Culture

Les séries médicales dans le coma

Pierre Langlais, mis à jour le 26.09.2010 à 14 h 07

Autrefois héros majeurs des séries dramatiques américaines – avec le flic et l’avocat – le médecin est étrangement absent des nouveautés de cette saison 2010-2011.

Une scène de la série Urgences. © Warner Bros. Television

Une scène de la série Urgences. © Warner Bros. Television

Depuis la semaine dernière, le défilé des nouvelles séries a commencé aux Etats-Unis. Elles sont pour l’instant 23 à avoir une date de lancement. Elles seront le double d’ici mi-2011. Il y a dans cette brochette de projets plus ou moins ambitieux des polars et affiliés (sept, du réaliste Detroit 1-8-7 au fantasque Undercovers de J.J. Abrams) et des drames légaux (trois, dont une nouvelle déclinaison totalement inutile de Law & Order, à Los Angeles). En revanche, pas une seule série médicale. Seuls deux projets ont été annoncés, qui n’ont pas encore de date de diffusion: Body of Proof, avec Dana Delany (la Katherine des Desperate Housewives) en légiste géniale façon Dr House –à l’automne– et Off The Map, nouvelle série de la créatrice de Grey’s Anatomy, sur un hôpital planté en pleine jungle.

Autrement dit, deux projet fortement inspirés par les deux actuels piliers du genre… et deux séries pas tant médicales que policières –la première– et sentimentales –la seconde. Comment expliquer une telle désertion d’un genre autrefois si populaire, qui, vu de chez nous, dominait le monde sériel à l’époque d’Urgences, et qui le domine encore lorsque Gregory House est de sortie? La timidité des producteurs et des chaînes américaines dans ce secteur marque-t-elle la fin des séries en blouses blanches?

Syndrome post-Urgences.

La fin d’Urgences au printemps 2009 –dix mois plus tard sur France 2– a durablement changée la donne. On ne se remet pas aussi simplement de 15 ans de trauma crâniens, même si les hommes du Cook County étaient sous respiration artificielle depuis quelques saisons. N’en déplaise aux excellentes St Elsewhere ou Chicago Hope, c’est la série de Michael Crichton et John Wells qui a symbolisé et qui symbolisera pour quelques décennies encore le genre médical, son jargon, ses scènes de blocs, ses poussées d’adrénalines et ses instants de relâchement, tous ces ingrédients qu’on retrouve aujourd’hui dans House ou Grey’s Anatomy, cuisinés différemment, mais toujours présents.

Comme trop souvent, la saison passée, les networks ont cherché un «nouveau E.R» (titre d'Urgences en V.O), un blockbuster pouvant flatter nos hypocondries en deuil. Trauma (NBC), sur des secouristes casse cou, nous a amusé 18 épisodes avant de se crasher. Three Rivers (CBS), autour de spécialiste de la transplantation, nous a fait bailler 13 épisodes, avant de trépasser. Miami Medical (CBS toujours), nanar urgentiste de Jerry Bruckheimer, n’aura pas tenu plus longtemps. Mercy, gentille copie de Grey’s Anatomy, aura été la seule à obtenir une saison complète (22 épisodes sur NBC).

La fin d’une époque.

Au moment même où toutes ses séries agonisaient sur le brancard télévisé, deux autres piliers du genre débranchait leurs héros: Nip/Tuck et Scrubs. Deux séries diamétralement opposées, déclinaisons comiques et excessives de la série médicale… toutes deux complètement à plat depuis plusieurs saisons. Il était temps de tourner une page de l’histoire sérielle. A vouloir remplacer Urgences, les networks ont fait preuve d’un passéisme et d’un manque d’observation étonnants.

Les nouveaux modèles à suivre ne sont plus dans la série médicale «classique», mais dans tout ce qui pourrait y ressembler… sans être vraiment médical. Les polars, qui ont su s’adapter –il y a eu la vague «forensics» à la CSI, puis les flics bizarres façon Mentalist– peuvent toujours la jouer old school. Hawaii Police d’Etat, le remake, Blue Bloods ou Detroit 1-8-7, nouveautés très attendues, ne prétendent pas révolutionner le genre. Pas plus que Law & Order Los Angeles, dont le titre parle pour lui seul. Les séries médicales, elles, semblent devoir innover pour durer. Il faut semble-t-il garder le décor (un hôpital), et travailler sur les personnages, leur trouver une spécialité, certes, mais surtout une personnalité, une histoire, quelques chose qui n’a pas grand-chose à voir avec la médecine, mais qui rendra, par contraste, la médecine intéressante.

Un nouveau modèle.

Urgences, Nip/Tuck, Scrubs, ces trois symboles de la médecine télé souffraient depuis 2004 de l’arrivée d’un certain Dr House, et depuis 2005 de sa cousine très, très, très éloignée Meredith Grey, héroïne de Grey’s Anatomy. Ces deux séries phares de la Fox et d’ABC ont imposé leurs thématiques: un héros fort et caractériel, un mélange de polar et de médecine chez House, descendant de Sherlock Holmes (leurs noms commencent pareil, ce n’est pas un hasard), une grosse dose émotionnelle, des histoires de cœur, un mélange de soap et de médecine chez Grey’s Anatomy.

Aujourd’hui, mises à part ces deux séries, trois œuvres médicales sont toujours diffusées outre-Atlantique (on ne compte pas Private Practice, spin-off de Grey’s Anatomy, ni l’ancêtre soap General Hospital). La meilleure d’entre-elles, Nurse Jackie (sur Showtime, Canal+ chez nous) met en scène une infirmière qui souffre d’un mal de dos terrible, se gave de cachet, et fait preuve d’un sacré caractère. Comme House. La comparaison s’arrête là, car Nurse Jackie a su trouver son propre ton doux-amer. Il n’empêche. La plus médiocre s’appelle Hawthorne (sur TNT, bientôt sur Série Club chez nous), et elle s’intéresse au quotidien d’une infirmière récemment veuve. Enfin, Royal Pains (sur USA, Canal+ Family chez nous) suit les aventures d’un chirurgien ambulant dans les Hamptons (le jardin des riches New-yorkais).

Trois séries du câble, donc relativement confidentielles, mais qui ont su trouver leur public (et la critique pour Nurse Jackie) en refusant le classicisme… et en observant judicieusement House et Grey’s Anatomy. C’est exactement ce que semble vouloir faire Body of Proof, clairement inspirée par House, et Off The Map, qui appartient carrément à la famille de Grey’s Anatomy. Deux projets pas franchement novateurs, donc, qui marquent un coup d’arrêt dans l’avancée du genre. Il faudra se contenter du brillamment intenable Gregory House, de la lacrymale Meredith Grey et de la décalée Jackie Peyton. Les fans d’une recette à la Urgences, eux, rongeront leur frein, en espérant qu’un jour les scénaristes relancent des séries médicales en nette chute de tension…

Pierre Langlais

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