France

Un pouvoir irresponsable

Sophie Audoubert

La recrudescence de la délinquance? La faute aux Roms, aux maires (de gauche), aux «jeunes issus de l’immigration». Les problèmes de l’école? La faute aux enseignants laxistes, aux IUFM, à mai 1968.

Les principaux ministres lors d'une réunion à l'Elysée Reuters

Les principaux ministres lors d'une réunion à l'Elysée Reuters

Les discours que l’on entend au plus haut niveau de l’Etat frappent par l’inversion permanente et perverse dont ils procèdent. Leur seul enjeu semble, au fond, de déresponsabiliser ceux qui les tiennent. C’est là leur profond danger, pour la démocratie, comme pour le pouvoir lui-même. En effet, l’autorité n’a de légitimité, du moins dans un Etat de droit, que dans la mesure où elle prend, justement, ses responsabilités. Il en allait déjà ainsi dans la République romaine, pourtant beaucoup plus aristocratique que démocratique, mais où les détenteurs du pouvoir devaient, aux yeux du peuple, sans cesse prouver qu’ils en étaient dignes.

Nous assistons aujourd’hui à une déliquescence inquiétante de cette légitimité, pour ainsi dire transcendante, de l’autorité de l’Etat. Non parce que des «jeunes issu de l’immigration» la menaceraient, ennemis de l’intérieur, en s’attaquant à ses représentants (fonctionnaires de police, enseignants…), mais parce qu’elle se présente elle-même comme indigne. Car enfin, à quoi bon se soumettre volontairement à une autorité qui, de son propre aveu, décline toute responsabilité face aux problèmes qui s’imposent à elle?

La recrudescence de la délinquance? La faute aux Roms, aux maires (de gauche), aux «jeunes issus de l’immigration», mauvais Français, d’ailleurs en sursis.

Les problèmes de l’école? La faute aux enseignants laxistes, aux IUFM (heureusement, on les a fait disparaître) et leurs théories oiseuses sur l’élève, qu’il faudrait, ô aberration!, prendre en compte, à Mai 68, aux «jeunes issus de l’immigration» (dont il est décidément temps de se débarrasser, ils semblent bien la source de tous nos soucis), qui ne respectent pas leurs professeurs – lesquels, on le notera, ne sont de toutes façons pas si respectables.

Le message est clair: le pouvoir fait reposer l’ensemble de ses échecs (ou, si l’on veut, nos échecs, en tant que société) sur quelques éléments bien choisis, cibles faciles et volontairement mises au ban par le discours, de ce qui devrait être considéré, pourtant, comme un ensemble indivisible dans sa diversité même. Mieux, ou pire, les mêmes discours font justement de ces éléments qu’ils viennent d’arbitrairement séparer, les fauteurs de division dans notre belle unité nationale.

Il faut le reconnaître, la ruse est redoutable. D’autant plus redoutable que, selon une logique implacable, la solution saute alors aux yeux: puisqu’ils sont nuisibles au corps sain de la nation, tous ces mal intégrés, il faut l’en protéger. Exeunt les Roms, ces faux pauvres qui nous bernent, nous volent et nous violentent tout en roulant en grosse cylindrée (je le demande très naïvement: existe-t-il une loi qui leur interdit un certain type de voiture?).

Et puis il faut parler de ces Français fraichement naturalisés qui, apparemment, sont des citoyens en conditionnelle. La nationalité française se mérite, nous dit-on. Idée en soi contestable, et, pour aller au bout, il faudrait déchoir tout contrevenant grave puisque, par définition, il (elle) a démérité. Et, ne pas aller au bout, c’est bien dire: elle se mérite, mais uniquement si l’on n’est pas Français «de naissance», et c’est alors que l’on entre sur un terrain profondément dangereux. Car le Français «de naissance», la mérite, lui, par essence, quoi qu’il fasse (à moins qu’il ne soit terroriste, mais n’entrons pas dans ces considérations extrêmes): il s’agit bien, non seulement, d’établir deux catégories de Français, mais même deux catégories d’êtres humains (le Français chimiquement pur, et tous les autres). A cet égard, je ne suis pas sûre que nos gouvernants eux-mêmes mesurent toutes les conséquences de leurs paroles. Et c’est bien le problème lorsqu’on est dans une logique de déresponsabilisation.

Ce ne sont là que discours politiciens, dira-t-on pour se rassurer. En l’espèce, je crois que l’adage, «les paroles s’envolent, etc... », ne s’applique pas. Je crois au contraire que, loin de s’envoler, les paroles, dans ce cas, s’incrustent et diffusent, comme une tache de plus en plus indélébile, le tissu de notre société. Quelque chose, d’extrêmement malsain, imprègne. Il n’est pas besoin de convoquer les fantômes de notre histoire pour s’en inquiéter. C’est bien aujourd’hui que cela a lieu, et c’est, aujourd’hui surtout, que le danger guette. Nous vivons dans une société qui, à son plus haut niveau, ne s’assume pas pour ce qu’elle est : composite, hétérogène et hétéroclite – rassemblement riche d’altérités. Cette altérité qui nous façonne, nos élites, au lieu de favoriser la dynamique qu’elle génère, semblent la craindre. Conséquence, sans doute, de la reproduction incestueuse dont elles sont, depuis des décennies, le fruit. Contrairement à ce que prétendent nos gouvernants, je ne pense pas que la peur vienne d’en bas. Je pense qu’elle vient d’eux-mêmes, et qu’ils essaient simplement de nous persuader de sa légitimité. Peur de voir contestée la place qu’ils croient devoir leur revenir, sans qu’ils aient pour autant à en justifier la légitimité.

Alors s’opère un dernier renversement. Peut-être le plus inquiétant de tous. Celui qui, pour défendre le bon peuple, s’attaque aux intellectuels. L’argumentaire – le seul, véritablement, et à condition qu’il mérite ce nom – vient donc nous asséner que, tout en en insultant une partie non négligeable, c’est au nom des Français que l’on parle, quand le gratin germanopratin (ce fantasme utile), lui, brasse du vent sans quitter sa forteresse de riches. Qu’un gouvernement cachant à peine que l’argent est au fond sa seule valeur vienne opposer, dans un débat d’idées, à ses contestataires, leur supposée richesse, laisse déjà pantois. Mais le plus grave est ailleurs, bien sûr.  Ce qu’on cherche à réduire, sinon à détruire, à travers ce populisme de bas étage, c’est la force de vigilance que représenterait justement un véritable débat d’idées, lequel, on le remarquera, n’a pas eu lieu – toujours saboté par l’argument, qu’on voudrait incontestable: Nous, nous nous préoccupons des Français et nous savons ce qu’ils pensent.

Outre que nous ne savons plus, tant on joue l’éclatement, de quels «Français» on prétend ainsi défendre les intérêts impérieux, nous assistons à une incessante usurpation de la pensée par un discours politique en crise, qui esquive la contradiction, plus qu’il ne lui répond. C’est le règne de la pensée magique, où ce que je dis est vrai parce que je le dis, et non parce que je l’ai prouvé. Nous sommes face à un pouvoir qui ne trouve plus de justification qu’en lui-même et où la démocratie ne peut que se perdre.

Sophie Audoubert

Photo: Les principaux ministres lors d'une réunion à l'Elysée Reuters

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