France

Terrorisme: la diagonale du flou

Philippe Boggio, mis à jour le 28.09.2010 à 22 h 11

Alors que le contre-terrorisme français a été mis en échec au Niger, le gouvernement déploie une agitation assez troublante. Il est temps de clarifier ces alertes, menaces et mises en garde.

Flickr CC by PinkMoose.

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Lassante, cette femme mystérieuse, à la fin. Elle tarde vraiment à choisir sa cible. Elle hésite. Opéra? Châtelet? Paris ne manque pourtant pas de stations de métro fréquentées. Mais elle musarde. Elle a peut-être raté sa jonction avec celui qui doit lui fournir la ceinture d’explosifs de son sacrifice, ou son bateau, son avion, son Eurostar, retenue qu’elle a été au moment d’embarquer par une histoire de petit ami. Question logistique, ce n’est peut-être pas sa semaine. Elle aurait dû consulter son horoscope. A moins qu’au contact des tentations occidentales, elle n’ait soudain réalisé que le paradis des martyrs pouvait attendre.

A moins, à moins, évidemment, que cette femme kamikaze n’existe pas. Qu’elle ne soit qu’une approximation de services secrets. Un tuyau crevé. Une information de toutes façons invérifiable, et d’une probabilité infinitésimale. Et qu’il faut bien prendre tout de même très au sérieux, compte tenu de la dangerosité explosive, instable comme du TNT, de notre monde contemporain.

La question, dès lors, est de savoir comment une grande ville, comment un pays peut vivre une telle ignorance. Comment une société qui s’obsède à tout prévoir, peut supporter l’imprévisible, seul atout véritable du terrorisme moderne. Et on le sait pour avoir tiré quelques leçons des expériences passées, attentat du 11-Septembre, de Londres, de Madrid, ou à Paris, de la rue de Rennes ou de la rue des Rosiers, la première nécessité, en de telles situations critiques, est le calme, le sérieux des dirigeants des pays visés.

Agitation

Avant de comprendre si une action djihadiste cible actuellement la France et sa capitale, cette capacité de la puissance publique à alerter sans répandre la peur apparaît déjà comme fort incertaine. Depuis dix jours, depuis que, curieusement, l’un des tout premiers spécialistes de la police de l’ombre, Bernard Sqarcicini, chef de la DCRI (Direction centrale du Renseignement intérieur), s’est avancé pour prévenir d’une «menace terroriste majeure», sans toutefois préciser laquelle, le gouvernement semble déployer une agitation assez troublante, à vocation anxiogène, sans donner réellement l’impression de savoir comment agir, ni que confier.

Heureusement, la population, dans la capitale comme dans le pays, vaque à ses occupations comme les jours normaux, et c’est la juste réponse des démocraties à apporter aux crimes extrémistes. Les grands magasins sont pleins, comme les gares, et seule la grève du 23 septembre risque de vider un peu les gares.

Mais tous ces derniers jours, Brice Hortefeux, le ministre de l’Intérieur, a trouvé l’occasion de prendre la parole, comme s’il lui fallait conforter sa même prise de parole de la veille, conscient qu’on ne le croyait qu’à moitié. A chaque fois, les mêmes mots. Menace imminente. France, première ciblée – alors que tous les experts se félicitent de savoir notre pays plutôt épargné depuis dix ans. Les informations se répandent, fantaisistes, par voie de presse : la femme kamikaze (mais venue d’où?); un commando exfiltré d’Afghanistan pour nous faire payer notre participation à la guerre contre les talibans et les camps d’Al-Qaïda; des islamistes français, isolés mais déterminés ; enfin, une expédition d’AQMI, cette excroissance du Djihad moyen-oriental dans le désert sahélien, qui aurait choisi de traverser la Méditerranée pour nous atteindre…

