Un pouvoir irresponsable
La recrudescence de la délinquance? La faute aux Roms, aux maires (de gauche), aux «jeunes issus de l’immigration». Les problèmes de l’école? La faute aux enseignants laxistes, aux IUFM, à mai 1968.
- Les principaux ministres lors d'une réunion à l'Elysée Reuters -
Les discours que l’on entend au plus haut niveau de l’Etat frappent par l’inversion permanente et perverse dont ils procèdent. Leur seul enjeu semble, au fond, de déresponsabiliser ceux qui les tiennent. C’est là leur profond danger, pour la démocratie, comme pour le pouvoir lui-même. En effet, l’autorité n’a de légitimité, du moins dans un Etat de droit, que dans la mesure où elle prend, justement, ses responsabilités. Il en allait déjà ainsi dans la République romaine, pourtant beaucoup plus aristocratique que démocratique, mais où les détenteurs du pouvoir devaient, aux yeux du peuple, sans cesse prouver qu’ils en étaient dignes.
Nous assistons aujourd’hui à une déliquescence inquiétante de cette légitimité, pour ainsi dire transcendante, de l’autorité de l’Etat. Non parce que des «jeunes issu de l’immigration» la menaceraient, ennemis de l’intérieur, en s’attaquant à ses représentants (fonctionnaires de police, enseignants…), mais parce qu’elle se présente elle-même comme indigne. Car enfin, à quoi bon se soumettre volontairement à une autorité qui, de son propre aveu, décline toute responsabilité face aux problèmes qui s’imposent à elle?
La recrudescence de la délinquance? La faute aux Roms, aux maires (de gauche), aux «jeunes issus de l’immigration», mauvais Français, d’ailleurs en sursis.
Les problèmes de l’école? La faute aux enseignants laxistes, aux IUFM (heureusement, on les a fait disparaître) et leurs théories oiseuses sur l’élève, qu’il faudrait, ô aberration!, prendre en compte, à Mai 68, aux «jeunes issus de l’immigration» (dont il est décidément temps de se débarrasser, ils semblent bien la source de tous nos soucis), qui ne respectent pas leurs professeurs – lesquels, on le notera, ne sont de toutes façons pas si respectables.
Le message est clair: le pouvoir fait reposer l’ensemble de ses échecs (ou, si l’on veut, nos échecs, en tant que société) sur quelques éléments bien choisis, cibles faciles et volontairement mises au ban par le discours, de ce qui devrait être considéré, pourtant, comme un ensemble indivisible dans sa diversité même. Mieux, ou pire, les mêmes discours font justement de ces éléments qu’ils viennent d’arbitrairement séparer, les fauteurs de division dans notre belle unité nationale.
Il faut le reconnaître, la ruse est redoutable. D’autant plus redoutable que, selon une logique implacable, la solution saute alors aux yeux: puisqu’ils sont nuisibles au corps sain de la nation, tous ces mal intégrés, il faut l’en protéger. Exeunt les Roms, ces faux pauvres qui nous bernent, nous volent et nous violentent tout en roulant en grosse cylindrée (je le demande très naïvement: existe-t-il une loi qui leur interdit un certain type de voiture?).
Et puis il faut parler de ces Français fraichement naturalisés qui, apparemment, sont des citoyens en conditionnelle. La nationalité française se mérite, nous dit-on. Idée en soi contestable, et, pour aller au bout, il faudrait déchoir tout contrevenant grave puisque, par définition, il (elle) a démérité. Et, ne pas aller au bout, c’est bien dire: elle se mérite, mais uniquement si l’on n’est pas Français «de naissance», et c’est alors que l’on entre sur un terrain profondément dangereux. Car le Français «de naissance», la mérite, lui, par essence, quoi qu’il fasse (à moins qu’il ne soit terroriste, mais n’entrons pas dans ces considérations extrêmes): il s’agit bien, non seulement, d’établir deux catégories de Français, mais même deux catégories d’êtres humains (le Français chimiquement pur, et tous les autres). A cet égard, je ne suis pas sûre que nos gouvernants eux-mêmes mesurent toutes les conséquences de leurs paroles. Et c’est bien le problème lorsqu’on est dans une logique de déresponsabilisation.
Ce ne sont là que discours politiciens, dira-t-on pour se rassurer. En l’espèce, je crois que l’adage, «les paroles s’envolent, etc... », ne s’applique pas. Je crois au contraire que, loin de s’envoler, les paroles, dans ce cas, s’incrustent et diffusent, comme une tache de plus en plus indélébile, le tissu de notre société. Quelque chose, d’extrêmement malsain, imprègne. Il n’est pas besoin de convoquer les fantômes de notre histoire pour s’en inquiéter. C’est bien aujourd’hui que cela a lieu, et c’est, aujourd’hui surtout, que le danger guette. Nous vivons dans une société qui, à son plus haut niveau, ne s’assume pas pour ce qu’elle est : composite, hétérogène et hétéroclite – rassemblement riche d’altérités. Cette altérité qui nous façonne, nos élites, au lieu de favoriser la dynamique qu’elle génère, semblent la craindre. Conséquence, sans doute, de la reproduction incestueuse dont elles sont, depuis des décennies, le fruit. Contrairement à ce que prétendent nos gouvernants, je ne pense pas que la peur vienne d’en bas. Je pense qu’elle vient d’eux-mêmes, et qu’ils essaient simplement de nous persuader de sa légitimité. Peur de voir contestée la place qu’ils croient devoir leur revenir, sans qu’ils aient pour autant à en justifier la légitimité.
