France

Paris rebrûlera-t-il?

Quentin Girard, mis à jour le 20.09.2010 à 15 h 46

Si vous vous voulez prendre Paris, il va falloir se lever tôt.

Photo montage. DR

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1789, 1830, 1848, 1871, 1944, 1968... Si on se réfère aux deux derniers siècles de l'histoire parisienne, et selon une logique toute mathématique, on devrait vivre un nouvel épisode insurrectionnel dans les années à venir. Sur le principe, pourquoi pas. Renverser l'ordre établi, créer une commune autogérée et tutti quanti, on en a tous plus ou moins rêvé. Et chanter L'Internationale, c'est quand même beaucoup plus drôle sur une barricade en plein Paris qu'au parc de la Courneuve, pour la fête de l'Huma. Comme c’est loin d’être simple, voici un petit manuel pour que ça ait le moins de chances de foirer.

1. L'ennemi intime 

Commençons par la question de base. Qui peut prendre Paris? Une armée étrangère, un mouvement terroriste, une révolte populaire, un commando d'élite, les Zinzins de l'espace? Pour le spécialiste défense de Libération, Jean-Dominique Merchet, l'éventualité d'une invasion par une armée traditionnelle est à balayer d'emblée: «Une armée qui entre dans Paris, pour la politique de défense, c'est inimaginable. Toute la logique de la dissuasion nucléaire, en vigueur depuis les années 1960, c'est justement de ne pas envisager cette possibilité.» La conquête de Paris s'envisage donc de l'intérieur.

Le peuple qui prend spontanément son destin en main… L’image est séduisante, mais vous pouvez l'oublier. Si on veut prendre Paris efficacement, il faut passer par une structure hiérarchique calquée sur une organisation militaire traditionnelle. Et tant qu'à faire, avoir d'anciens soldats dans le coup. Outre les possibilités d'infiltration et de détournement des moyens militaires qu'ils offrent, leur expérience du combat est indispensable. D'autant plus que les chances de réussite ne sont pas forcément exponentielles au nombre d'insurgés. Plus il y a de personnes impliquées, plus il peut y avoir de fuites et moins le commandement est fluide. En résumé, mieux vaut 1.000 commandos bien entraînés qu'1 million de citoyens lambda. Avec les seconds, on repousse le CPE. Avec les premiers, on prend la capitale. Tâchez tout de même d’obtenir le soutien populaire, même passif, si vous voulez que ça marche. L'idéal est d'arriver à faire tourner casaque aux forces de l'ordre, comme ce fut le cas le 18 mars 1871, lors de la Commune.      

2. Aux armes!

Les auteurs de L'Insurrection qui vient [PDF] sont clairs:

«Il n’y a pas d’insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires: il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu. Une insurrection est davantage une prise d’armes, une "permanence armée", qu’un passage à la lutte armée

Ok, mais ça se trouve où tout ça? Plusieurs options s'offrent à vous. Avec pas moins de 26.495 policiers en Île-de-France, vous êtes sûrs qu'il y a un commissariat pas loin de chez vous. Le problème, c'est qu'on ne prend pas aisément un poste d’assaut.

Si vous êtes plus aventureux encore, vous pouvez aller vous servir dans les bases militaires de la région. Là il faudra vous déplacer un peu plus, car à Paris ou en petite couronne, il n'y pas de grandes garnisons de combat (donc peu d'armes). Les deux grandes bases d'Ile-de-France sont celles de Saint-Germain-en-Laye et de Versailles-Satory. Cette dernière abrite notamment le Groupement blindé de la gendarmerie nationale, qui possède une centaine de véhicules légers. «Il y a encore dix ans, il y avait des vrais chars, raconte Jean-Dominique Merchet. Ils ont été mis en alerte une fois, en 1968, où ils sont arrivés jusqu'aux portes de Paris. Mais ils ne sont pas entrés.» Attention quand même, Satory abrite aussi le GIGN.

Autre option: le marché noir. L'an dernier, 4.200 armes illégales ont été saisies en France, un chiffre à peu près constant depuis 5 ans. Le nombre d'armes circulant illégalement en France est généralement estimé à 30.000. Si nous sommes bien incapables de vous servir d’argus, notons que vous pouvez toujours en louer. Dans un récent rapport parlementaire sur le sujet, les députés Bruno Le Roux (PS) et Claude Bodin (UMP) notent ainsi que, dans les quartiers sensibles, «on assiste au développement d'une mutualisation de l'accès aux armes». Cité dans le document, le directeur départemental de la sécurité publique du Val-d'Oise explique que «les armes sont souvent découvertes dans les parties communes au sein des cités à l'occasion des fréquentes opérations de contrôle». Elles seraient «utilisées de manière collective et mises en quelque sorte en libre-service».

