Monde

Violation du secret des sources: menace sans frontières

Reporters sans frontières, mis à jour le 21.09.2010 à 18 h 17

En France comme en Russie, les journalistes font l'objet de pressions du pouvoir.

Stencilwork / erixl! via Flickr CC License By

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D’ordinaire dit-on, les indignations des organisations de défense de la liberté de la presse s’adressent majoritairement à des gouvernements non démocratiques. C’est d’ailleurs un argument utilisé tant par les responsables politiques de ces Etats, comme Vladimir Poutine qui a recourt au terme de «double standard» pour disqualifier les critiques des défenseurs des droits de l’homme étrangers, que par ceux qui dénoncent la participation des ONG à la société du spectacle.

Pendant les 25 ans de son histoire, Reporters sans frontières s’est, à plusieurs reprise, vue accuser de ne pas tancer aussi sévèrement les Etats d’Europe ou d’Amérique du nord que leurs pendants du Sud.  Nous avons toujours répondu que notre ligne d’action ne connaît pas de cartographie autre que celle des principes, maximalistes, de défense du droit fondamental à informer et à être informé. Le cas de la protection du secret des sources est un exemple frappant, déstabilisant peut-être, que rien n’est jamais acquis en matière de libertés, et que l’équilibre entre le pouvoir politique et la société civile, quand il est atteint, est toujours précaire.

Ce principe, sans lequel aucun journalisme d’investigation ou même d’information ne peut se développer, est par nature contradictoire avec la volonté de contrôle du pouvoir politique. Le dernier opus de  «l’affaire Woerth-Bettencourt», à savoir la révélation par le quotidien Le Monde, que l’un de ses journalistes avait fait l’objet d’une surveillance par les services unifiés du renseignement français (DCRI) afin de découvrir la source des informations publiées par le titre, en est un édifiant, aussi bien qu’accablant, exemple.

Pourtant la loi française institue le secret des sources des journalistes, enfin inscrit explicitement dans le texte depuis décembre 2009, et élargissant la maigre protection accordée, en 1993, par l’inscription dans le code de procédure pénale, de la possibilité pour un journaliste de taire ses sources. Lorsque la loi de 1881 a été finalement modifiée, au terme d’une bataille de dix années, nous avons éprouvé une joie mêlée d’inquiétude. Car ce texte, bien que comblant une lacune majeure, définissait au même moment la condition permettant de contourner le principe qu’il venait d’instituer, en introduisant un vague et dangereux «impératif prépondérant d’intérêt public». Question d’interprétation, question politique.

La récurrence des atteintes au principe du secret des sources des journalistes, sans distinction de pays, est bien le signe qu’il est essentiel de le défendre, et de faire entendre aux autorités de tout pays les limites qu’il doit constituer à leurs prérogatives. En France, Le Monde (Guillaume Dasquié), Le Canard enchaîné, Rue 89 (affaire du «Off» de Nicolas Sarkozy), pour ne citer qu’eux ces dernières années,  ont fait l’objet de poursuites ou de pression pour dévoiler leurs sources.

En Russie, cette année, le quotidien économique Kommersant, et l’hebdomadaire Novoïe Vremia/ The New Times, ont récemment fait l’objet de perquisitions, de saisies, et leurs journalistes de pression. Ils avaient publié des informations sur les crimes dont la police de Moscou s’était rendu coupable, pour le dernier, ou sur l’attaque d’un bâtiment administratif par des manifestants en banlieue de Moscou, pour le premier. Les Etats-Unis ont eux aussi défrayé la chronique en détenant des journalistes (dont Josh Wolf, auteur, en 2006, d’un article sur une manifestation contre le G8) pour les forcer à révéler l’origine de leurs informations. En mai 2010, la Cour suprême canadienne, quant à elle, a ordonné au National Post de remettre à la gendarmerie des documents étayant un conflit d’intérêt impliquant un proche de l’ancien Premier ministre, Jean Chrétien, et la banque canadienne de développement.

En démocratie, aussi, il est urgent, pour ne pas dire vital, de défendre nos droits, de les faire progresser, d’exercer note vigilance. Un «intérêt public prépondérant» ne doit pas être confondu impunément avec l’«intérêt politique évident», de quelques responsables politiques que ce soit. Faute de quoi, il faudra se contenter d’une presse qui ne soit qu’un relais de la communication des différents centres de pouvoir (gouvernements, entreprises, justice, etc.), sans plus permettre la détermination des citoyens sur les questions qui les concernent au premier plan, celles de la chose publique. 

Dans aucun Etat actuel, nous ne pouvons aujourd’hui dormir tranquille, confiant dans des libertés acquises une bonne fois pour toutes. Chaque jour, nous pouvons, nous devons, protéger l’espace de nos droits, pour notre bien à tous. Sans nous croire ingénument à l’abri derrière une frontière.

Elsa Vidal

Responsable du bureau Europe-  Asie centrale rsf

Photo: Stencilwork / erixl! via Flickr CC License By

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