France

Presse: l'indépendance n'est jamais acquise

Gilles Bridier, mis à jour le 03.10.2010 à 9 h 43

L’indépendance de la presse va de soi dans une démocratie qui se veut exemplaire. Dans le principe, elle est garantie en France. Dans la pratique, le combat est permanent. Les pouvoirs mis en cause contestent la légitimité de ceux qui les mettent en cause.

Kiosque à journaux. Eric Gaillard / Reuters

Kiosque à journaux. Eric Gaillard / Reuters

«Mesdames et messieurs les journalistes, nous vous avons convoqués….» Le terme est choquant, mais pas pour tout le monde. La formule est souvent reprise par des têtes d’affiche de la politique ou de l’économie; parfois, même, par des journalistes. Or, on ne convoque pas la presse, on l’invite ou on la convie. Bien sûr, le dérapage est presque anecdotique. Cependant, il exprime le décalage entre le rôle de la presse dans une démocratie, et la façon dont les personnalités au pouvoir la considèrent aujourd’hui. Un décalage qui est renforcé par la dégradation de l’image des journalistes dans l’opinion, victimes d’un virus qui s’attaque en même temps à la liberté de la presse.

Contre-pouvoir contre les abus de pouvoir

Il n’est pas inutile de rappeler quelques principes de base. Si, dans l’exemple choisi, on convie plutôt qu’on ne convoque des journalistes à une conférence, c’est que la presse est, par principe dans une démocratie, indépendante. Au contraire, toute idée de convocation induit la sujétion à un pouvoir. Or, l’indépendance de la presse n’est pas un concept de salon pour démocrate attardé. Elle est une condition nécessaire à l’information des citoyens, pour qu’ils se forgent une opinion avant de s’exprimer notamment dans les urnes.

Or, que demandent les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs ou internautes dans toutes les enquêtes menées par les médias? Que les journalistes leurs livrent des faits et leur révèlent le «dessous des cartes». C’est d’ailleurs le rôle de l’information, qui amène la presse à jouer un rôle de contre-pouvoir lorsqu’elle rapporte et décrit des abus de pouvoir. A ce titre, elle est un élément d’équilibre des pouvoirs, ce qui consacre son rôle irréductible dans le fonctionnement d’une démocratie. Que l’indépendance de la presse, ce quatrième pouvoir, soit transgressé, le mécanisme démocratique s'enraye.

Contre l’indépendance, l’enfumage

C’est pourquoi les journalistes se voient investis d’une grande responsabilité dans l’exercice de cette indépendance. Lorsque la presse est placée au banc des accusés par des personnalités politiques, porte-parole de partis qui prennent l’opinion publique à témoin pour contester – à des fins partisanes – la crédibilité d’une information, la démocratie a tout à y perdre. Dans l’affaire Woerth, accuser la presse d’acharnement lorsque des conflits d’intérêt sont mis en évidence ou que des éléments contradictoires sont révélés, semble surtout procéder d’une tentative de diversion ou d’enfumage pour que l’opinion publique se détourne du sujet.

La presse, en l’occurrence, fait son travail, comme elle le fit pour l’affaire du Rainbow Warrior ou du sang contaminé, le scandale des HLM de Paris ou celui de la vache folle. C’est parce qu’elle est indépendante que la presse peut mener ses enquêtes, en vérifiant ses sources tout en les protégeant. Et si le législateur a cru bon d’édicter en janvier dernier une loi pour renforcer la protection du secret des sources des journalistes, c’est bien que, en France, elle était menacée. 

Ces rappels peuvent paraître banals, et théoriques. Ils ne sont pas forcément superflus lorsque des stratégies électorales à relents populistes entretiennent le discrédit des journalistes, lorsque des faits vérifiés et confirmés continuent d’être niés pour que le doute l’emporte, lorsque des journaux en viennent à porter plainte pour que les lois qui garantissent l’exercice de la liberté de la presse soient respectées.

Pressions et discrédit

Cette indépendance  irrite les pouvoirs. Le phénomène s’est répandu tans tous les secteurs et à tous les échelons, en politique comme en économie notamment, qu’il s’agisse de presse nationale, régionale ou professionnelle. Les pressions qui s’exercent sur les journalistes sont tout aussi fortes dans les journaux locaux de la part des autorités du lieu ou dans les journaux spécialisés face aux annonceurs publicitaires et leaders professionnels, que dans la presse nationale. La résistance à ces pressions fait, en quelque sorte, partie du métier. L’indépendance de la presse, qui légitime son pouvoir et dont dépend la confiance des lecteurs, est un peu comme la concurrence: tout le monde y est favorable… pour les autres. Les journalistes incontrôlables sont dans le collimateur des directions de communication. Dès qu’ils agacent ou dérangent, on cherche à discréditer les medias.

Ainsi petit à petit, l’idée se répand dans l’opinion que la presse n’est plus dans son rôle, qu’elle travestit la réalité pour augmenter son audience, qu’elle invente des motifs d’indignation, qu’elle franchit les limites de l’impertinence. Bref, qu’elle n’est pas digne de son indépendance. De là à vouloir la déposséder de son pouvoir…!

Les éléments d’une sauvegarde

L’indépendance est fragile, mais les journalistes disposent de leviers pour faire prévaloir la liberté d’informer. Leurs hiérarchies doivent ériger des protections contre les attaques et les chausse-trappes pour leur permettre de travailler. Par ailleurs, de plus en plus, les rédactions rédigent des chartes éditoriales qui reconnaissent et sauvegardent cette indépendance, et les font cosigner par leurs directions. Elles peuvent aussi installer des sociétés de rédacteurs; en cas de dérives, elles sont alertées et saisissent leur direction.  

L’indépendance du travail des journalistes dépend étroitement de l’attitude des responsables des rédactions vis-à-vis des propriétaires des médias. Pour éviter les problèmes et les affrontements internes, mieux vaut que le travail d’information des journalistes ne risque pas d’interférer avec l’intérêt du propriétaire. C’est l’évidence même, et pourtant combien de fois oubliée…

Défendre l’indépendance quand elle dérange

Bien sûr, les medias ne sont pas irréprochables. Pourquoi se focaliser sur le pantouflage d’un conseiller de l’Elysée dans une banque alors que le phénomène est récurrent et passe la plupart du temps sous silence? Pourquoi dénoncer un conflit d’intérêt qui existe aux yeux de tous depuis plusieurs années sans qu’on l’ait relevé? Pourquoi s’attaquer à des personnalités envers lesquelles on a pu, en d’autres temps, se montrer un peu trop complaisants? Pourquoi entretenir des relations de proximité qui, incitant parfois à des connivences, font le lit des attaques contre l’indépendance?

L’exercice de la liberté suppose un long apprentissage, et la presse doit sans cesse se remettre en question. La concurrence entre les journaux, radios, télévisions et sites internet se chargent de corriger les dérives par des contre-enquêtes; c’est l’avantage des démocraties de laisser toutes les opinions s’exprimer, et la justification de l’indépendance de la presse. Certes, les medias ne sont pas là pour rendre la justice: ils deviendraient eux-mêmes un risque pour la démocratie. Mais quand la contradiction perd de sa vigueur et qu’un  consensus domine, c’est qu’un vrai problème se pose. Dans ces situations-là, qui sont souvent des affaires d’Etat, l’indépendance  dérange. C’est alors qu’elle doit être défendue.

Gilles Bridier

Photo: Kiosque à journaux Eric Gaillard / Reuters

 

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