Culture

Sagat, le mythe de l'homme et de son corps

Andrea Petrini , mis à jour le 22.09.2010 à 12 h 38

Le dernier film de Christophe Honoré, «L'Homme au bain», risque d'être moins bien accueilli que les précédents. Pourtant, en filmant la star française du porno gay, il opère une mise à nu du fantasme homosexuel qui force l'admiration.

L'affiche du film L'Homme au bain, de Christophe Honoré.

L'affiche du film L'Homme au bain, de Christophe Honoré.

On s’amusera, dès ce mercredi, à faire la revue de presse de la semaine. Pour pointer les chroniques d’une mort annoncée. Celle de Christophe Honoré, le cinéaste des Chansons d’amour ou de Non, ma fille, tu n’iras pas danser, jusqu’à présent habitué à toute autre sorte de lauriers. La levée de boucliers a démarré en août, au lendemain même de la présentation de son Homme au bain au dernier festival de Locarno. Le très respectable L’Hebdo scella, par la plume d’Antoine Duplan, l’affaire: «Une affaire de pédales». Bien sûr, il est parfaitement légitime d’aimer –ou pas– le dernier opus d’Honoré, pas son meilleur, nul n’en doute. Mais il y a dans cette mise à nu, dans cette ostentation du fantasme homosexuel quelque chose qui –avec l’agacement et parfois même un mortel ennui– force aussi l’admiration. Pour la coquetterie, doublée d’une triple dose de détermination, avec laquelle le réalisateur laisse au vestiaire la respectabilité acquise en une poignée de films ovationnés aussi bien par les «professionnels de la profession» que par le volubile grand public. Saisissant en commando une commande initiée par Pascal Rambert, directeur du Théâtre de Gennevilliers: réaliser un court métrage sous forme de carte blanche avec, pour seule contrainte, l’ancrage dans le lieu du tournage, Gennevilliers justement. Honoré le Breton, provincial depuis belle lurette parisianisé, débarque ainsi en banlieue. Amenant dans ses bagages légers bien plus qu’une idée: une vision. Le souvenir, assez impudique, d’un tableau de Gustave Caillebotte, impressionniste du XIXe qui vécut autrefois dans la Cité d’aujourd’hui. On y voit un homme saisi de dos, au sortir de sa baignoire, se séchant le corps à l’aide d’une serviette blanche. Cet Homme à son bain, cette infraction aux codes de la représentation de la nudité, en peinture généralement réservée à la gentry féminine, sera incarné à l’écran par le sculptural François Sagat.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, précisons que Sagat est une icône du porno gay. Plus qu’un hardeur parmi d’autres, une star incontestée du X français également plébiscité outre-Atlantique (dans sa filmo: Shacked upFolsom Filth et ainsi de suite).

Un corps construit

Le mythe Sagat, c’est aussi l’histoire de François, conte moral dirait-on d’un garçon et de son corps. D’une transformation. Ou comment un jeune homme chétif, anodin, mal dans sa peau, s’est sculpté, en quelques années de body building et de travail sur soi, une véritable machine à fantasmes. «Une sensibilité de midinette, dit-il dans un corps de héros hellénique.» Une radicale «French Correction», en d’autres termes, si l’on nous concède de reprendre le terme forgé par Jean-Paul Goude il y a une vingtaine d’années, qui lui a permis de squatter une petite place de body artiste éclectique, hors genre ou transgenre c’est selon, quelque part entre Grace Jones, Pascal Brutal, Orlan et l’idéalisation crue des modèles de Robert Mapplethorpe. Jusqu’à squatter la couv du numéro d’été «Spécial Sexe» des Inrocks, affublé du titre un rien risible de «fantasme N°1 de la communauté gay mondiale».  

Sagat, ou l’accomplissement d’une transformation, d’une métamorphose de soi. Mais Sagat c’est aussi Zagat –le très populiste guide américain de restaurants où les lecteurs sont les auteurs, composant avec leurs commentaires, le contenu critique de l’article– un container à désirs, une chose publique. Où chacun y met du sien.

