Monde

Le Hamas n’est pas l’IRA

Slate.com, mis à jour le 17.10.2010 à 14 h 28

Et le Proche-Orient n’est pas l’Irlande.

Des membres du Hamas à Gaza le 12 septembre 2010. REUTERS/Ismail Zaydah

Des membres du Hamas à Gaza le 12 septembre 2010. REUTERS/Ismail Zaydah

Est-il possible de discuter avec le Hamas? Avec la reprise du dialogue israélo-arabe renaît cette antienne professée par une minorité qui voudrait que ces pourparlers soient inévitablement voués à l’échec puisque le Hamas en est exclu. La première salve de cette campagne est partie du blogueur américano-palestinien Ali Abunimah, partisan d’un seul Etat, qui expliquait dans le New York Times la nécessité de reconnaître le Hamas. Peter Beinart a évoqué la même question dans un article plus généraliste du Daily Beast où il évoquait les erreurs de la politique étrangère d’Obama. Leur point commun, outre leur propension à considérer avec bienveillance un parti islamiste totalitaire et antisémite, est l’utilisation de l’Armée républicaine irlandaise et de l’Irlande du Nord comme une analogie commode du processus de paix engagé au Proche-Orient. Le gouvernement britannique ne s’est-il finalement pas assis à la même table que le Sinn Fein, «l’aile politique» de l’IRA, après des années de violence meurtrière à Belfast et d’attentats dans le métro, les pubs et autres cibles en Grande-Bretagne? Et les leçons de l’Accord du Vendredi saint de 1998, qui inaugura la fin des affrontements, ne peuvent-elles pas être appliquées?

Un commandement militaire et politique éparpillé

Cette analogie ne tient pas, et pour de nombreuses raisons. L’IRA n’a jamais utilisé des attentats-suicide, ni appelé à la destruction de la Grande-Bretagne. L’IRA n’était pas davantage le client d’un Etat théocratique ayant pour projet de se doter de l’arme nucléaire. Il faisait partie intégrante du Sinn Fein et pouvait donc agir avec une plus grande cohésion stratégique que le Hamas, très fragmenté et dont le commandement militaire et politique est éparpillé entre Gaza, la Cisjordanie et Damas. Plus fondamentalement, cette analogie fait l’impasse sur le but ultime de l’Accord du Vendredi saint, dont l’objet premier était de couper l’herbe sous le pied des terroristes, pas de les légitimer.

Abuminah et Beinert font tous deux référence à la victoire électorale du Hamas en 2006, mais aucun d’entre eux ne mentionne le fait que le Hamas a refusé à deux reprises la tenue d’élections nationales en 2010, craignant un violent retour de bâton dans les urnes. Surtout, le Hamas a fermement dénoncé les clauses des négociations israélo-arabes ayant débouché sur les accords d’Oslo voulus par Clinton en 1993, qui instituèrent la démocratie en Palestine, comme celles de la feuille de route proposée par l’administration Bush en 2002. Il n’est pas inutile de comparer ces négociations à la longue histoire du «dialogue de sourd» engagé avec l’IRA.

Les premiers pourparlers entre l’IRA et le gouvernement britannique ont eu lieu durant la trêve de 1972, sans que le second n’ait formulé la moindre condition préalable au dialogue. L’IRA considéra cette attitude comme une preuve de faiblesse de la part du gouvernement britannique et ses représentants, dont le chef de l’IRA, Martin McGuiness et le futur président du Sinn Fein, Gerry Adams (alors détenu dans les prisons britanniques, il est libéré NDLE), se rendirent à Londres dans un avion de la Royal Air Force, où ils se contentèrent de présenter leur exigence: un retrait complet des Britanniques d’Irlande du Nord. La trêve fut finalement rompue par le Bloody Friday du 21 juillet 1972, qui vit vingt-deux bombes exploser à Belfast en 75 minutes, tuant neuf personnes et en blessant 130 autres. Le «dialogue avec les terroristes» avait donc échoué et 1972 fut l’année la plus sanglante des troubles en Irlande du Nord.

Les prérequis des négociations nord irlandaises

À partir de cette date, les gouvernements britannique et irlandais s’entendirent sur la mise en place de deux prérequis indispensables à toute négociation avec l’IRA. Ils refusaient, premièrement, de négocier avec une organisation encore impliquée dans des activités militaires; deuxièmement, ils mettaient l’accent sur un «principe de consentement» qui voulait que le futur de l’Irlande du Nord devait être décidé par les habitants de la province. Cette province étant majoritairement peuplée d’unionistes protestants, il semblait plus que probable que l’Irlande du Nord demeure au sein du Royaume-Uni. La possibilité, pour l’IRA, de passer outre la volonté du peuple s’en trouvait annulée.

Ce principe de consentement fut ensuite renforcé par la déclaration de Downing Street de 1993, initiative conjointe des gouvernements britannique et irlandais, qui appelait à «la fin permanente de l’utilisation ou du soutien à la violence paramilitaire» et ne permettait la présence à la table des négociations qu’aux «partis démocratiquement mandatés, dédiés à des méthodes exclusivement pacifiques et ayant fait la preuve de leur capacité à se plier au processus démocratique». (Le Hamas aurait bien du mal à remplir ces conditions).

