Monde

Afghanistan: des élections pour quoi faire?

Françoise Chipaux, mis à jour le 18.09.2010 à 9 h 09

La démocratie afghane est une fable. Les élections du samedi 18 septembre le démontreront une nouvelle fois.

Un afghan transporte du matériel électoral dans les montagnes du Panshir Ahmad M

Un afghan transporte du matériel électoral dans les montagnes du Panshir Ahmad Masood / Reuters

A grand renfort de millions payés par la communauté internationale qui s’accroche à la «démocratie afghane» comme une  justification d’une guerre qui ne va nulle part, des élections législatives vont se tenir samedi 18 septembre pour la deuxième fois depuis la chute des talibans en Afghanistan. On ne saurait mieux dire que le numéro un de l’ONU à Kaboul, Staffan de Mistura qui reconnaissait récemment dans un entretien à l’Agence France Presse que les  élections étaient importantes «pour que la communauté internationale sente qu’elle utilise ses ressources financières et malheureusement son sang pour une cause liée aux valeurs démocratiques». 

Que les Afghans, les principaux concernés se désintéressent du scrutin et désespèrent de plus en plus d’un système «démocratique» qui n’a rien changé de fondamental à leur vie n’est apparemment pas le problème. «Les gens ont voté la première fois en 2005 avec  le même espoir qu’ils avaient lors du premier scrutin présidentiel l’année précédente. Maintenant qu’ils voient les résultats – une corruption généralisée, une insécurité croissante- pourquoi prendraient-ils le risque de voter avec la crainte d’avoir le doigt coupé ou d’être tué par les talibans» observe un professeur à Kaboul. Les talibans ont menacé d’attaquer les bureaux de vote et appelé les afghans à boycotter le scrutin qui ne sert «que les étrangers qui veulent maintenir leur présence dans le pays». 

Staffan de Mistura ajoutait dans la même interview «les bulletins de votes sont une meilleure solution que les balles pour résoudre les problèmes». Sauf qu’en Afghanistan, les uns n’excluent pas les autres et la courbe d’insécurité ne fait que monter depuis 2001. Selon l’organisation ANSO qui suit les questions de sécurité pour les  organisations non gouvernementales «l’Afghanistan est plus dangereux aujourd’hui qu’à n’importe quelle période depuis 2001».  Les attaques des insurgés en augmentation de 51% par rapport à l’année dernière, affirme ANSO, s’étendent et ceux-ci sont plus ou moins présents dans 33 des 34 provinces du pays. En réponse au traditionnel spin docteurs de la coalition qui estiment toujours que c’est  le dernier sursaut des talibans et que les choses vont empirer avant de s’améliorer, ANSO réplique: «nous ne soutenons pas l’idée du pire avant le mieux, nous regardons plutôt la situation comme cohérente  avec la tendance des cinq dernières années où la situation ne cesse de se dégrader». Même s’il est sans doute trop tôt pour juger, l’arrivée qui s’achève cette semaine de 30.000 soldats américains supplémentaires ne parait pas avoir ralenti les opérations des insurgés. La concentration des troupes américaines dans le sud du pays a eu pour effet de déplacer l’insurrection dans des secteurs où elle n’était que très peu présente, notamment dans les zones pashtounes du nord.   

L’insécurité a déjà contraint  la commission électorale à réduire d’au moins 1.000 le nombre de bureaux de vote à travers le pays. Ceci risque d’entraîner comme lors du dernier scrutin présidentiel des bourrages d’urnes pour compenser le manque d’électeurs, en particulier au sud à majorité pashtoune où les talibans sont les plus actifs. D’autant plus que pour la même raison de risques accrus, les observateurs internationaux se feront rares. Ceux déployés le seront dans les centres urbains –la majorité des Afghans vit en zone rurale- avec des conditions de sécurité telles qu’ils ne risquent pas d’observer grand-chose. Beaucoup de candidats parmi les 2.247 dont 400 femmes se plaignent aussi  de n’avoir pu faire campagne par crainte d’être assassinés. Quatre candidats et une dizaine de leurs supporters ont été tués durant la campagne.

L’éventuel bénéfice politique de la consultation n’est pas non plus évident dans la mesure où un tel environnement  va conforter, comme lors du premier scrutin, les ex seigneurs de guerre et tous ceux qui détiennent un quelconque pouvoir. Comme l’explique le chercheur Gilles Dorronsoro, de la Carnegie Endowment for International Peace, «les élections ne seront pas un développement majeur dans le destin de l’Afghanistan. Karzai (le président afghan) se passe de plus en plus du parlement et agit à travers une jirga –rassemblement de chefs tribaux- pour établir de nouvelles politiques. Si Karzai veut faire quelque chose il marginalise le Parlement».  Le président a par exemple convoqué en juin une jirga pour obtenir un accord sur sa plus importante décision politique: une réconciliation avec les talibans.

Françoise Chipaux

Photo: Un afghan transporte du matériel électoral dans les montagnes du Panshir Ahmad Masood / Reuters

 

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