Culture

Un milieu accueillant pour les espèces rares (2/3)

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.09.2010 à 18 h 51

Deuxième partie de notre série sur la menace d'un cinéma à deux vitesses.

Des hommes et des dieux © Mars Distribution

Des hommes et des dieux © Mars Distribution

Quatre événements très hétérogènes ont marqué le cinéma français au cours de ce mois de septembre: deux affrontements politiques de natures opposées (lire la 1re partie), un film et une loi (lire la 3e partie). Ensemble, ces phénomènes dessinent un assez bon état de la situation d’ensemble.

On a vu (dans la 1re partie) avec quelle rapidité l’Etat pouvait réagir à une mobilisation des corps constitués du cinéma remettant en cause l’énorme pactole sur lequel ils sont assis, mais combien ce même Etat traîne à mettre en place une réforme un peu significative du secteur. D’où une demande pressante au ministre signée par beaucoup de ceux, cinéastes, producteurs et distributeurs indépendants, qui font la vitalité du cinéma en France. C’est à eux qu’on doit à l’existence d’un tissu qui associe enjeux artistiques et économiques, et qui permet l’existence, exemplairement d’un film comme Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois.

Qu’un tel film s’achemine aujourd’hui vers le million d’entrées n’est pas seulement réjouissant pour ceux qui en sont directement responsables. C’est la traduction de la possibilité que se produisent une telle exception (les grandes œuvres sont toujours des exceptions, le succès de ces œuvres plus encore). Construire les conditions de cette possibilité est la vocation même d’une politique culturelle –et non l’augmentation sans fin de la masse financière.

Comme on dit dans le jargon, «sur le papier, le Beauvois, c’était pas évident». Ah ça non! Film exigeant, Des hommes et des dieux est la concrétisation incontestable de ce que signifie la singularité d’un geste créatif. C’est en même temps une production qui rompt avec les catégories dominantes dans la production: d’un côté des projets surfinancés par les télés qui de toute façon ont obligation d’investir mais désormais contrôlent les produits (contre l’esprit de la loi) et récupèrent de la main gauche cinématographique ce qu’a versé leur main droite audiovisuelle, de l’autre côté le ghetto misérable où sont confinés tant de réalisations dès qu’elles sortent des sentiers battus. Bien produit par un producteur solide, Pascal Caucheteux (auquel on doit aussi Un prophète d’Audiard ou Conte de Noël de Desplechin), Des hommes et des dieux connaît un succès qui tient aussi au fait que tous les relais qui ont vocation à accompagner les œuvres (le festival de Cannes, les critiques, les exploitants) ont effectivement joué leur rôle.

Des hommes et des dieux est le représentant par excellence de ce cinéma «du milieu» dont le travail des Treize a montré le risque de destruction. Ce «milieu» n’est pas tant une place sur une échelle (économique ou esthétique) qui irait des grosses machines à fric à l’ascèse artistique jusqu’à l’inanition. C’est la remise en question de ce schéma lui-même: une idée du «milieu» comme dans l’expression «milieu de vie», un environnement, un biotope pour les films plutôt qu’une position média ou centriste.

Jean-Michel Frodon

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