Culture

La belle et le démon

Ariane Nicolas, mis à jour le 19.09.2010 à 16 h 29

De belles femmes et des créatures monstrueuses, une métaphore amoureuse bien misogyne au cinéma.

Image promotionnelle de Twilight - Chapitre 3: Hésitation

Image promotionnelle de Twilight - Chapitre 3: Hésitation

Vous êtes né vampire, monstre ou démon? Il y a de fortes chances pour qu’une femme tombe amoureuse de vous. De King Kong à Twilight en passant par la Belle et la Bête, de nombreuses dames se sont entichées de créatures monstrueuses. Une métaphore de la relation amoureuse bien misogyne.

Elle a de beaux cheveux bruns, des lèvres roses et le teint frais. Il mesure 2,30m, a des canines de morse et des cornes de Satan. Mais pourtant, rien d’étrange à ce tableau: «la Belle et la Bête» est un classique de Walt Disney qui a bercé l’enfance de millions de petites filles. Des gamines qui s’identifient à la «Belle», une sorte d’Emma Bovary moyen-âgeuse qui finit par tomber amoureuse… d’une touffe de poils, donc. Mais pourquoi un tel couple a-t-il été inventé? 

Le diable s’habille en Prada

Sur grand écran, on a croisé le sexe faible aux bras de vampires (Dracula, Twilight, Buffy), de démons (Phantom of the Paradise, Rosemary’s Baby) ou encore de monstres telluriques comme King Kong et la Bête de Walt Disney. La liste de mariages serait trop longue à établir: même Tim Burton s’apprête à tourner un film où il sera question de dents pointues.

Qu’ils soient plus ou moins récents, ces mythes partagent tous l’idée que la femme aurait instinctivement un certain faible pour les « créatures » issues des entrailles de la Terre. Faible qui prend globalement les traits de trois personnages.

- D’abord, la possédée. C’est la figure de Brigitte Bardot dans « Et Dieu créa… la femme ». Diable au corps, gorge ouverte, yeux de serpent.  Elle est l’incarnation du Péché sur terre et sort officiellement avec Satan. La pauvre est irrécupérable, mais diablement sexy.

- Ensuite, la fille fragile. C’est l’archétype de la Belle, le genre de jeune femme qui ne trouve rien d’anormal à sortir avec un Cerbère en smoking ou, comme la chanteuse Phoenix dans «Phantom of the Paradise», un salaud de producteur déguisé en Dave. En apparence, Belle est une jeune fille volontaire et revêche. Mais au fond, elle se laisse séduire par un monstre de brutalité, persuadée qu’au fond, au fond, il n’est pas si méchant que cela. Happy end oblige, l’histoire lui donnera raison. Mais Brian de Palma, lui, n’est pas si tendre avec son personnage.

- Enfin, la mère. Une MILF redoutable car complice des puissances maléfiques. Capable de mettre au monde un bébé griffu à l’insu de son plein gré, comme dans « Rosemary’s Baby », elle peut aussi devenir la mère supérieure d’une congrégation d’Aliens. Une adversaire imbattable qui finit toujours par dompter la Créature.

King Kong, ce macho

Alors, pourquoi avons-nous droit aux créatures maléfiques alors que les garçons, eux, sont associés aux jolies sirènes ? Pour répondre à cette question, je suis allée fouiller du côté de Pierre Bourdieu, auteur de « La domination masculine ». Et j’ai trouvé à la fin de l’ouvrage un concept charmant, celui de « réassurance » qu’on peut résumer ainsi : selon l’auteur, pour justifier leur domination sur l’autre sexe, les hommes ont créé de toute pièce les attentes féminines afin de mieux les combler par la suite.

Or, ces attentes ne sont qu’une image inversée de la virilité, jamais l’expression première des désirs des femmes. C’est le discours classique qui fait dire à certains hommes que «pour se faire respecter d’une femme, il faut d’abord l’humilier». L’homme veut protéger, par conséquent la femme veut être défendue. La figure cinématographique de la «créature» permet ainsi de perpétuer l’ordre sexuel établi. Un ordre qui joue en la faveur de l’homme, évidemment, puisque la femme, généralement jeune et jolie, finit toujours par tomber amoureuse de lui. Même dans King Kong.

Il suffit de regarder du côté des hentaïs, ces mangas japonais pornographiques, pour comprendre à quoi fait référence ce mécanisme. Certains hentaïs mettent en scène des jeunes filles (parfois à peine pubères) en train de coucher avec des monstres bizarroïdes. Il s’agit souvent de pieuvres à tentacules lubriques qui cherchent à «combler» la femme par tous les moyens… Bref, si la fille est représentée sous des traits humains, ce qui ne laisse aucun doute sur son identité, son partenaire lui n’est pas un homme, c’est une créature à pénis multiples auquel l’homme-spectateur est donc censé s’identifier. Ce fantasme joue sur le cliché ancestral qui imagine les femmes comme des tonneaux de Danaïdes jamais totalement satisfaites, sortes de questionnaires à choix multiples face auxquels les hommes n’ont malheureusement qu’une petite réponse.

