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Les Européens sont allergiques aux steaks clonés

Kléber Ducé, mis à jour le 31.03.2009 à 15 h 38

Bruxelles semble pourtant hésiter à interdire leur commercialisation.

Un boucher italien montre une côte de boeuf florentine   Reuters

Un boucher italien montre une côte de boeuf florentine Reuters

Aucun doute n'est plus permis: les citoyens européens sont majoritairement hostiles à la présence de viandes de mammifères clonés dans leurs assiettes et il en va de même pour les produits laitiers.

La dernière démonstration vient d'en être apportée par le Parlement européen (PE). Ce dernier s'est prononcé mercredi 25 mars, à une large majorité, contre la commercialisation sur le Vieux Continent d'aliments (viandes et produits laitiers) issus directement ou non de bovins créés par clonage. La question est ici de savoir qui, de la science, de l'opinion ou de la politique tranchera en dernier ressort.

On pourrait sous-estimer l'importance de la question quand on sait qu'il n'existe aujourd'hui que quelques milliers de bovins (et quelques centaines de porcs)  à avoir été créés par clonage dans le monde, la plupart aux Etats-Unis et en France par les équipes spécialisées de l'Institut national de la recherche agronomique. Mais il faut ici savoir qu'il ne s'agit pas temps de consommer des aliments préparés à partir de ces animaux que des aliments issus de leur descendance obtenue, elle, par reproduction sexuée.

Le recours au clonage ne serait ainsi qu'une nouvelle technique de sélection des animaux : on pourrait ainsi dupliquer sans fin des animaux sélectionnés pour leur poids, la qualité de leur viande ou le volume de leur production de lait. On imagine mieux ainsi l'intérêt économique que peuvent porter à cette nouvelle approche les milieux industriel de l'élevage et de l'agroalimentaire.

Mais une nouvelle fois, donc, les Européens viennent d'expriment leur refus de  «manger du cloné». Pour l'eurodéputée néerlandaise Kartika Tamara Liotard (Gauche européenne unie) auteur du rapport  qui vient d'être approuvé sur ce thème par le PE il est «très important que les aliments obtenus à partir d'animaux clonés soient exclus des nouvelles catégories d'aliments autorisées dans l'Union européenne».

En votant en faveur du texte qui venait de leur être proposé les élus du PE savaient être pleinement en phase avec l'ensemble des indicateurs d'opinion disponibles sur ce sujet. Tous les sondages indiquent ainsi aujourd'hui  qu'une majorité de consommateurs  européens rejettent l'hypothèse de l'introduction d'aliments «clonés» dans la chaîne alimentaire humaine.

Pour sa part Androulla Vassiliou, Commissaire européenne à la santé,  a fait savoir qu'elle y était personnellement opposée. Mais plusieurs de ses collègues ne partagent pas une telle position et le président José Manuel Barroso tarde à faire connaître sa position. En marge de la dimension sanitaire et scientifique on peut aisément imaginer que les considérations économiques ne sont pas étrangères à ces atermoiements.

En octobre 2008 l'affaire semblait entendue: la Commission européenne venait alors de rendre public les résultats d'une enquête qui ne laissent aucun doute quant à la commercialisation d'aliments clonés. On apprenait alors que 81% des 25 000 personnes interrogées quelques mois auparavant dans les vingt-sept Etats européens estimaient que les effets à long terme du clonage animal  étaient encore inconnus. Dans le même temps 84% pensaient que l'on manquait de recul pour juger des conséquences sanitaires à long terme de la consommation par l'homme des viandes et laits provenant de mammifères clonés ou de la descendance de ces derniers.

Ces opinions ne résultent nullement d'une mauvaise compréhension du sujet :  80% des personnes interrogées dans le cadre du dispositif «Eurobaromètre»  fournissent aujourd'hui une définition correcte de la technique du clonage par transfert nucléaire, cette reproduction quasi à l'identique d'un animal existant. Mais dans ce domaine  58% des citoyens européens interrogés estiment que la création de mammifères (bovins, porcins, ovins et caprins) par la technique du clonage à des fins alimentaires ne saurait être justifiée.

Cette problématique doit être distinguée de celle soulevée par la consommation des organismes végétaux génétiquement modifiés : en pratique, il s'agirait moins de consommer les produits alimentaires issus d'animaux créés par clonage que ceux issus de leur descendance par voie sexuée. Pour autant plus d'un Européen sur trois estime qu'aucun des arguments de natures sanitaire ou économique  n'est de nature à justifier la création et l'élevage d'animaux clonés - et de leur descendance - en vue de la production d'aliments destinés à l'alimentation humaine.

