Monde

Comment Obama va sortir du bourbier afghan?

Fred Kaplan, mis à jour le 02.09.2009 à 20 h 50

Cette analyse du spécialiste militaire de Slate.com a été publiée au début de l'année. Elle met l'accent sur les risques considérables d'enlisement des forces occidentales en Afghanistan et leurs difficultés stratégiques et tactiques face au talibans.

Il n'y a pas si longtemps, le conflit en Afghanistan était surnommé «la bonne guerre.» Aujourd'hui, pour certains, il est devenu «le Vietnam d'Obama.» Deux exagérations. Au cours des centaines d'années d'une triste histoire, aucune guerre en Afghanistan n'a jamais été bonne. Et la guerre du Vietnam était si différente qu'établir des parallèles avec les talibans aurait tendance à embrouiller plutôt qu'à éclaircir la situation (Ho Chi Minh était le dirigeant légitime d'un régime unifié, les États-Unis violaient la loi internationale en empêchant les élections dans tout le pays, jusqu'à 500.000 soldats furent déployés, etc..)

Le spectre du Vietnam nous hante pourtant, ou le devrait, de façon impérieuse. Nous pouvons en effet raisonnablement craindre d'être sur le point de nous aventurer dans un guêpier plus grand et plus problématique - un bourbier encore plus profond si vous voulez - que ce que laissaient croire les premières étapes de l'escalade.

Contrairement à ceux qui nous ont jetés dans la guerre du Vietnam, les hauts responsables d'aujourd'hui - y compris Barack Obama et le secrétaire à la Défense Robert Gates - sont au moins capables de voir ce spectre. Ils ont tout deux souligné que leurs objectifs en Afghanistan étaient limités; le rêve de transformer le pays en une république démocratique, «un genre de Walhalla au centre de l'Asie» comme l'a récemment ironisé Gates, est bien dissipé.

Devant la Commission des armées du Sénat, Gates a ajouté qu'il avaliserait la requête de son commandant d'envoyer trois brigades supplémentaires, mais que d'autres demandes le rendaient «profondément sceptique.» Ce sont surtout les soldat afghans qui doivent livrer bataille, a-t-il souligné, précisant que si le peuple afghan commençait à envisager ce conflit comme une guerre américaine, «nous finirons comme les autres occupants impérialistes.»

Voilà qui est rassurant. Cependant, même des objectifs «limités» peuvent justifier un grand déploiement militaire. Obama et Gates ont par exemple annoncé que leur «objectif stratégique» était d'empêcher l'Afghanistan de devenir un repaire pour les terroristes qui menacent les Etats-Unis ou déstabilisent la région. Mais il faut bien que les chefs militaires traduisent ce but stratégique en «objectif opérationnel» et il existe de nombreuses et très différentes façons d'y parvenir - chacune demandant différents niveaux de troupes, avec des missions qui leur sont propres.

Deux stratégies, des ressources limitées

 

 

Pour certains, la meilleure stratégie consiste à intensifier les attaques directement contre les talibans et les forces d'Al-Qaida à mesure - voire avant - qu'ils traversent la frontière du Pakistan. Pour d'autres, il faut cesser la chasse aux terroristes pour se concentrer sur la protection de la population afghane, lui fournir les services de base et gagner sa confiance. Mais comme les ressources sont limitées, quels segments de la population faut-il protéger? Les habitants des villes, plus peuplées, ou ceux des villages, où les talibans ont fait leurs incursions les plus avancées?

Obama a évoqué l'envoi de trois brigades supplémentaires en Afghanistan. Cela signifie environ 12.000 soldats. L'amiral Michael Mullen, chef d'état-major interarmées américain, parle de déployer 30.000 soldats supplémentaires, doublant les 30.000 qui sont déjà déployées.

Ces chiffres, apparemment très éloignés l'un de l'autre, ne le sont pas tant que ça. Les trois brigades d'Obama nécessiteraient aussi du personnel logistique et d'appui. Il s'agirait d'une brigade aérienne (déjà en place), d'un QG de division, d'une brigade de renfort, d'un corps de police militaire, de médecins, d'ingénieurs militaires (pour les agrandissements des baraquements et des bases) et ainsi de suite. Ajoutez tout cela à l'ensemble, et vous obtenez 30.000 militaires supplémentaires. Obama et Mullen sont donc sur la même longueur d'onde.

Comment sont-ils arrivés à ce chiffre? C'est là qu'il y a de quoi s'inquiéter. Il ne provient pas d'une quelconque évaluation du nombre de soldats nécessaires pour une mission particulière. Aucune décision de mission spécifique - d'objectif opérationnel - n'a encore été prise.

