toujours au niveau rouge depuis le 7 juillet 2005 et les attentats de Londres. Si Bernard Squarcini a donc estimé que la menace n’a «jamais été aussi grande», le Directeur général de la police nationale Frédéric Péchenard a tempéré quelques jours plus tard («Il faut aussi que nous gardions raison») et seulement évoqué un «risque d’attentat important». Brice Hortefeux s’est lui aussi abstenu à plusieurs reprises de parler d’une menace accrue, en soulignant juste que le niveau d’alerte était élevé.

Des propos qui n’ont rien de nouveau. En décembre 2009, le ministre de l’Intérieur déclarait déjà: «En France, tous les signaux attestent d'une menace bien réelle et toujours préoccupante.» Pas moins de neuf hauts représentants de l’Etat ont émis des déclarations similaires depuis 2002. Il est en fait difficile pour le grand public de savoir si le risque est réellement plus élevé aujourd’hui qu’il y a un an. On sait que la France déjoue en moyenne deux ou trois attentats par an, mais c’est la plupart du temps dans la plus grande discrétion. Et le fait que plusieurs Français ont été enlevés en peu de temps à l’étranger n’est pas une preuve que la menace terroriste est plus grande. 

Motivations politiques

Une chose est sûre, la décision de rendre public un niveau de menace élevé est entièrement politique. Un responsable des renseignements ne s’exprime qu’avec l’aval du Président ou au moins d’un ministre. Si Squarcini déclare dans les médias que la menace n’a jamais été aussi forte, c’est qu’on lui a demandé de le faire.

La médiatisation de la menace terroriste peut dans certaines circonstances refléter la volonté de la part d’un gouvernement de se couvrir, ou du moins d’appliquer le principe de précaution: alerter régulièrement devient ici un moyen d’éviter de se voir accusé de laxisme ou de manque de vigilance en cas d’attentat. C’est particulièrement vrai dans une situation de prise d’otage: si on ne retrouve pas les otages, on pourra toujours dire qu’on a pris en compte la menace terroriste et qu’on a fait son travail. Mais ce calcul stratégique est à double tranchant: si un gouvernement annonce un attentat et que celui-ci a bien lieu, il se verra reprocher de l’avoir détecté et de ne pas l’avoir empêché.

Manipulation

La dernière hypothèse pour expliquer la médiatisation par un gouvernement d’une menace terroriste à été évoquée dans les médias et au sein de l’opposition: c’est celle de l’instrumentalisation de la menace à des fins purement politiques, et notamment dans le but de détourner l’attention du grand public dans des moments de difficultés sur la scène nationale. C'est ce que Ségolène Royal a dénoncé dimanche dans le Parisien: «les Français ne sont pas dupes" de cette stratégie, estime Ségolène Royal, pour qui "'la lutte contre le terrorisme est une action sérieuse et discrète, incompatible avec l'annonce de pics d'alerte...comme par hasard pendant les mouvements sociaux». Pour l'éditorialiste Thomas Legrand:

«Le fait que cette interrogation –info ou intox– dépasse largement le cercle des habituels «conspirationnistes» qui voient la main de l’Etat manipulateur partout, est le signe d’une perte de confiance de la population envers les pouvoirs publics sur ces questions. Comme si trop d’années d’instrumentalisation du thème de l’insécurité commençaient sérieusement à lasser. De l’affaire de Tarnac qualifiée abusivement de terrorisme aux surenchères sécuritaires de l’été, il y a comme une atmosphère de suspicion en manipulation qui s’installe. On n’y croit plus, tout simplement.»

Le Monde s’interroge quant à lui:

«Faut-il alarmer la population au risque de développer un climat de psychose ? Cette entreprise ne viserait-elle pas à détourner les Français d'autres questions qui les préoccupent comme celle des retraites, tout en justifiant le renforcement des mesures de sécurité contestées par ailleurs ?»

Aucun gouvernement n’avouera de telles manœuvres, mais les experts en renseignement s’accordent sur un point: cette pratique existe depuis la nuit des temps et n’est pas prête de disparaître.

Grégoire Fleurot

Merci à Eric Denecé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, Yannick Danio du syndicat Unité SGP Police, M. Bernard de la police aux frontières et aux sources qui ont souhaité rester anonymes.

Photo: Brice Hortefeux avec des soldats en patrouille sous la Tour Effeil le 16 septembre, REUTERS/Charles Platiau 

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