Monde

Washington ne changera pas en un clic

Anne Applebaum, mis à jour le 03.04.2009 à 12 h 41

La diplomatie américaine ne se «réinitialisera» pas si facilement.

Main d'Obama photo REUTERS

Main d'Obama photo REUTERS

Appuyez sur la touche de réinitialisation. Cette expression de notre lexique moderne ne renferme-t-elle pas mille promesses? Quoi de plus pratique que d'appuyer sur la touche magique pour redémarrer son ordinateur et voir apparaître, ô miracle, un écran tout beau tout neuf qui engage à un nouveau départ?

Oui, la touche de réinitialisation procure un sentiment d'aise et de plaisir. Malheureusement, la métaphore est trompeuse, si ce n'est creuse, en matière de relations diplomatiques. Utilisée par le vice-président Joe Biden lors de la conférence sur la sécurité de Munich du 7 février («Le moment est venu d'appuyer sur la touche de réinitialisation des relations entre les États-Unis et la Russie»), l'expression a été reprise par Obama qui évoquait récemment la nécessité de «réinitialiser ou redémarrer» la diplomatie américano-russe. Au début du mois, la secrétaire d'État Hillary Clinton a même offert à son homologue russe, Sergueï Lavrov, un petit boîtier muni d'une touche rouge de «réinitialisation». Malgré un raté de traduction (sur le boîtier, la mention russe signifiait «saturation» et non «réinitialisation»), les deux chefs de la diplomatie ont appuyé sur la touche avec le sourire pour les caméras.

Cela serait bel et bon si les relations entre les deux pays, troublées uniquement par des problèmes techniques, pouvaient aujourd'hui redémarrer sur un mode assaini. Mais si les États-Unis ont un nouveau président, il n'en va pas de même pour la Russie. Et si les États-Unis souhaitent faire du passé table rase, car l'histoire internationale n'a jamais été notre tasse de thé, on ne peut pas défaire ce qui a été fait. Les divergences profondes, aussi bien psychologiques que philosophiques et politiques, qui sont la principale source de frictions entre Russes et Américains depuis une décennie, sont toujours de mise. Tôt ou tard, l'administration Obama devra se rendre à l'évidence.

Pour s'en convaincre, il suffit d'observer les propos tenus par Lavrov le 21 mars à Bruxelles, qui dénotaient une vision du monde résolument inchangée depuis l'investiture de Barack Obama. S'adressant à des responsables politiques anciens et actuels, dont nombre ont contribué à la dissolution du pacte de Varsovie et au renforcement de l'OTAN dans les années 1990, le ministre russe a présenté sa théorie géopolitique personnelle. Ainsi a-t-il déclaré ou insinué que l'Occident mentait à la Russie; que l'OTAN restait une menace pour son pays, que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) devait se substituer à l'OTAN comme principal organe de la sécurité en Occident et que, soit dit en passant, la Russie disposait de nombreux clients potentiels pour son gaz en Extrême-Orient, au cas où les importateurs occidentaux deviendraient trop chipoteurs. Quant à l'éventualité d'un soutien russe pour empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire, une suggestion de l'administration Obama, Lavrov a estimé, en substance, que «rien ne prouvait que l'Iran était décidé à fabriquer la bombe.»

La transcription de ces déclarations, ainsi que de celles d'autres Russes participant à la conférence, ne rend pas compte de la mauvaise foi et du mépris avec lesquels ont été accueillies les remarques suggérant que les pays voisins de la Russie avaient peut-être rejoint l'OTAN par peur du pouvoir moscovite. Pour en revenir à notre métaphore, si tel est le comportement russe après la réinitialisation, je doute que les problèmes techniques responsables du plantage soient résolus.


Et cela ne vaut pas que pour la Russie. Tout chef d'État peut légitimement souhaiter un nouveau départ dans ses relations diplomatiques, et c'est encore plus vrai pour l'actuel président nord-américain qui succède à une personnalité des plus impopulaires. Cependant, Obama se verra bientôt contraint de prendre des décisions difficiles face aux régimes qui ne contestaient pas les États-Unis par seule aversion contre George W. Bush. Peut-on accepter que la Russie continue d'occuper la Géorgie? Peut-on tolérer que ce pays utilise sa politique énergétique pour faire chanter l'Europe?

Cela vaut pour le reste du monde. Le rétablissement des relations diplomatiques avec l'Iran et la Syrie est une bonne chose; j'ai toujours pensé qu'il était insensé de se priver d'ambassade et donc d'un véritable réseau de renseignements, à Téhéran. Mais n'oublions pas que le dialogue n'est pas toujours la panacée: dans certains cas, plus on parle, plus les différences sont manifestes. Les vœux présentés par Obama à l'occasion du Nouvel An iranien sont également une bonne chose, mais l'on voit mal en quoi ils pourraient émousser la popularité du programme nucléaire iranien, que ce soit parmi les partisans ou les opposants au régime. Alors quoi?

Je n'ignore pas que le gouvernement vit ses premiers instants. Le département d'État et le Conseil national de la sécurité (NSC) commencent tout juste à affûter leurs armes pour mener la sempiternelle et fratricide lutte d'influence qui les oppose, et Obama a bien d'autres chats à fouetter. Mais offrir un «boîtier de réinitialisation», quelle qu'en soit la traduction, n'était pas un bon début. Car si l'équipe présidentielle pense pouvoir transfigurer les relations diplomatiques des États-Unis avec la Russie, ou tout autre pays, en appuyant sur une touche ou en changeant de rhétorique, alors, elle vit dans une réalité virtuelle.

Anne Applebaum

Cet article paru le 23 mars sur slate.com, a été traduit par Chloé Leleu.

A lire aussi sur slate.fr au sujet de la diplomatie américaine, la tribune d'Hubert Védrine et «le retour du leadership américain» de Daniel Vernet.

Crédit photo; main d'Obama photo REUTERS

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