Alors s’opère un dernier renversement. Peut-être le plus inquiétant de tous. Celui qui, pour défendre le bon peuple, s’attaque aux intellectuels. L’argumentaire – le seul, véritablement, et à condition qu’il mérite ce nom – vient donc nous asséner que, tout en en insultant une partie non négligeable, c’est au nom des Français que l’on parle, quand le gratin germanopratin (ce fantasme utile), lui, brasse du vent sans quitter sa forteresse de riches. Qu’un gouvernement cachant à peine que l’argent est au fond sa seule valeur vienne opposer, dans un débat d’idées, à ses contestataires, leur supposée richesse, laisse déjà pantois. Mais le plus grave est ailleurs, bien sûr. Ce qu’on cherche à réduire, sinon à détruire, à travers ce populisme de bas étage, c’est la force de vigilance que représenterait justement un véritable débat d’idées, lequel, on le remarquera, n’a pas eu lieu – toujours saboté par l’argument, qu’on voudrait incontestable: Nous, nous nous préoccupons des Français et nous savons ce qu’ils pensent.
Outre que nous ne savons plus, tant on joue l’éclatement, de quels «Français» on prétend ainsi défendre les intérêts impérieux, nous assistons à une incessante usurpation de la pensée par un discours politique en crise, qui esquive la contradiction, plus qu’il ne lui répond. C’est le règne de la pensée magique, où ce que je dis est vrai parce que je le dis, et non parce que je l’ai prouvé. Nous sommes face à un pouvoir qui ne trouve plus de justification qu’en lui-même et où la démocratie ne peut que se perdre.
Sophie Audoubert
Photo: Les principaux ministres lors d'une réunion à l'Elysée Reuters















































C'est précisément ce que l'auteur demande à ce gouvernement.
Aujourd'hui dans la rue, il y a des travailleurs, des étudiants, des femmes, des hommes, plusieurs millions de personnes. Une minorité ? Comme c'est pratique de les qualifier ainsi !
Le fonctionnement normal du pays dites-vous ? Vous trouvez qu'avec un taux de chômage à 10% depuis des années, et plus encore chez les jeunes et les seniors, ce pays fonctionne normalement ? Vous trouvez normal que des jeunes diplômés se voient proposer des boulots bien en-dessous de leurs qualifications ? Vous trouvez normal que les très riches bénéficient de largesses très généreuses quand on exige de la classe moyenne de faire tourner l'économie et de financer le budget de l'Etat ?
Que viens faire la gauche là dedans quand les gouvernements de droite sont majoritaires dans la 5ème république ?
En clair, à partir de quand la majorité va-t-elle prendre ses responsabilités ? L'auteur ne demande pas autre chose, et vous lui répondez comme le fait le gouvernement : "c'est la faute des autres".
Pour répondre à un des messages précédents, la pensée magique, et la manipulation par la parole (voir l'excellent livre de Breton), sont là lorsque le discours se fait accepter sans qu'il n'y ai besoin d'aucune argumentation. Donc, lorsqu'on commence une phrase par "chacun sait que...", "les français pensent", "tout le monde sait qu'il y a un lien entre... et entre...", et bien, on attend l'argumentation qui vient soutenir cette thèse. Les arguments ne viennent jamais, mais la répétition (notamment par les médias) de tels propos, font que ces postulats deviennent "vrais pour nous", sans que nous sachions pourquoi (toujours se poser la question : POURQUOI ?).
Tout ça pour dire, merci à l'auteur pour cet article et cette très bonne critique !
... qui ne reste jamais qu'une critique (!)
Et il est dommage qu'on soit les plus gros consommateurs d'antidépresseurs dans le pays où on vit le mieux !
- Je suis curieux de savoir ce que vous entendez par "démocratie". "Cratos":le pouvoir, "Démos": le peuple. Représentation de ce dernier : Forcément en partie indirecte. Cesser toute forme de combat et d'opposition une fois le grand manitou élu, ce n'est pas républicain, c'est césariste. Voire pire si on continue dans cette logique. Mais il est un peu tôt pour un point Godwin.
@Shorty : "une telle capacité de rhétorique méticuleusement implacable ...comme celle dont vous faites preuve, est juste aussi effrayante que les peurs que vous suspectez chez vos victimes."