Enfin, il vous reste toujours le système D: bombes artisanales réalisées grâce à Internet, lance-pierres façon Guerre des Boutons ou encore feux d'artifices détournés. Dans La loi du ghetto, le journaliste Luc Bronner note qu'au Tremblay-en-France, des «adolescents ont pu acheter des mortiers avec 12 bombes pour 20 euros». Bon, il ne s'agit pas de mortiers de guerre, juste de tubes à feu d'artifices, mais ça peut faire du grabuge:

«Plusieurs dizaines de mortiers sont tirés contre les forces de l'ordre dans une atmosphère irréelle, dans la fumée des feux d'artifice et l'odeur des gaz lacrymogènes. Malgré l'arrivée de nombreux renforts, les policiers sont débordés et la hiérarchie donne l'ordre de se replier. (...) En face les émeutiers s'organisent et se scindent en plusieurs groupes très mobiles amenant les forces de l'ordre à recevoir des tirs de mortiers venant de plusieurs fronts.»

Ce n'est pas avec ça qu'on va prendre Paris, mais si votre plan est de bordéliser un quartier, ça suffit largement. 

3. De l'utilisation des barricades 

C'est le grand classique des insurrections parisiennes, la barricade. C'est d'ailleurs dans la capitale française qu'elle est née, en 1588. A quoi peut-elle bien encore servir, à l'heure des drones et des frappes chirurgicales? Si ce n’est isoler un quartier (comme en 68), au moins entraver la circulation. Pas besoin de bâtir des monstres de pavés pour que ce soit efficace. Soyez subtils, comme à l’été 1944. «En face de la Comédie-Française, devant le café de l'Univers, les acteurs de la maison de Molière avaient construit leur barricade, raconte le livre Paris brûle-t-il? de Dominique Lapierre et Larry Collins. Elle leur parut si dérisoire qu'ils résolurent, pour impressionner les blindés allemands, d'employer des armes psychologiques. Ils entourèrent leur construction d'une rangée de bidons sur lesquels ils peignirent en lettres énormes: “Achtung Minen”. Pendant toute la semaine, aucun char allemand n'osa avancer vers cette forteresse factice.» Outre son intérêt tactique, la barricade a une fonction symbolique. Si vous voulez que votre insurrection reste dans l'Histoire, il faut donner de la matière au Victor Hugo, au Delacroix ou au Gilles Caron de votre époque.

4. La menace venue du dessous

Ne négligez pas les réseaux souterrains. Entre le métro, les égouts et les catacombes, le sous-sol parisien est un véritable gruyère. Une aubaine si l'on veut commettre des attentats spectaculaires (faire s'écrouler des blocs entiers en plaçant de façon adéquate plusieurs charges explosives) ou circuler rapidement et discrètement dans la ville. L'armée peut difficilement utiliser les grands moyens dans ces souterrains.

Par ailleurs, l'étroitesse des galeries est favorable aux petits groupes, entraînant des situations de un contre un qui compensent l'asymétrie des forces. Paris brûle-t-il? raconte comment le colonel Rol-Tanguy, chef de la Résistance parisienne, a su mettre à profit les égouts de la capitale dans la libération de Paris en 1944, s'emparant très tôt de la Direction des eaux et des égouts. Aujourd'hui, ça s'appelle la Société anonyme de gestion des eaux de Paris, mais les locaux sont toujours au 9 rue Schoelcher, à deux pas de Denfert-Rochereau. A bon entendeur.

5. Que faire ?

Maintenant que vous êtes organisés, armés, barricadés et enterrés, vous pouvez passer à l'attaque. Mais par où commencer? Les bases militaires sont une évidence, ne serait-ce que pour récupérer des armes, comme on l'a vu. Par exemple le Mont Valérien, qui domine Suresnes (92). Mais comme le dit pudiquement Jean-Dominique Merchet, «pour le prendre d'assaut, il faut y aller». C’est truffé de bunkers. Comme tous les grands lieux de pouvoir. «Le ministère de la Défense, l'Intérieur et l'Elysée sont évidemment ultra-sécurisés: pour les prendre, il faut y aller à la fourchette.» Et le journaliste de Libé de glisser que «dans ces situations, le plus important est de garder les capacités de commandement, pour pouvoir continuer à travailler, transmettre les ordres, pouvoir évaluer la situation».

Alors il faut frapper les réseaux de communication, comme dans les films! La Direction interarmées des réseaux d'infrastructure et des systèmes d'information (DIRISI) est établie au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), la Direction centrale des télécommunications et de l'informatique (DCTI) à Maisons-Lafitte (Yvelines). Là encore, les endroits sont protégés. Et l'armée compte plus d'un système de communication, ainsi le Système de dernier recours (SYDEREC), composé d'énormes pylônes, très bien gardés, qui servent de relais. Il y en a un sur le Paris-Strasbourg, un autre à la base militaire de Rosnay, dans la Marne. Si par hasard vous arrivez à tous les prendre, sachez qu'il existe aussi, en cas de défaillance, des unités mobiles chargées de gonfler des ballons avec une énorme antenne.

En guise de conclusion, précisons que cet article n'est en rien un encouragement à commettre des actes terroristes ou à prendre le parti de la lutte armée. Et soulignons encore une fois qu'hormis dans une période particulièrement troublée sur le plan politique, les chances de succès sont infimes. Comme disaient Mao et Ludwig von 88, «la révolution n'est pas un dîner de gala»

Quentin Girard et Etienne Quiqueré

Cet article, au sommaire du 3e numéro de Mégalopolis, est également disponible en kiosque.

Quentin Girard
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