Risque connu

C’est trop de pistes possibles et trop peu de précisions réelles. Depuis dix jours, le gouvernement laisse, par ses messages flous et dramatiques, s’épanouir les fantasmes, et ceux-ci sont fort mauvais conseillers. François Fillon va enfin réunir les chefs des groupes parlementaires, alors que devant une menace terroriste, même fort vague, l’adhésion des forces politiques du pays, l’union sacrée, est un premier impératif. François Hollande et Dominique de Villepin demandaient cette communication depuis la fin de la semaine dernière. Le Conseil de Défense ne s’est réuni que mardi soir, à l’Elysée. Là aussi, c’est tard. On imagine bien que les réunions s’enchaînent, entre les chefs des services secrets, les militaires et les responsables gouvernementaux; on sait que des centaines d’agents travaillent actuellement nuit et jours pour déjouer un attentat ou une prise d’otages, si tel est bien le risque encouru.

Mais, à l’extérieur, vue des citoyens, cette alerte insistante résonne bizarrement. Elle prend d’abord sa place dans la longue suite de libérations des peurs, sécuritaires et xénophobes, dont le chef de l’Etat et son ministre de l’intérieur abreuvent les Français depuis des mois. Débat identitaire, citoyenneté française mise en degrés, gardes à vue, exploitation hystérique du moindre fait divers, « solidarité » maladive pour les victimes… Maintenant, le coup du terrorisme islamique? Sacré Hortefeux! Manque pas de ressources, celui-là. A force d’avoir crié «au loup», toute l’année, sur tous les sujets, même anecdotiques, passant à portée de la place Beauvau, évidemment, le ministre a rendu son auditoire un peu plus distrait.

Inquiétudes réelles

Par malchance pour le pouvoir, cette «menace terroriste majeure» sur «une France, première visée» pénètre nos imaginaires au moment même où le seul fait concret concerne l’enlèvement de sept ressortissants, dont cinq Français, au Niger par AQMI. C’est à dire bien loin de Paris, et des stations de métro Opéra et Châtelet. La télévision nous montre de molles images du dispositif Vigipirate dans les gares, la communication gouvernementale s’est même dotée de deux belles Jeep kaki rehaussées d’un joli macaron, qu’on voit ça et là, dans la capitale, mais la seule réalité, de chair et d’inquiétude, de poursuivis et de poursuivants, se déploie désormais dans les montagnes du nord du Mali, où les Français, enlevés à Arlit, ont été emmenés par leurs ravisseurs.

La France est bel et bien menacée, cette semaine, «première visée» peut-être, mais encore au plus loin de son territoire, et ce paradoxe-même mériterait déjà que l’Etat s’explique. L’opération d’AQMI est-elle venue se rajouter à un risque hexagonal assez grave et vérifié pour justifier l’agitation actuelle? La France, en ce mois de septembre, faisait-elle face, sans le savoir, à deux probabilités criminelles? S’est-elle trompée, même involontairement, en n’alertant que sur la première des deux? Sur la mauvaise?

Depuis la revendication de l’enlèvement par AQMI et les informations de la presse tendant à montrer que cette opération terroriste-là, au moins, aurait pu être évitée ou combattue plus tôt, une autre inquiétude peut légitimement s’inscrire chez les concitoyens de Nicolas Sarkozy et de Brice Hortefeux: les Français d’Arlit, pourtant certainement les plus objectivement menacés, depuis des mois, en tous cas, depuis l’assassinat, en juillet, de Michel Germaneau, ont été un peu oubliés, laissés à leur sort, par Areva, la DGSE, les Forces spéciales françaises, les Nigériens, les alliés de la France dans la région sahélienne, nos partenaires algériens, géniteurs malgré eux d’AQMI, par notre ministre de la Défense et notre Président…

On sent dans cette histoire comme du relâchement, du point de vue de la vigilance anti-terroriste. Encore quelques jours et cette même interrogation risque de gagner l’autre dossier, parisien et hexagonal, de cette saison «terroriste» française. Quelqu’un devrait parler, d’une voix claire, ferme et calme. Peut-être pas Brice Hortefeux. Entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, celui des deux, dont la parole, sur un sujet aussi sensible, peut encore être entendue – et crue.

Philippe Boggio

A lire également, par Thomas Legrand: «Menace terroriste, info ou intox»

Image: Flickr CC by PinkMoose.

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