Economie

Pourquoi les Britanniques adorent l'austérité

Anne Applebaum, mis à jour le 22.09.2010 à 18 h 50

Si les coupes budgétaires et autres mesures d'austérité ne font pas peur aux britanniques, qui sont même parfois enthousiastes, l'histoire y est pour quelque chose.

«Des coupes brutales». «Des coupes sévères». C’est en des termes complètement apocalyptiques que les Britanniques décrivent la politique de baisse des dépenses de leur nouveau gouvernement. Les ministres en charge des finances du pays sont réputés être des «manieurs de hache» sur le point de «tailler» dans le budget. Les articles sur les finances de la nation sont pleins de sang, de coups de couteau et d’amputations.

Et les Britanniques adorent ça. L’austérité est présentée non seulement comme la solution aux malheurs économiques du pays, mais aussi comme la réponse à ses défaillances morales. Le 20 octobre, le gouvernement va annoncer 128 milliards de dollars de baisses de dépenses, et au sein de la population, beaucoup s’en félicitent. Pas les syndicats bien sûr, mais Nick Clegg, le vice-Premier ministre et chef des libéraux démocrates (le plus petit des deux partis du gouvernement de coalition) est aux anges. Il a récemment expliqué dans un discours qu’il allait falloir faire des choix difficiles pour que «nous puissions regarder nos enfants et petits-enfants dans les yeux et leur dire que nous avons fait au mieux pour eux».

Nick Clegg a aussi expliqué que sa propre génération, née dans les années 1960, s’y était mal prise. «Nous avons accumulé les dettes, pillé la planète et laissé dépérir trop de nos institutions», a-t-il déclaré. Au contraire, avec le budget d’austérité qu’il prépare, le gouvernement préfère miser sur «le long-terme» plutôt que sur «le court-terme» et s’en prend au «poids mort de notre dette et de nos échecs» pour que les générations futures puissent prospérer. Et de plaisanter: «C’est une actrice hollywoodienne je crois qui a dit que les gratifications immédiates de notre époque n’étaient  pas encore assez rapides pour certains».

Meryl Streep a en effet dit cela dans un film de 1990. (C’est Bons Baisers d’Hollywood, si vous voulez tout savoir). Mais elle ne parlait pas de ces chers Britanniques qui ont voté pour Nick Clegg et David Cameron, son partenaire conservateur dans la coalition. Pour ces électeurs, la simple idée de gratification immédiate est un anathème. Ils ont élu ce gouvernement parce qu’ils se sont auto-convaincus qu’ils en avaient eu assez.

L’austérité est en revanche clairement attrayante. L’austérité, c’est ce qui a fait la force du Royaume-Uni. L’austérité a gagné la guerre. Ce n’est certainement pas par hasard si plusieurs chaînes de télé britanniques programment ces temps-ci des émissions sur des thèmes comme «l’esprit de 1940» pour célébrer le 70e anniversaire de cette «remarquable année» de rationnement, de sirènes anti-bombardement et de privations. Un de ces programmes, Ration Book BritainLa Grande-Bretagne des carnets de rationnements»), a pour sujet la cuisine parcimonieuse de cette époque-là. «Alors que le bacon, les œufs et le sucre étaient rationnés, les cuisiniers devaient faire preuve d’une sacrée dose de système D», explique une pub pour l’émission. Ses invités promettent de «recréer les recettes qui ont maintenu le pays sur pied».

Les cultures américaine et britannique sont profondément différentes et cela se manifeste parfois de manière inattendue. Une émission de cuisine avec du hachis Parmentier de corned beef et des œufs en poudre n’aurait pas la moindre chance d’être diffusée aux Etats-Unis. C’est peut-être pour les mêmes raisons que personne ne parle d’austérité en Amérique. Les républicains préfèrent prôner les baisses d’impôts et les démocrates préconisent d’augmenter les dépenses. Personne ou presque n’est enthousiaste quand il s’agit de coupes budgétaires. Les politiques américains utilisent au contraire des euphémismes, ils parlent de «mettre fin au gaspillage» ou d’«améliorer l’efficacité du gouvernement», comme si personne n’y avait pensé avant.

 Malgré le choc profond que la nation est supposée avoir subi pendant la crise financière de 2008 et la récession de 2008-2009, nous sommes, pour le dire autrement, toujours loin du «long-termisme» de Nick Clegg. Personne aux Etats-Unis n’évoque des coupes budgétaires dans l’assurance-maladie et les retraites, les principales lignes budgétaires (les pensions «privées» semblent toutefois désormais beaucoup plus sûres que celles qui, dans 20 ans, dépendront entièrement du budget fédéral en faillite, et ce, même si l’on tient compte des fluctuations boursières). Au Royaume-Uni en revanche, tout est sur la table: les retraites, les allocations logement, les aides aux personnes handicapées, les niches fiscales.

Cette différence est d’ordre politique, mais surtout historique à mon avis. La dernière période de véritable rigueur qu’ont connue les Américains, ce sont les années 1930: très peu s’en souviennent. Au Royaume-Uni en revanche, le rationnement a duré jusqu’aux années 1950, suffisamment longtemps pour avoir marqué l’enfance de nombre de dirigeants politiques actuels. Les Britanniques nostalgiques de l’heure de gloire de leur pays se souviennent des privations de l’après-guerre. Les Américains nostalgiques de l’heure de gloire économique de leur propre pays se souviennent eux de l’abondance de l’après-guerre, de l’explosion de la consommation – et, effectivement, de cette période où même les gratifications immédiates ne venaient pas encore assez rapidement.

Anne Applebaum

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Dans le centre de Londres en juin 2010, REUTERS/Suzanne Plunkett 

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