«Il apparaît que 86% des personnes interrogées estiment que c'est finalement l'industrie agroalimentaire qui profiterait d'une autorisation du clonage animal en vue de la production d'aliments», précisait-on en octobre dernier auprès de la Commission européenne. Ces données venaient alors confirmer  un consensus grandissant: le mois précédent les  députés européens s'étaient déjà prononcés en faveur de l'interdiction de la pratique de la création de mammifères par clonage à des fins alimentaires.

Et au début de l'année 2008 les experts du «Groupe européen d'éthique des sciences et des nouvelles technologies» avaient émis, un avis négatif quant à la commercialisation d'aliments issus - directement ou non - de la technique du clonage. Ils invoquaient notamment «les souffrances et les problèmes de santé» des animaux concernés. Il rejoignaient sur ce point les conclusions formulées trois ans auparavant par les experts de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments.

Avant que ne soit connue l'opinion majoritairement défavorable des Européens l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait, en juillet 2008 fait preuve d'une très grande prudence sanitaire autant que politique. Tout en reconnaissant qu'il n'existait aucune donnée scientifique permettant d'affirmer que des différences existent entre ces nouveaux animaux et ceux issus d'une reproduction sexuée, les experts réunis sous l'égide de l'EFSA se gardaient bien de recommander leur possible consommation.

Or pour sa part la Food and Drug Administration (FDA) américaine avait bel et bien donné son feu vert quelques mois auparavant. Comment comprendre ? En sachant que la différence entre les analyses scientifiques d'évaluation du risque lié à la consommation d'aliments clonés faites aux Etats-Unis et en Europe tient au fait que l'UE intègre les questions relatives à la « santé » et au « bien-être » animal, deux notions qui sont aujourd'hui au centre des préoccupations de nombreux citoyens du Vieux Continent.

Les experts de l'EFSA disaient encore regretter le faible nombre de travaux menés sur ce thème et le faible effectif des animaux étudiés qui ne leur permettait pas de conclure, une  réflexion scientifique sereine ne pouvant, selon eux, être conduite dans un contexte de relative incertitude. Ils observaient aussi que la technique de la création de bovins et de porcs par la technique du clonage était, chez les femelles porteuses, associée à une série d'anomalies durant la gestation et la mise bas. Ils ajoutaient  qu'une proportion non négligeable de porcelets (durant les premières semaines) et de veaux (durant les premiers mois) étaient atteinte de différentes affections (respiratoires notamment) les experts exprimaient alors «de sérieuses réserves».

Pour autant ces réserves ne concernaient pas la sécurité alimentaire au sens strict  puisqu'en théorie rien ne permet de distinguer les viandes et les laits aujourd'hui commercialisés de ceux provenant d'animaux clonés ou de leur  descendance obtenue par reproduction sexuée. C'est précisément sur la base de ce constat que la FDA avait  donné son feu vert à la consommation de ces aliments, rompant ainsi avec un moratoire instauré en 2001.

«L'avis scientifique que nous venons de rendre n'est qu'une étape dans le processus de décision, puisqu'à la différence de la FDA américaine nous ne sommes pas en charge de la gestion de ce dossier» expliquait alors au Monde Catherine Geslain-Lanéelle, directrice générale de l'EFSA. Elle précisait que  cet avis scientifique s'ajoutait à celui du Groupe européen des sciences et des nouvelles technologies et précédait l'initiative de la Commission européenne de lancer une enquête «Eurobaromètre», visant à préciser l'état de l'opinion publique sur cette question dans les Etats membres.

«C'est au vu de ces différents éléments, et sans aucun doute après avoir pris contact avec les principaux acteurs de la chaîne alimentaire, que la Commission européenne décidera des mesures législatives et réglementaires devant ou non être prises», ajoutait la directrice générale de l'EFSEA. En toute hypothèse, cette question devra être rapidement tranchée, dans la mesure où des aliments issus de bovins ou de porcs clonés - ou plus fréquemment de leur descendance - commencent à être commercialisés aux Etats-Unis.

En mars 2009 la question n'est toujours pas tranchée, tout se passant comme si l'énorme machinerie administrative européenne ne pouvait prendre rapidement et clairement position sur un sujet d'une forte portée symbolique et qui concerne les citoyens au premier chef. Dernière étape en date : Le 25 mars les députés du Parlement européens ont «invité la Commission à présenter une nouvelle législation en vue d'interdire la mise sur le marché d'aliments produits à partir d'animaux clonés.» Le feuilleton des steaks clonés peut continuer.
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