Cette déclaration fut un tournant dans le processus de paix, car lorsque l’IRA accepta un cessez-le-feu, en 1994, elle accepta de facto les exigences britanniques. La raison de cette acceptation était fort simple: l’IRA était alors vaincue militairement. Durant les années 1980 et au début des années 1990, les services de sécurité britanniques avaient tué ou capturé les principaux chefs du mouvement républicain et le reste de l’IRA était alors à tel point noyauté par les espions et les informateurs que, selon une estimation britannique, huit des neuf attentats planifiés par l’IRA à Belfast en 1994 purent être ainsi déjoués. Même les plus optimistes parmi les chefs de l’IRA considéraient que le maintien du statu quo était le maximum qu’ils soient en état d’obtenir. (La trêve de 1994 achoppa sur la question du désarmement de l’IRA, bien que McGuiness ait alors reconnu auprès d’un représentant du gouvernement irlandais que, tôt ou tard, l’IRA devrait déposer les armes.)

L'exemple appliqué au Hamas

Quel serait l’équivalent d’un tel scénario avec le Hamas? Dans le pire des cas, il faudrait qu’une nouvelle guerre sanglante avec Israël ait lieu, laissant les islamistes dans le plus complet dénuement et ayant perdu le contrôle politique exclusif de la bande de Gaza. Il faudrait que les assassinats ciblés reprennent, que les agents israéliens pénètrent la structure de commandement du Hamas afin de pouvoir prévoir et donc empêcher presque tout tir de roquettes sur Ashkelon ou Sderot ainsi que toute attaque contre les colons en Cisjordanie. Le Hamas devrait alors reconnaître que sa doctrine stratégique de «résistance» violente et son rêve d’une Grande Palestine sont de purs fantasmes, ce qui signerait l’abandon définitif de déclarations telles que celle de Mahmoud Al-Zahar, en date du 15 juin 2010: «Notre objectif final est de disposer de la Palestine dans son intégralité. Je le dis fermement et sans ambages, afin que personne ne m’accuse de tactique politicienne.»

L’implication de George Mitchell en Irlande du Nord est similairement mal interprétée dans cette affaire de légitimation du Hamas, surtout depuis qu’il est l’envoyé spécial du président Obama au Proche-Orient. Mitchell est arrivé en Irlande du Nord en 1995 en tant que membre de l’équipe chargée de veiller au désarmement –ce qui démontre qu’il s’était ainsi plié aux principes édictés par les Britanniques et Irlandais. En janvier 1996, son équipe publie un rapport qui conclut que l’IRA ne désarmera pas avant de participer au processus de paix. Leur solution pour sortir de l’impasse sans violence? Contraindre l’organisation à désarmer au moment où elle rejoindra le processus de paix. Les six «Principes de Mitchell», auxquels tous les partis présents autour de la table de négociations durent se plier officiellement avant d’y être admis, comprenaient l’acceptation de moyens démocratiques et pacifiques pour résoudre le conflit, un désarmement complet assujetti à des vérifications effectuées par des organes indépendants, la renonciation à l’emploi de la force, la fin des assassinats et des opérations de représailles et le respect de l’accord final, quel qu’en soit le résultat.

L’Accord du Vendredi saint de 1998 fut la consécration de ces principes, qui permirent la mise en place d’une cogestion démocratique de l’Irlande du Nord et constituèrent le «triomphe de la modération sur l’extrémisme», pour citer un des principaux architectes de l’accord, l’unioniste protestant David Trimble. La grande réussite du Premier ministre Tony Blair fut de faire d’un «consentement à minima» le point de départ des négociations, permettant l’obtention d’un accord avec le soutien les gouvernements britannique et irlandais, mais aussi une majorité d’unionistes et de nationalistes, consacrés par un référendum. Le Parti unioniste démocratique de Ian Paisley et le Sinn Fein de Gerry Adams, qui n’avaient jamais disposé d’une quelconque majorité dans l’électorat, purent être totalement écartés et ne purent opposer leur veto à l’accord. Le DUP s’y opposa et le Sinn Fein n’y apposa sa signature qu’une fois que tous les efforts avaient déjà été consentis par les Unionistes de l’Ulster de Trimble et par le Parti travailliste et social-démocrate de John Hume. C’est pourquoi Trimble et Hume se virent remettre le Prix Nobel de la Paix et que les républicains irlandais les plus extrémistes ont baptisé l’Accord du Vendredi saint «l’accord où on s’est tous fait baiser».

En mai 2007, après une décennie d’application de l’accord, Ian Paisley et Gerry Adams, qui font partie du gouvernement d’union, s’écharpent encore sur la question toujours épineuse du désarmement et sur les demandes renouvelées de Londres d’incorporer des extrémistes. Ces hommes ont été contraints de participer à une structure politique dont ni l’un ni l’autre ne voulait dix ans auparavant et qu’ils n’ont, quel que puisse être leur désir de passer à la postérité, absolument pas participé à construire.

«Le seul bon exemple que les Américains tirent du conflit nord irlandais, comme l’écrit Henry McDonald dans sa somme historique, Gunsmoke and Mirrors: How Sinn Fein Dressed Up Defeat as Victoryest la manière dont le gouvernement britannique a mis l’IRA hors d’état de nuire.»

Ceux qui entendent légitimer le Hamas en se fondant sur le «modèle de l’Ulster» demandent donc à Israël de se montrer plus ferme encore à l’égard des terroristes avant de les inviter à s’asseoir à la table des négociations, bien que leur présence ne soit pas même requise. L’ironique ambiguïté de leur position tient au fait qu’ils oublient qu’il existe une organisation palestinienne qui a renoncé à l’extrémisme, opté pour la modération et a même accepté, à contrecœur, certaines conditions fixées par Israël autour de critères non-négociables, comme la reconnaissance du droit d’existence d’Israël. Cette organisation s’appelle l’OLP et elle négocie en ce moment même avec Israël.

Michael Weiss
Michael Weiss est le directeur exécutif de Just journalisme, un think tank basé à Londres, qui surveille la façon dont Israël et le Moyen-Orient sont traités dans les médias du Royaume-Uni. 

Traduit par Antoine Bourguilleau

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