Sports

Cathy Freeman, championne olympique et icône aborigène

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.09.2010 à 18 h 58

Championne sur 400 mètres aux Jeux de Sydney il y a dix ans, elle se bat depuis pour améliorer le sort des aborigènes d'Australie.

Mercredi 15 septembre, la vasque olympique s’est à nouveau embrasée à Sydney. Oh, juste pour le symbole et célébrer le 10e anniversaire de l’ouverture des Jeux Olympiques organisés dans la cité de Nouvelle-Galles du Sud, du 15 septembre au 1er octobre 2000. Histoire aussi de fêter à nouveau Cathy Freeman, l’héroïne de ces Jeux Olympiques qualifiés de «plus grands jamais organisés» par le défunt Juan Antonio Samaranch, l’ancien président du Comité International Olympique.

Dix ans jour pour jour après avoir allumé le chaudron du stade olympique au milieu d’une spectaculaire fontaine de jets d’eau, Cathy Freeman, torche à la main, a récidivé, en effet, pour l’occasion après avoir inauguré une plaque commémorative rendant hommage à sa carrière et à sa victoire sur 400m à Sydney dans une tenue futuriste que personne n’a oubliée.

Icône

Dans l’histoire du sport et des Jeux Olympiques, Cathy Freeman a une place à part, tout près de Jesse Owens et Tommie Smith, athlètes de légende devenus des icônes à travers le temps. Même si elle n’a été qu’une fois championne olympique, l’Australienne a eu le grand mérite de s’imposer le jour où il le fallait pour passer à la postérité en l’absence de Marie-José Pérec, sa rivale sur la distance, qui avait préféré prendre la poudre d’escampette dans une fuite rocambolesque à la veille de la compétition.

Contrairement à Freeman, soumise à l’attente écrasante du peuple australien, Pérec avait craqué sous la pression de l’événement que devait constituer leur duel, jugé par avance comme le sommet paroxystique de ces Jeux de Sydney. Et c’est le mérite de Freeman d’avoir su triompher dans ces conditions infernales car il était quasiment de son devoir de conquérir la médaille d’or pour soulager la conscience de l’Australie.

Première athlète aborigène à avoir participé aux Jeux Olympiques, à Barcelone en 1992, Cathy Freeman courut, en effet, à Sydney avec le fardeau du poids de l’histoire de son pays et avec la charge de sa propre destinée personnelle, tragique sous bien des aspects. Il y a 10 ans, les aborigènes représentaient officiellement 2,1% des quelque 20 millions d’Australiens, mais ils furent bien au cœur de ces Jeux Olympiques par le biais de Cathy Freeman qui avait donc la mission de réconcilier la nation tout entière et de prendre au passage une revanche pour toute sa famille.

Histoire personnelle

Alice, la grand-mère maternelle de Cathy, avait huit ans quand elle fut arrachée à ses parents et placée ailleurs. L'Australie du début du XXe siècle estimait, en effet, que les enfants aborigènes au teint clair (le père d’Alice était Syrien) pouvaient encore échapper à leur soi-disant condition primitive et être élevés comme des Blancs dans des camps appelés «missions». Entre 1910 et 1970, quelque 100.000 métis furent ainsi déportés et rebaptisés plus tard les «générations volées» (stolen generation).

C'est dans la mission de Palm Island, dans le Queensland, qu'Alicia mit au monde Cecelia, la mère de Cathy. A 18 ans, cette dernière rencontra Norman Freeman. Une fois uni, le couple obtint le droit de quitter enfin le monde clos des missions. Les Freeman élirent domicile à Mackay et eurent cinq enfants, dont Cathy née le 16 février 1973. A la détresse des missions succéda l'enfer domestique. Norman devint alcoolique et violent et abandonna toute sa famille quand Cathy avait à peine cinq ans. Anne-Marie, la soeur de la championne, handicapée de naissance, qui ne pouvait ni parler ni marcher, décéda également très vite. Et c’est pour Anne-Marie que Cathy se mit à courir sans jamais oublier l’ensemble de sa communauté.