- En l'occurrence il n'est pas question ici que de rhétorique, mais de logique. Oui, la logique est en général implacable. C'est à ça qu'on la reconnaît, comme on reconnaît les cons à ce qu'ils osent tout, voyez ? Vous savez d'où vient logique ? Du Grec "Logos", le langage. Auriez-vous peur de la logique comme du langage ? Ce qui réduit au silence tue aussi la raison; voyez. Enfin Mme Audoubert dresse ici un constat, pas un programme. Si vous n'êtes pas en mesure de tirer des conséquences possibles et des solutions possibles à partir de cet état des lieux, prenez-vous en à vous-même, pas à l'auteur. Ou seriez vous du genre à faire abattre les messagers ?
@Aurelia.cg
- La pensée magique est aussi (et surtout) une inversion systématique de la cause et de la conséquence.
@mchastagnol : "Que dire de l'infantilisation toujours croissante des Français ? Quoiqu'il arrive, problème d'éducation, de civisme, tempête Xynthia, tout est toujours mis ipso facto sur le compte de l'Etat."
- L'infantilisation est un processus qui ne se cantonne pas à un bord politique. C'est un symptôme de soumission à un Diktat, la non-remise en question de la parole et des interdits du "père" comme figure de pouvoir en tant que "capacité d'agir". Pour l'exemple de la tempête Xynthia que vous soulevez, si l'on se tourne vers l'État, c'est parce que sa capacité d'action plus grande est aussi garante de l'unité et de la solidarité territoriale. "Chacun pour soi et Dieu pour tous, ou chacun pour tous et Dieu pour soi" ? Météo mise à part, si on peut tout à fait reprocher à l'hémisphère gauche français de vouloir établir un état maman-providence, on peut aussi bien -puisque l'on navigue dans l'allusion et le cliché- reprocher à son hémisphère droit au pouvoir de vénérer une incarnation de "père fouettard". On cesse d'être enfant quand on cesse de jouer perversement de l'un contre l'autre, quand on cesse de se dire et se comporter selon "ce n'est pas ma faute/je ne l'ai pas fait exprès/c'est un tel qui a commencé. Qu'une vaste partie de la population se comporte comme tel, rien de neuf sous le soleil. Que les élites se comportent ainsi pour avoir l'aval de cette population, se saisir du pouvoir, et continuer à chercher des excuses à ses manquements, c'est TRÈS mauvais signe. On gueule contre l'enfant-roi moins que contre le parent soumis qui laisse fiston "s'éduquer" tous les soirs devant TF1. Du pain et des jeux.
Il serait grand temps de relire Cicéron. Mais par extraordinaire, dites-moi, pourquoi donc s'efforcer d'achever les études classique en France ?
Pourtant vous avez fait la Révolution pour cela. Deux cents ans plus tard vous n'êtes toujours pas d'accord sur le juste partage des biens!
Regardons pour l'âge de la retraite. On vieillit, on vit plus longtemps. La logique veut donc qu'on investisse plus dans les caisses de retraite. Il est vrai qu'il y a plusieurs façons d'y parvenir – augmentation des cotisations, ou augmentation de la durée des cotisations, où intervention de l'état avec des impôts.
Solution proposée : grèves à gauche, intransigeance à droite.
Les Allemands, gauche et droit, se sont mis d'accord là dessus il y a deux ans déjà. Les Anglais font pareil. Même les Grecs y conviennent – c'est dire! En France...
L'économie va mal – comme partout en Occident. Les Asiatiques, les Sud Américains et les Indiens prennent leur revanche (pas trop tôt). Il faut donc ajuster la voilure.
Solution : blâmer les Roms et les immigrés (avec l'accord de la majorité des Français)
Thomas Legrand a dit récemment dans ces colonnes et sur France Inter qu'on commence à avoir marre de cet éternel cirque Govt-Syndicats-Medef où l'on tourne en rond.
Pour la retraite cela fait 20 ans qu'on en parle. Quant aux Roms & Co on a réussit l'exploit de retourner 60 ans en arrière à l'époque du Maréchal!
On a les gouvernements qu'on mérite en démocratie. Et les cafouillages sont les vôtres.
Quant à la propagande 'sécuritaire' anti-Rom, anti-immigré, Aldous Huxley avait tout compris : « Le propagandiste est un homme qui canalise des ruisseaux existantes. Dans un pays où il n'y a pas d'eau, il creuse en vain ».
Réfléchissez. Vous méritez mieux.
J'apprécie votre analyse. Et merci pour le "vous méritez mieux". Enfin quelqu'un qui ne se contente pas d'analyser pour mieux "casser". Du véritable enthousiasme, ça fait plaisir et c'est encourageant !
@Bacsidb, Juste pour vous remercier d'avoir prit la peine d'écrire quelques lignes en réaction à mon post ... même si je n'apprécie guère le contenu que je trouve .... tellement scolaire !! Sans rancune, bonne journée .'-)!