Life

Quand un père propose à sa fille de parler sexe

Jean-Yves Nau, mis à jour le 24.09.2010 à 10 h 45

Etonnant dialogue entre le neurobiologiste Jean-Didier Vincent (75 ans) et sa fille Felicity (13 ans).

Affection / Juliana Coutinho via Flickr CC License by

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Houllebecq & Cie: on croyait en avoir fini, ou presque, avec la recension médiatique des ouvrages tenus pour majeurs lors de cette rentrée littéraire. Et puis voici que l’on reçoit des éditions du Seuil un ouvrage à bien des égards hors norme; un ouvrage   qui, en dépit (ou à cause) de son titre ne semble pas avoir retenu l’attention des critiques professionnels: Le sexe expliqué à ma fille (dans la fameuse collection «expliqué à...» du Seuil).

On pourrait ici craindre le pire pour un opuscule de 88 pages (7,5 euros).  A savoir un triste cours d’éducation sexuelle ou une tentative à connotation  perverse et pédophile. Rien de tout cela, mais un étonnant dialogue pianotant sur une vaste gamme allant de la physiologie du coït à la poétique amoureuse, de la défloraison à la prostitution; sans oublier les trames invisibles, génétiques et neuroendocrinologiques qui chez l’homme comme chez les animaux sous-tendent  les pulsions sexuelles et –pour partie et semble-t-il uniquement dans l’espèce humaine– la passion amoureuse.    

Dialogue d’autant plus inattendu qu’il réunit une toute jeune fille et un physiologiste grand vulgarisateur et auteur a succès depuis vingt ans (chez Odile Jacob et chez Plon) depuis qu’il a avoué être passionné par la biologie des passions. D’un côté Jean-Didier Vincent, né en 1935; de l’autre sa fille Felicity, 13 ans (mère sexologue), déjà très bonne en latin (dixit son père) et passionnée de séries télévisées américaines (Friends, surtout).  Felicity qui précisera au fil du dialogue être «non réglée» et n’avoir vu qu’un film pornographique qui lui a inspiré du «dégoût».

Comment un tel projet a-t-il pu naître alors même que le père nous dit que jusqu’ici il était plutôt du genre vieille France?

«Malgré les années passées à étudier le rôle du cerveau et des hormones dans la sexualité animale et en dépit d’une paillardise acquise dans les salles de garde,  je conserve une timidité exquise et une réserve craintive à l’égard de cet “autre” au mystère impénétrable qu’est la femme pour l’homme, nous confie-t-il. Conformiste de nature, je pensais que c’était aux mères d’expliquer à leurs filles tout ce qu’elles devaient savoir sur le sexe et les garçons, quitte à leur transmettre tous les clichés, sottises et fables qu’elles tenaient de leur mère et parfois aussi les impressions désastreuses venues de leur propre expérience de terrain.»

Ah, le terrain! Rien de tel que lui pour découvrir ce qu’il en est de la dure réalité y compris –et peut-être surtout– dans le domaine sexuel.

Alors pourquoi se lancer dans une telle tentative à haut risque? Tout simplement parce que la proposition en a été fait au père: décrire à sa fille «la physique de l’amour sans outrepasser les limites de la décence». Le père en a «librement discuté» avec sa fille et le projet a été accepté à la seule condition que le père prenne seul la responsabilité des propos et que sa fille ne soit engagée que par les questions qu’elle formule, après relecture de l’ensemble.

Au total donc, rien d’indécent, rien d’inconvenant, même si certaines questions sont abordées sous une lumière qu’une minorité pourra peut-être encore être qualifiées  d’assez crue dans le cadre d’une relation père-fille.  Le cocasse de l’affaire est que face à l’impatience  de cette gamine (en qui il préfère voir une «teenager débutante»), le père a une tendance naturelle à remonter en chaire et à retrouver son jargon de savant. Puis il lui faut revenir sur terre. La masturbation,  les règles à venir, la douleur de la défloraison, l’appétit grandissant des garçons «qui ne pensent qu’à ça», les «partouzes» entre adultes consentants... 

Bien sûr il faut expliquer, puisqu’il en a pris l’engagement. Et il le fait joliment usant souvent des métaphores qui conviennent. Puis, tel un ludion pédagogique, il rebondit, entend avant tout faire comprendre que dans l’espèce humaine «nécessités biologiques et représentations culturelles sont inséparables», que le  sexe «est une péripétie de l’amour, nécessaire, mais pas suffisante». Et il martèle que c’est à la lumière de l’amour tel qu’on le fait, que le sexe peut être expliqué: la reconnaissance de l’autre; le désir et le plaisir indissociables dans le jeu des rencontres; la reproduction en vue d’assurer la pérennité de l’espèce.

Extrait

- Le père: La première fois que tu verras un garçon bander ou que tu percevras son érection à travers ses vêtements, cela ne devrait pas t’effrayer mais au contraire te rassurer; car c’est un signe qu’il te désire. Je ne dis pas qu’il t’aime; encore que comme tu l’as vu, la différence entre sexe et amour est bien difficile à faire. Le garçon est juste un humain comme toi et peut être aussi inexpérimenté que toi. En même temps, tu dois rester sur la réserve –un peu de coquetterie n’est pas de trop. Une rate en chaleur mise en présence d’un mâle très attractif commence par partir en flèche et s’enfuir dans un coin de la cage où discrètement elle soulève l’arrière-train pour offrir son sexe à la pénétration de son rat. Ton amoureux se posera peut-être des questions différentes des tiennes, mais prends garde à ce que ses préjugés ne soient pas les mêmes que les tiens. Avec un peu de bonne volonté, vous arriverez au coït avec pour toi une épreuve supplémentaire qui est la déchirure de l’hymen, la membrane qui obstrue partiellement les voies sexuelles. C’est à la fois douloureux et saignant. La tendresse, la gentillesse, la douceur timide de ton partenaire prolongeront peut-être la chose, mais te feront aussi, un peu plus tard, crier de bonheur dans la joie d’être devenue femme. Je ne te souhaite pas d’offrir ta virginité à un adulte blasé et expert en “dépucelage”. Il faut faire confiance à l’amour nouveau-né et éviter autant que possible son aspect grimaçant el lubrique.

Après bien d’autres explications pratiques et digressions scientifiques, on retrouvera Jean-Didier Vincent vers la fin de l’ouvrage avec cette confidence:

«Je me demande parfois si l’amour n’est pas la seule chose qui ai compté dans ma vie: j’entends l’amour fabuleux de mes parents et celui de quelques femmes.» 

Jean-Yves Nau

Photo: Affection / Juliana Coutinho via Flickr CC License by

 

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