«J’ai été approché par Christophe Honoré via Gaël Morel, que j’avais repéré dans les films d’André Téchiné. Il connaissait les vidéos sur mon corps que j’avais réalisées et postées sur My Space. Au fil de nos échanges sur le Net, il m’a suggéré de contacter Christophe qui appréciait mon travail d’acteur X. Finalement la chose ne s’est produite que l’année dernière, quasiment au même moment où tombait cette proposition de Gennevilliers. Honoré m’a fait signe alors que je ne l’avais pas ouvertement sollicité. Je ne nourris aucune volonté de rupture par rapport au milieu du X. Et encore moins de plan de carrière. Je reste ouvert aux propositions: un acteur en vente, à louer, dispo pour être manipulé, détourné. Je le sais et ne me fais pas d’illusions.»

A présent, il enchaîne les propositions. Entre hard et cinéma réglo («il ne faut pas croire que je vise à tout prix le cinéma d’auteur»), on le retrouve dans L.A. Zombie, horror movie gay de Bruce LaBruce, vu également à Locarno, dans le sixième épisode de la saga slasher Saw ainsi que dans le court métrage Plan Cul d’Olivier Nicklhaus, ancien critique aux Inrocks.

Chez Christophe Honoré, Sagat fait aussi sa Sagan. Cela lui réussit plutôt bien. On décèle chez lui une jouissance non dissimulée à se la jouer Bonjour tristesse. À se laisser filmer en animal blessé, le corps alangui dans l’attente. Dans une posture sculpturale dont l’attirail musculaire élève sa nudité en chambre d’écho d’une étonnante fragilité. C’est la force, un rien pédantesque, de cet Homme au bain qui, s’il n’esquive pas les redites, les assume frontalement pour mieux asséner ses quatre vérités.

L’histoire tient juste d’un prétexte avec, en bonus, deux films pour le prix d’un. Soit 72 minutes réparties entre ici et ailleurs. Entre Gennevilliers, où Sagat, largué par son copain de cinéaste en partance pour un festival ciné à New York, trompe sa solitude au hasard des rencontres. Et New York captée par une caméra DV neurasthénique, la beauté astrale de Chiara Mastroianni pixellisée dans toute sa blafarde irréalité. Un film dans le film, la Grosse Pomme saisie en extérieur, par petits groupes et attirances explicites, et Gennevilliers fantasmée en zone libre et champs du possible. Ressemblant, non sans humour, presque comme deux gouttes d’eau, à un cruising oisif mis en ligne sur le site de vidéos beur gay Cité Beur.

«Je savais qu’il était question de la fin d’une histoire d’amour, d’une rupture, mais c’est tout. Le script était très lâche, juste des indications. On a beaucoup improvisé, tournant énormément dans un laps de temps très concentré. Le procédé a été libératoire pour tous les deux. Pour Christophe surtout, qui voulait se débarrasser de ce côté parfois un peu lisse qu’on reproche à ses films. Quitte à contrer les attentes de son public, à boucler un film ingrat, désagréable, qui en en choquera plus d’un. J’ai vite compris comment me livrer à la caméra. Sans tricher, sans assumer le personnage, pour que Christophe capte quelque chose de plus intime, de beaucoup plus fragile, un garçon seul, dans l’attente. Pour filmer, derrière ce corps que j’assume, et qui m’impose jour après jour une hygiène draconienne d’exercices et de régime depuis six ans, un côté moins imposant, une image moins dominante. Plus passive. Il y a dans L’Homme au bain des fragments d’autobiographie. La mienne, la sienne...»