Cela dit, tous les films mettant en scène une femme et monstre ne versent pas dans ce cliché. Exemple le plus récent, la saga «Twilight». Pour certains, cet interracial homme/vampire/loup-garou n’est qu’un conte pour adolescentes coincées, du genre qui sont prêtes à passer un casting pour une pub SFR. En réalité, Twilight est un conte qui échappe aux clichés masculins habituels (je n’ai vu que les films, mais les spoilers de Wikipédia m’ont gentiment livré le mot de la fin). Ce qui explique une bonne partie de son succès. Ici, la demoiselle ne choisit pas la virilité (Jacob le loup torse-nu) mais une sorte d’androgynie décomplexée incarnée par Robert Pattinson, certifié zéro poil et zéro muscle. Un vampire tout doux qui veut absolument se marier avant de faire l’amour et l’aimera «pour la vie». Une fille, quoi.

Mais l’histoire n’est évidemment pas si rose. Tout en modernisant l’image du couple, dans lequel la fille devient un garçon manqué et l’homme une demi-mauviette, l’auteure de la saga tient à nous faire passer un message un rien archaïque -c’est son côté mormon qui parle. Un des enjeux de Twilight est en effet la valorisation du mariage, une valeur défendue mordicus par un vampire né à une époque où ce sacrement religieux était incontournable. Or le mariage peut également être perçu comme une institutionnalisation de la domination masculine, a fortiori chez les conservateurs, comme le rappellent les récents débats aux Etats-Unis. Ainsi, sous couvert de brouillage des genres, Stephenie Meyer tenterait de réhabiliter une distinction des sexes jouant en la faveur de l’homme, ce que confirme le fait que Robert Pattinson n’ait qu’une obsession : protéger sa belle.

Ni ange, ni démon

On peut dire tout le mal que l’on pense de Twilight, mais ce film a au moins un aspect positif: il présente la féminité sous un jour nouveau. Contrairement à la Belle de Walt Disney ou à Buffy de la série télé, toujours sur leur 31, l’héroïne de la saga s’achète des baskets et des sweats à capuche et passe son temps à conduire un vieux truck dégueulasse. On la soupçonne même de roter de temps en temps... Bref, elle n’est ni ange, ni démon, contrairement à Lorie. Elle est elle, un point c’est tout.

Or d’habitude, la compagne du démon est une femme idéalisée, l’essence même du chromosome X. Une sorte de créature à la bonté originelle, naturellement belle, à l’inverse de l’homme qui aurait été souillé par la civilisation. Image trompeuse. Aussi flatteuse qu’elle soit, cette sacralisation du féminin n’est que le reflet en creux d’un esprit misogyne…

Il se trouve par hasard que la saga «Twilight» a été créée par une femme et non un homme. Peut-on en déduire que seule un individu de sexe féminin pouvait en être l’auteur? Sans doute que non. Une grande partie de la gente masculine refuse les clichés homme/femme, un peu à l’image du héros de Trainspotting. Mais une simple recherche Google nous indique que tout n’est pas encore complètement gagné…

Alors, peureux ?

Tantôt bestial et tantôt câlin, le couple femme/créature au cinéma fantasme largement sur la notion de désir entre les deux sexes, mécanisme par excellence guidé par l’inconscient. Dans son livre Pourquoi les hommes ont-ils peur des femmes?, le psychanalyste Jean Cornut tente de comprendre cette dualité. Voilà comment il l’explique:

«L’englobement étouffant de l’enfant par la mère, l’inceste qui signifie l’endogamie généralisée et la mort du social, l’énigme mortelle (la sphinge), la destructivité partielle (castration) ou totale (la mante religieuse) de l’homme par la femme dans l’acte sexuel, la vie de l’homme filée par les Moires : la mort a toujours partie liée avec la femme. (…) Déjà, dans le «Tabou de la virginité», Freud avait insisté sur cette crainte universelle et ancestrale des hommes : les femmes vont les épuiser, les vampiriser, les vider jusqu’à la moelle, et les châtrer de leur virilité par épuisement.»

Alors oui, Freud nous casse les ovaires avec son éternelle peur de la castration. Mais pourquoi continuer de créer des monstres de virilité, si ce n’est pour les réhabiliter et justifier en permanence leur existence?

S’il est difficile d’évaluer les effets de ces mythes contemporains sur nos sociétés, il ne faut pas pour autant les sous-estimer. Il y a moins d’un mois, des psychologues s’inquiétaient de l’impact de certains films de super-héros sur les jeunes garçons, persuadés de n’avoir que deux options de vie en tête: «Super-héros ou branleur». Pour y échapper, il leur faudrait inventer une troisième voie, un «Twilight» au masculin. Mais pour cela, encore faudrait-il qu’ils aient un minimum de courage.

Ariane Nicolas

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