Victorieuse de la finale du 400 m des Jeux du Commonwealth en 1990 à 17 ans, Cathy effectua ainsi son tour d’honneur en brandissant à la fois le drapeau australien et l'étendard rouge, noir et or du peuple aborigène. Le lendemain, le chef de la délégation australienne publia un communiqué officiel la rappelant à l'ordre. Mais au pays, les réactions furent moins stupides. Le Premier ministre de l'époque, Paul Keating, envoya même une lettre de félicitations à la descendante de la génération volée.

La cérémonie d’ouverture et la victoire des Jeux de Sydney consacrèrent cette réconciliation de façade. «Ce qui est arrivé ce soir est un symbole, c’est vrai, déclara Freeman le soir de son succès qui eut un impact considérable à travers le monde. Quelque chose va changer pour les Aborigènes, l’attitude des gens dans la rue, les décisions des politiques… Je sais que j’ai rendu beaucoup de gens heureux, quelle que soit leur vie, leur histoire, et moi aussi je suis heureuse d’avoir accompli cela.»

Le racisme persiste

Dix ans plus tard, que reste-t-il de ce moment de grâce? Ces Jeux de Sydney ont-ils fait avancer la cause des Aborigènes en Australie? Voilà quelques mois, j’ai rencontré Cathy Freeman à Melbourne lors d’un reportage pour L’Equipe Magazine. Le malheur venait encore de la frapper avec la mort de Norman, son frère, dans un accident de la route. Son sentiment restait mitigé. «Il y a toujours tellement de méfiance de part et d’autre, du gouvernement ou de cette communauté, que rien n’évolue assez vite, constatait-elle. Je ne suis pas sûre qu’en France on sache vraiment ce qu’a été l’oppression subie par les aborigènes en Australie. Ma mère, par exemple, a été une domestique, une servante, une esclave. Eh bien, il a fallu qu’elle atteigne l’âge de 70 ans pour toucher les salaires qu’elle aurait dû percevoir à l’époque de sa jeunesse. C’est arrivé il y a un mois ou deux. Voilà où nous en sommes encore aujourd’hui. Parfois, j’ai eu envie d’abandonner ce combat tant le défi est écrasant. A la fondation que j’ai créée, on a affaire à des jeunes qui ne croient plus dans le système, qui sont confrontés au racisme tous les jours, qui ont la rage

Cette fondation Cathy Freeman existe depuis quatre ans et vient en aide aux enfants indigènes à qui elle essaie de donner des moyens pour s’éduquer. Elle se concentre principalement sur la communauté aborigène de Palm Island, tellement liée à l’histoire de sa famille. «80% des gens qui vivent là-bas sont au chômage et la moitié de la population a moins de 20 ans, ajoutait Freeman. C’est un chaos qui ressemble à celui des ghettos des grandes villes. Il y a beaucoup de criminalité, de problèmes de drogues, d’alcoolisme, de violence… Les entreprises ne sont pas très encouragées à venir s’y installer. Les mentalités sont peut-être en train de changer, mais c’est très lent. »

Au cours des dix années écoulées, un pas important a cependant été fait le 13 février 2008 lorsque Kevin Ruud, Premier Ministre alors nouvellement élu, s’est excusé pour la première fois, au nom du pays, auprès des « générations perdues », ce que ses prédécesseurs avaient refusé de faire avant lui. «J’ai pleuré devant ma télévision, pleuré, tellement pleuré, souriait Cathy Freeman. J’ai pensé à tous mes ancêtres. Cette tragédie n’aurait jamais dû arriver, mais c’est arrivé. C’était un discours très important, mais il faut désormais passer aux actes parce que le défi premier reste le racisme qui existe entre les deux communautés. Dix ans après Sydney, il reste tant à faire.»

Yannick Cochennec

Photo: Cathy Freeman en 2000, REUTERS/Gary Hershorn 

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