Culture

L'argent court plus vite que la règle (1/3)

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.09.2010 à 14 h 50

Quatre événements très hétérogènes ont marqué le cinéma français au cours de ce mois de septembre: deux affrontements politiques de natures opposées, une loi et un film. Ensemble, ces phénomènes dessinent assez bien la situation d’ensemble.

Ladies and gentlemen, please take your seats / atomicjeep via Flickr CC

Ladies and gentlemen, please take your seats / atomicjeep via Flickr CC

Deux conflits très différents ont marqué le milieu du cinéma français début septembre. Ils matérialisent de manière caricaturale ce qu’on pourrait appeler «un cinéma à deux vitesses». Samedi 4 septembre, la menace a plané que, dans sa recherche de rentrées fiscales, l’Etat allait assujettir Canal+ à une hausse massive de la TVA. Ce fut le suspens le plus court de l’histoire du thriller: il aura suffit au patron de Canal de laisser entendre qu’en ce cas la chaîne cryptée ne pourrait plus jouer son rôle de grand argentier de la production nationale. En quelques heures, les porte-parole de l’industrie du cinéma étaient montés à tous les créneaux médiatiques et politiques, et dès le lundi 6, le président de la République recevait à l’Elysée les corps constitués du cinéma français pour les assurer que chers amis vous n’y pensez pas, moi, toucher un cheveu de vos financement…

On connaît ce film: Touche pas au grisbi! Les professionnels de la profession venaient d’en réaliser le remake le plus speed d’une longue série. Il vaut mieux être producteur de cinéma qu’enseignant, médecin hospitalier ou magistrat.

A l'origine, le coup de gueule de Pascale Ferran

Le cinéma a besoin d’argent, c’est vrai. En France, il en a. Beaucoup, et de plus en plus: l’investissement dans la production de films français a presque doublé en dix ans, passant de 585 millions d’euros en 1999 à 927 millions en 2009. Il en a d’autant plus que c’est la constante amélioration de ses financements, grâce notamment aux crédits d’impôts, aux apports des régions et à la taxation de nouveaux acteurs, à commencer par les FAI (fournisseurs d’accès à Internet) qui depuis longtemps tient lieu de politique culturelle.

L’épisode Canal+/cinéma français/Elysée aura été d’autant plus marquant, dans sa rapidité fulgurante, que pratiquement au même moment paraissait dans Libération (du 10 septembre) un texte en forme d’appel au ministre de la Culture, intitulé «Monsieur Mitterrand, nous attendons votre signature». Les auteurs de ce texte y réclamaient la mise en œuvre d’une réforme de l’organisation du cinéma en France, projet pourtant plutôt timide, mais qui inévitablement remet en question quelques positions acquises, quelques avantages marginaux des plus puissants. Le détail est technique, mais l’aspect essentiel concernerait la maîtrise retrouvée de la production par le producteur délégué, celui qui porte un projet dans toutes ses dimensions, économiques et artistiques, et non par les bailleurs de fonds, notamment les chaînes de télévision, comme c’est devenu le cas dans les faits sinon dans les textes.

Ce projet est le résultat d’un enchaînement d’événements qui débuta avec le coup de gueule de Pascale Ferran lors de la cérémonie des César 2007 où elle recevait moult récompenses pour Lady Chatterley, et où elle dénonça la mise en place… justement d’un cinéma à deux vitesses. Contre toute attente, il arriva que l’appel de la réalisatrice reçut un vaste écho, il s’en suivit la création d’un groupe de travail, dit «des Treize», qui pondit après un an de travail un document intitulé Le milieu n’est plus un pont mais une faille (publié chez Stock). Cet état des lieux aussi critique qu’argumenté était accompagné d’une liste de propositions. Il avait notamment comme mérite de prendre en considération l’ensemble de la «filière» cinématographique: production, distribution, exploitation, diffusion télé, vente à l’étranger –alors que d’ordinaire prévalent des approches sectorielles, qui forcément donnent lieu à des affrontements entre représentants de différents segments de ce qui devrait pourtant être pensé comme un tout, ce qui permet la naissance et la vie d’un film. Chaque profession a ses propres intérêts, par exemple un producteur «indépendant» peut privilégier l’exposition de son film dans un multiplexe si celui-ci le demande, au détriment de l’exploitant indépendant voisin. En 2009, le médiateur du cinéma a ainsi été saisi de 144 litiges entre professionnels.

La suite se fait attendre

Il est à l’honneur des pouvoirs publics d’avoir pris acte du travail des Treize, et de s’être engagés à lui donner une suite. Moyennant quoi il leur fut demandé d’abord de séparer en deux cette réflexion d’ensemble, pour commencer par aborder le seul volet «production». Les Treize négocièrent donc avec les corps constitués de la production les propositions de leur rapport. D’où il émergea une hypothèse de réforme, évidemment encore édulcorée, mais pas inconsistante. La ministre de la Culture d’alors, Christine Albanel, s’engagea à transformer cette hypothèse en règlement. Sur ce, elle quitta ses fonctions. Arrivé début mai 2009, son successeur, Frédéric Mitterrand, n’a toujours pas signé un an et demi après. Quant à la mise en place d’une deuxième commission issue du travail des Treize, concernant cette fois la distribution, l’exploitation, la diffusion et la vente à l’étranger, elle n’a jamais vu le jour.

C’est le retard à la mise en œuvre d’une réforme acceptée par les pouvoirs publics que dénonce le texte publié dans Libération et signé entre autres de beaucoup des auteurs qui font la vitalité et la diversité du cinéma français: Mathieu Amalric, Jacques Audiard, Lucas Belvaux, Bertrand Bonello, Catherine Breillat, Laurent Cantet, Claire Denis, Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Jan Kounen, Noémie Lvovsky, Claude Miller, Nicolas Philibert, Bruno Podalydès, Jean-Paul Rappeneau, Jacques Rivette, Céline Sciamma, Gilles Taurand… (1)

 Tous ces gens ne sont pas des «petits» qui s’opposeraient aux gros, mais justement des acteurs du secteur qui récusent la fatalité de cette cassure simpliste.

Jean-Michel Frodon

  • (1) A leurs côtés, on trouve également le ban et l’arrière-ban de la production et de la distribution indépendante : Alain Attal (Les productions du trésor), Caroline Benjo et Carole Scotta (Haut et Court), Philippe Carcassonne (Ciné@), Pascal Caucheteux et Grégoire Sorlat (Why Not), Antoine de Clermont-Tonnerre (Mact), Jean Labadie (Le Pacte), Jean-Louis Livi (Film par Film), Philippe Martin (Pelléas), Manuel Munz (Les films Manuel Munz), Sylvie Pialat (Les films du Worso), Alain Rocca (Lazennec), Christophe Rossignon (Nord Ouest), Michel Saint-Jean (Diaphana), Fabienne Vonier (Pyramide), Edouard Weil (Rectangle Productions).

Photo: Ladies and gentlemen, please take your seats / atomicjeep via Flickr CC License by

Jean-Michel Frodon
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