Cette requête de trois brigades correspond simplement au nombre de brigades disponibles à mesure que s'accélèrera le retrait des soldats d'Irak cette année. Ce chiffre est basé sur des disponibilités, et non sur des besoins. Il ne s'appuie sur aucune raison impérative.

Or, de raison, il y en aura bientôt une. Cette raison pourrait bien être le produit d'une réflexion systématique. Trois «examens stratégiques» de la situation en Afghanistan sont actuellement en cours, et devraient être achevés ce mois-ci, l'un par le Conseil national de sécurité, un autre par l'état-major du Pentagone et le dernier par le personnel et les conseiller du général David Petraeus du US Central Command (le rapport de Petraeus englobe l'Afghanistan, l'Irak et les régions alentour).

Suivre les recommandations de Petraeus

Chaque rapport est conduit séparément, mais ils abordent tous les mêmes questions : étant donné l'objectif stratégique du président, quels sont les objectifs opérationnels, et de quoi avons nous besoin - combien d'hommes, de quel genre, pour quoi faire, combien de temps, à quels coûts - pour réussir?

A en juger par les rapports de la presse et mes propres conversations avec des responsables et des conseillers impliqués dans ces études, il semble se dégager un consensus selon lequel, à moyen ou long terme, nous devrions placer la majorité de nos efforts dans une campagne contre-insurrectionnelle, suivant les recommandations du manuel d'instructions du général Petraeus sur le sujet. Il obéit à l'école de pensée selon laquelle la meilleure manière de vaincre les insurgés consiste non pas à les chasser ici et là, mais à protéger la population afghane et à aider à faire naître une loyauté vis-à-vis du gouvernement.

Cependant, les opinions divergent énormément, à la fois au sein de chaque équipe de travail et entre elles, sur ce qu'il convient de faire à court terme. Le problème, largement reconnu, est qu'il faut assurer un certain niveau de sécurité avant qu'une campagne contre-insurrectionnelle à grande échelle puisse vraiment fonctionner, et que beaucoup de villes, villages et routes d'Afghanistan n'ont pas atteint ce niveau.

Lorsqu'on lui demande de quelles missions seront chargées les trois brigades supplémentaires, un responsable du Pentagone déclare: « toutes les missions. » Certains soldats chasseront les terroristes, d'autres protègeront la population, d'autres encore formeront l'armée afghane... Mais trois brigades supplémentaires (ce qui, répétons-le, est tout ce qu'il nous est possible de rassembler cette année) n'y suffiront pas. Certains responsables rappellent que les alliés de l'Otan ont accepté d'apporter un peu d'aide, maintenant que le populaire Obama a remplacé le très détesté Bush, mais il serait étonnant qu'ils rassemblent plus que quelques milliers de soldats - l'équivalent d'une brigade peut-être. Les alliés seraient plus utiles dans d'autres secteurs, par exemple dans les forces spéciales, l'administration du gouvernement et la formation de la police. Bush n'a jamais formulé de telles demandes ; peut-être Obama le fera-t-il.

Il faudra donc faire des choix. L'état-major semble pencher pour une action à court terme plus intense afin de repousser les talibans qui traversent la frontière pakistanaise. Des fantassins supplémentaires pourraient le permettre sans trop dépendre des frappes aériennes, lourdes en inévitables victimes civiles, qui n'ont eu pour résultat que de pousser davantage d'Afghans et de Pakistanais dans les bras des talibans.

D'autres analystes prônent l'affectation des soldats supplémentaires à la protection des population ou à la surveillance des routes, afin d'entretenir l'impression parmi la population afghane qu'elle peut faire confiance à son gouvernement (et à ses alliés) pour assurer sa sécurité et que, par conséquent, elle n'a pas besoin de se tourner vers les talibans pour trouver une alternative.

David Kilcullen, auteur du livre The accidental guerilla, conseiller stratégique de Petraeus en Irak et, à une époque, de Condoleezza Rice au département d'Etat est un fervent partisan des objectifs de base en Afghanistan. L'un des principaux analystes de la contre-insurrection a souligné devant le comité aux Affaires étrangères du Sénat que toutes ces approches comportaient des risques et des restrictions.

