Culture

Cinéma: les copains d'abord

Jonathan Schel, mis à jour le 20.09.2010 à 12 h 45

Parce qu'il a décerné des prix à ses amis lors de la dernière Mostra, la presse italienne a accusé Quentin Tarantino de favoritisme. Il est loin d'être le seul à décerner des prix à son «réseau».

Cérémonie d'ouverture de la Mostra, le 1er septembre 2010. REUTERS/Tony Gentile

Cérémonie d'ouverture de la Mostra, le 1er septembre 2010. REUTERS/Tony Gentile

En tant que superstar de la mise en scène (peu de cinéastes ont un visage aussi connu que le sien) et célèbre boulimique de la cinéphilie, l’auteur de Kill Bill a tout –au moins sur le papier— du président de jury idéal. Sauf qu’après avoir donné la Palme d’or à Fahrenheit 911, un film produit par ses fidèles producteurs Harvey et Bob Weinstein, le voici qui récompense par un Lion d’or à Venise son ex-petite amie, Sofia Coppola (Somewhere, sortie prévue en 2011). La presse locale –d’autant plus irritée qu’aucun film italien n’est récompensé— crie au scandale. Paolo Mereghetti, le critique du Corriere della sera, emploie même l’expression «conflit dintérêt», un terme des plus chargés politiquement —le Premier ministre, Silvio Berlusconi, en est régulièrement accusé.

Reconnaissons que cette fois-ci Tarantino en a rajouté: en plus du Lion d’or à Sofia Coppola, il décerne un prix pour l’ensemble de son œuvre à Monte Hellman –co-producteur de Reservoir Dogs (1992)– et un double prix à Alex de la Iglesia, un ami proche. Bref, difficile de ne pas supposer que les sympathies personnelles de Tarantino ont joué dans ce palmarès plus que la qualité des films présentés… Qui sont les amis de Quentin Tarantino? Rien de plus facile à savoir: il suffit de regarder les prix qu’il décerne!

Un tout petit milieu

Mais au fond, n’est-ce pas toujours le cas? Le monde du cinéma est un petit milieu où tout le monde se connaît. Ainsi quand Lynch donne la Palme d’or au Pianiste de Roman Polanski, en 2002, salue-t-il un grand film (qui obtiendra d’ailleurs l’Oscar) ou récompense-t-il aussi son propre producteur, Alain Sarde? Et quand Isabelle Huppert prime, toujours à Cannes, Le Ruban blanc, admire-t-elle le film sans se souvenir le moins du monde de tout ce que sa propre carrière doit à Michael Haneke, qui la dirigea dans La Pianiste?

Si Roman Polanski juge –comme Gilles Jacob le raconte dans ses mémoires– que seul Barton Fink, des frères Coen, mérite des prix dans la sélection 1991, n’est-ce pas au moins un peu parce que le film est un hommage évident à son univers? Autre ingrédient à prendre en compte: les sympathies nationales. Ainsi, à Venise, le dernier Lion d’or accordé à un film italien (Mon frère de Gianni Amelio) date de 1998, quand Ettore Scola présidait le jury. Et en 2004, le Britannique John Boorman sacre son compatriote Mike Leigh (Vera Drake).

Et les puissantes inimitiés

Il faut bien dire aussi que les inimitiés comptent tout autant dans les décisions des jurys que les amitiés. Si Virna Lisi reçoit un prix d’interprétation pour La Reine Margot en 1995… c’est surtout pour que Catherine Deneuve –co-présidente du jury– récompense le film sans donner un prix à Isabelle Adjani, pourtant interprète du rôle principal. En 2003, Patrice Chéreau choisit d’ignorer Dogville de Lars Von Trier – un film dont le dispositif théâtral lui paraît trop proche de son propre travail et donc un poil menaçant. De même en 1999, David Cronenberg dédaigne Une histoire vraie de David Lynch, un cinéaste dont le parcours lui fait de l’ombre. Il sacre Rosetta des frères Dardenne et les acteurs de L’Humanité de Bruno Dumont, choisissant le camp d’un cinéma naturaliste, sans comédiens professionnels, à l’opposé de celui qu’il pratique. Bref, les exemples abondent. Tout comme ceux d’acteurs ou actrices qui ont, au fil des ans, décerné des prix aux cinéastes avec lesquels ils souhaitaient travailler… 

Les Italiens semblent découvrir, à l’occasion du palmarès Tarantino, un phénomène bien connu: les festivals fonctionnent avant tout comme de vastes opérations de réseautage. Etre dans le jury avec un tel, ou primer le film d’une telle, c’est aussi une façon de faire avancer sa carrière… Une vérité qui dérange dans la mesure où une récompense dans un grand festival international reste un atout pour le destin public des films d’auteur.

Jonathan Schel

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