France

Politique intérieure-politique étrangère: un mélange à risque

G. Le Hardy, mis à jour le 30.09.2010 à 16 h 05

Contrairement aux idées reçues, la politique étrangère a un impact non négligeable sur les choix des Français.

François Mitterrand et Margaret Thatcher  Reuters

François Mitterrand et Margaret Thatcher Reuters

Il parait que la politique étrangère n'a jamais fait gagner des voix en politique intérieure, que ce n'est pas un sujet qui passionne les Français, que c'est plutôt, depuis le Général de Gaulle un sujet consensuel au sein de la population. Et quand il n'y a pas de relative unanimité, sur l'Europe par exemple, les lignes de division passant à l'intérieur des partis politiques (comme ce fut le cas au sein du Parti Socialiste lors du référendum sur la Constitution européenne de 2005), il vaut mieux ne pas en parler pour ne pas créer des problèmes. On voit d'ailleurs le peu de débats à l'Assemblée Nationale ou entre responsables politiques sur  ces questions. 

Ceux qui continuent de répéter ces évidences supposées ont pourtant tort. Pour plusieurs raisons:

1/ D'abord parce que historiquement, dans notre système, le Président de la République, depuis qu'il est élu au suffrage universel, est à la fois le véritable chef de l'exécutif  et celui qui incarne les valeurs de la nation. Conséquence: les décisions fortes de politique étrangère ont été en même temps des moments forts en politique intérieure

- le Général de Gaulle : sortie de l'Organisation militaire de l'Otan en 1966, discours de Phnom Pen sur la Guerre du Vietnam, Vive le Québec libre en 1967, reconnaissance de la Chine en 1964;

- François Mitterrand: l'appui au projet  américain de construction des euromissiles en Europe (discours  au Bundestag en 1983: «les pacifistes sont à l'ouest et les missiles à l'est»);  évocation publique du nom de Sakharov au dîner d'Etat au Kremlin le 21 juin 1984: «Toute entrave à la liberté pourrait remettre en cause les principes librement acceptés. C'estpourquoi nous vous parlons parfois des cas de personnes dont certainsatteignent une dimension symbolique. (...) C'est le cas du professeur Sakharov et de bien des inconnus(...)»)

- Jacques Chirac et le non à l'intervention américaine en Irak en 2003

- Nicolas Sarkozy et la gestion de la crise en Géorgie et de la crise financière pendant la Présidence française de l'Union européenne en 2008.

Toutes ces décisions n'ont pas fait, notamment au moment où elles ont été prises, l'unanimité en France. Mais, dans la majorité des cas, les Français se sont  plus ou moins rapidement reconnus dans ces actes elles, parce qu'ils  correspondaient aux  principes et aux valeurs que la France était censée porter (l'indépendance nationale,  la défense des droits de l'homme) et ont eu un impact positif pour l'image du président de la République sur le plan intérieur.

A l'inverse, les Français ont sanctionné sur la scène intérieure les décisions qui ont heurté ces mêmes principes et valeurs. La rencontre entre Valéry Giscard d'Estaing et Léonid Brejnev à Varsovie au printemps 1980, quelques mois après l'intervention soviétique en Afghanistan a été une des pincées de sel qui ont provoqué sa défaite à l'élection présidentielle de 1981 parce que cette rencontre symbolisait l'esprit munichois.

2/ Ce qui nous amène à aujourd'hui et aux relations entre la France et l'Europe à propos du problème des Roms.

Question: comment en est-on arrivé à ce prodige de voir le Gouvernement français qui mène dans ce domaine une politique somme toute parfaitement justifiable sur le plan du droit (il n'y a aucune raison de tolérer la multiplication de campements illégaux) déclencher une vague de protestation violente à travers le monde, être critiqué par toute la presse internationale et n'être défendu publiquement que par Berlusconi?

Réponse: ce n'est pas la politique en soi qui est visée mais  l'esprit dans lequel cette politique est conçue, exposée, mise en scène et qui repose sur un objectif de politique intérieure: marteler le thème de la sécurité (ou plutôt de l'insécurité), faire l'amalgame entre délinquance et immigration (discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy le 30 juillet), taper sur l'Europe (en l'occurrence la Commission) coupable de mettre en cause la souveraineté d'un «grand pays»; tout cela afin de  récupérer l'électorat lepeniste qui risque de voter pour Marine Le Pen aux prochaines présidentielles et embarrasser le Parti Socialiste, considéré comme vulnérable sur ces questions.

 Le problème de cette stratégie, c'est qu'elle ne parait pas marcher sur le plan intérieur (nouvelle baisse dans les sondages de Nicolas Sarkozy) et qu'elle affaiblit la France sur le plan européen au moment même ou elle va présider le G20 et où le Président de la République a besoin d'alliés, et tout particulièrement d'alliés européens  pour  faire avancer son programme ambitieux (réforme du système monétaire international, réforme de la gouvernance mondiale, régulation financière, stabilisation des prix des matières premières).

3/Ce qui débouche sur une dernière question, bien plus grave, qui s'adresse à toute la classe politique et plus seulement au Président de la République et au Gouvernement. Quand allons –nous nous décider à remettre à plat les données de base de notre politique européenne qui ne correspondent plus aux rapports de forces actuels ni à nos intérêts bien compris? En d'autres termes, nous avons pu pendant longtemps, nous déclarer en faveur d'une Europe forte tout en veillant à ce que les institutions européennes soient faibles (le choix du Président de la Commission, Jose Manuel Barroso et du Président du Conseil européen, Van Rompuy  sont là pour le démontrer); plaider pour une Europe plus intégrée tout en adoptant une attitude quasi souverainiste dès qu'il s'agit de respecter la loi européenne et n'accepter l'Union européenne que si elle reflète et fait prospérer nos idées et nos intérêts. Le dernier psychodrame à propos des Roms montre que tout cela ne passe plus, ni à Bruxelles, ni à Berlin ni ailleurs. Or, sans  une Europe plus unie, adieu à l'influence française dans le monde. Voilà un sujet non pas de politique étrangère  mais de politique intérieure d'importance vitale. Qui sera capable de le mettre à l'ordre du jour d'ici à l'élection présidentielle?

G. Le Hardy

Photo: François Mitterrand et Margaret Thatcher  / Reuters

G. Le Hardy
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Diplomate français
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