Et là, le garçon qui affinait un temps ses armes chez Balenciaga, Givenchy et Lagerfeld («ça n’a pas marché, le touche-à-tout que j’étais à cette époque, chargé même de faire le café, était trop jeune pour réussir à glisser son obsession du corps dans l’univers du vêtement») se retrouve même à avouer comment la progressive mutation imposée à son physique –ce body building élevé au rang de story telling– peut échapper à son contrôle. Jusqu’à flirter avec une malfaisante fascination.

«Je l’ai vu en boîte avec les copains. Le simple fait d’être baraqué, d’avoir idéalisé mon allure en la sculptant à outrance, produit autour de moi, avec l’admiration qui va avec, aussi un phénomène d’exclusion. Cela d’un côté te pose sur un piédestal, te donne un pouvoir de séduction dans le rôle du dominateur, mais de l’autre exclut aussi les autres, ceux qui sont en position faible, assujettis à la force de ta beauté. Je le sais, il y a quelque chose de troublant dans les fantasmes que je peux imposer et cela malgré moi. Une attirance pour la puissance avec, sous-jacent quelque part, un relent un rien fascisant dont même le travail de Robert Mapplethorpe n’était pas indemne.»

Jeté en pâture

D’où cette séquence, probablement la plus belle du film. Lorsque Sagat, face à sa solitude impromptue, rend visite à Robin, voisin de l’étage supérieur et client habituel de ses faveurs. Se dénudant sans quasiment piper mot, il offre son corps littéralement mutique au regard distant, blasé de l’autre. Il n’est certainement pas anodin de souligner que le personnage de Robin est interprété à l’écran par l’écrivain américain Dennis Cooper. Une sommité de la littérature transgressive dont les opus, mix de Sade, Genet et Burroughs en jus surconcentré, tous au contenu aussi abrasif que leurs titres, (Frisk, Try, Closer, Wrong, Sluts) œuvrent autour de l’image pornographique, cernant de près l’obsession de la violence, de la mutilation corporelle. Du meurtre comme instrument d’une compréhension de soi à travers le sacrifice de l’autre.

«Je ne connaissais pas du tout les livres de Dennis, un monsieur très gentil, très à l’écoute, me semble-t-il… Christophe m’a expliqué son univers et lui a demandé d’improviser un long monologue.»

Cela donne un étrange moment spéculaire, le corps de Sagat jeté en pâture à l’autre. Immobile, en stand by, offert au regard de l’écrivain qui, assis dans un fauteuil, contemple sa musculature dans une sorte de lasse indifférence. Avant de se lancer calmement dans cette longue tirade lapidaire, récusant radicalement l’objet de son  désir. «Tu n’es qu’un objet construit, factice, t’es pathétique avec tes muscles… Tu te vois en œuvre d’art mais finalement tu n’es que kitsch. Tu ne véhicules rien, tu ne signifies rien pour moi», lui lance à la gueule Cooper avec un calme figé qui pourrait presque évoquer Rohmer. Mais qui surtout renvoie à l’un de ses textes, le poilantissime Directeur littéraire qui faisait une fixation sur le stade anal.  Dans ce récit, publié en français chez P.O.L. dans le recueil Un type immonde, le literary editor d’un porno mag gay (sic!) submerge littéralement de lettres officielles, emails, notes exégétiques, révisions, suggestions, commentaires sémantiques, digressions et précisions en marge, ainsi qu’une avalanche de confessions et propositions sexuelles, le malheureux et anonyme auteur de la nouvelle, resté hors champ. Et dont on n’apprendra quasiment rien. L’attirail critique vampirise totalement le récit, devient alors le texte principal, le vecteur logorrhéique d’un déferlement de fantasmes d’une précision désopilante. Les sémiologues appelleraient peut-être cela l’oblitération du sujet. Le spectateur du cinéma, pas dupe, verra ici dans cette séquence clé, qui est comme son double spéculaire, dans ce refus de Cooper de céder à l’objet de son désir, la critique radicale que le film porte en soi. Sans l’assumer pourtant jusqu’au bout. François Sagat –trop belle pour toi. Trop beau pour être vrai.

Andrea Petrini

 

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