Le «court terme», critique pour Kilcullen, est en effet très court - entre maintenant et les élections présidentielles afghanes, prévues pour le mois d'août prochain. «Si nous ne réussissons pas à stabiliser l'Afghanistan cette année», a-t-il averti, « il n'y aura pas d'avenir. »

Pour stabiliser l'Afghanistan cette année, a-t-il poursuivi, « il nous faut recentrer l'armée et la police sur une tâche unique cruciale: la protection de la population avant les élections» afin que, quel que soit le vainqueur, son résultat « restaure la légitimité du gouvernement et en même temps, la crédibilité des manœuvres internationales. »

Les soldats ne sont pas assez nombreux pour protéger toute la population. Kilcullen et d'autres sont par conséquent en train de calculer où les Etats-Unis pourraient placer le minimum de soldats afin de protéger la plus grande proportion de population afghane. C'est une tâche très difficile, car les données de recensement en Afghanistan sont rares et peu fiables. Cela signifie cependant déployer davantage de soldats dans les villes, pour vivre au milieu de la population, former des patrouilles (des équipes mêlant soldats de l'Otan, soldats afghans et police afghane), gagner la confiance et récolter des informations.

Peut-on y parvenir à temps? Kilcullen ne prétend pas en être certain. Ce dont il est sûr, en revanche, c'est que l'approche alternative - se contenter de chasser les terroristes - « ne marchera pas.» L'Afghanistan, a-t-il souligné, est un Etat souverain. Pourquoi son peuple tolérerait-il d'être traité « à peine mieux que comme une piste de lancement pour des frappes contre Al-Qaida, tout en ne faisant presque rien pour soulager la misère, instituer l'Etat de droit ou améliorer le système de santé et d'éducation?».

Mais voilà le hic. En admettant que l'approche de Kilcullen fonctionne et que les élections se déroulent normalement, la guerre ne fera que commencer.

«Il nous faut être honnête sur sa durée...et sur son coût», a déclaré Kilcullen. Son estimation : 10-15 ans, 2 milliards de dollars par mois juste pour les 30.000 soldats supplémentaires, et encore plus pour aider au développement et soutenir le gouvernement.

Bâtons et carottes sur mesure

Stephen Biddle, analyste au Conseil aux Affaires étrangères et conseiller de l'étude stratégique de la Central Command, a déclaré au cours d'un entretien téléphonique mercredi qu'il serait possible de réduire le temps et le coût en négociant avec des éléments non idéologiques et des alliés des talibans. Par exemple dire à un seigneur local de la guerre que s'il abandonne les talibans et rejoint la lutte contre eux, il pourra devenir gouverneur de la province et jouir de certaines prérogatives (et que s'il n'est pas d'accord, il sera éliminer, ainsi que tous ses partisans.) C'est une tâche délicate, les bâtons et les carottes devront être conçus sur mesure pour chacun, et, naturellement, aucune négociation ne sera envisageable avec les talibans radicaux.

Le général Petraeus a lui aussi évoqué à maintes reprises la nécessité de passer des marchés avec les talibans «conciliables» - en partie parce qu'on ne peut tous les tuer ou les capturer, quel que soit le nombre de soldats envoyés par l'occident, et en partie parce que c'est ainsi que finissent la plupart des guerres de ce genre.

Mais ces scénarios ne convainquent pas tout le monde. Au cours des derniers siècles de guerre, les Britanniques, puis les Russes, puis les Américains sont parvenus à faire basculer un seigneur de la guerre ou l'autre dans leur camp - puis ont assisté, impuissants, à son revirement quelques semaines plus tard, parce qu'on lui avait offert un meilleur marché ou pour venger la mort d'un proche, ou sans raison apparente.

Et puis, il y a la considération ultime : même si tout se passe merveilleusement en Afghanistan, tout cela comptera pour du beurre tant que les talibans et Al-Qaida ne seront pas neutralisés au Pakistan voisin - Etat turbulent doté d'armes nucléaires. Militairement, les Etats-Unis n'y peuvent pas grand-chose, c'est un casse-tête diplomatique qui doit être résolu en accord avec les autres puissances de la région. Le général Petraeus aura son rôle à jouer, tout comme l'émissaire spécial Richard Holbrooke, et ce dernier peut-être même davantage. La question de l'affectation des soldats à telle ou telle tâche en Afghanistan, à côté, fera figure de détail - quoique cher et sans doute nécessaire.

Cher et nécessaire, mais à quel point ? C'est là-dessus que le président Obama devra prendre une décision - et qu'il devra la défendre devant le public. Si, dans un esprit de transparence, il déclare à la télévision, conformément aux estimations de Kilcullen : « Il nous faudra dépenser des dizaines de milliards de dollars par an pendant dix à vingt ans pour préserver la stabilité de l'Afghanistan, » il aura tout intérêt à démontrer que nous avons de bonnes chances de succès - et que nous serons confrontés à de graves dangers si nous ne le faisons pas. S'il ne peut prouver que de telles dépenses sont justifiées, il fera mieux de ne pas se mouiller.

Fred Kaplan est l'auteur des chroniques « War stories » de Slate

Image de Une: Reuters

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