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Imaginons les journées du patrimoine du web

Vincent Glad, mis à jour le 17.09.2011 à 17 h 45

Le chien Lycos, le bruit du modem, les seins d'Estelle Halliday... Pour les 27e Journées du patrimoine, Slate vous fait revisiter 15 ans de patrimoine du web grand public.

Capture d'écran "Cache Rules Everything Around Me" d'Evan Roth, Vimeo

Capture d'écran "Cache Rules Everything Around Me" d'Evan Roth, Vimeo

Les 28e Journées européennes du Patrimoine sont organisées le 17 et 18 septembre. À cette occasion, Slate a imaginé à quoi pourrait ressembler une visite du patrimoine du web en 10 pages qui symbolisent chacune à leur manière la culture Internet grand public. On a sans doute oublié des choses essentielles, n'hésitez pas à proposer vos idées dans les commentaires. La numérotation est aléatoire.

1. La première vidéo YouTube


Le 23 avril 2005 à 20h27, la première vidéo de l'histoire est mise en ligne sur YouTube. Me at the zoo, monument cinématographique de 19 secondes, explore la question délicate de la taille de la trompe des éléphants. C'est un peu l'Arrivée d'un train en gare de la Ciotat de l'Internet.

La séquence est évidemment un test du nouveau service. Le jeune fan d'éléphant s'appelle Jawed Karim. Il est un des fondateurs du site et a profité de sa visite au zoo de San Diego pour en faire une vidéo. La séquence a depuis été vue plus de 3,5 millions de fois. Sympa pour les éléphants, même si les vrais héros de YouTube sont Justin Bieber et Lady Gaga.

2. La page MySpace de Tom


Tom représente à jamais la figure de l'ami sur Internet. Il est l'ami qui s'affiche par défaut dans le «top friend» lors d'une inscription sur MySpace et est ainsi la personne qui possède le plus d'amis au monde. Au-delà de ce sourire imbécile devenu mythique pour les ados des années 2000, Tom est Tom Anderson, un des cofondateurs du réseau social. Depuis le lancement de MySpace en 2003, Tom a un peu vieilli mais reste une figure de la culture web dont on trouve trace jusque dans la chanson française: Alexis HK et Renan Luce lui ont composé une chanson.

Ironie de l'histoire, Tom est ami avec Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, son bourreau. Depuis que Facebook est devenu grand public, MySpace n'a cessé de se ringardiser, n'ayant pas su adapter son ergonomie à la nouvelle donne 2.0.

3. Le bruit du modem 56k


Le modem 56k est la figure culte des débuts de l'Internet grand public à la fin des années 90. Rappelons que pour aller sur Internet, il fallait d'abord que le modem se connecte aux «autoroutes de l'information» comme on disait alors. L'opération prenait une bonne minute et réveillait toute la maisonnée avec ce bruit si caractéristique qu'on peut encore écouter ici. Il vous restait ensuite une heure de «surf» avant de devoir déconnecter le modem pour ne pas trop empiéter sur votre forfait 50h de Liberty Surf (98F/mois).

4. Le tweet de victoire d'Obama

Symbole d'une campagne numérique restée une référence absolue pour les politiques du monde entier, ce tweet de Barack Obama a été posté juste après sa victoire le 5 novembre 2008. Tout y est: le contexte historique (premier président Noir), la phrase destinée à rester dans les annales («We just made history»), le côté 2.0 («merci les amis, c'est grâce à vous»). Seul regret: le «via web» qui montre que le tweet a surement été posté depuis un ordinateur, et non depuis un smartphone. So 2000 le Barack.

Ce tweet marque aussi le vrai décollage de Twitter, le réseau social le plus en vue depuis deux ans sur Internet. Le compte Twitter du président américain compte maintenant presque 5,5 millions d'abonnés, ce qui le place tout près des deux stars du réseau Lady Gaga et Britney Spears. À titre de comparaison, le compte Twitter de Nicolas Sarkozy, @elysee, ne compte que 5.500 followers, soit exactement 1.000 fois moins. Par charité, on s'abstiendra de toute conclusion.

5. Les captures d'écran de Jennycam (lien pas tout à fait Safe For Work)

En 1996, Jenny, une étudiante américaine installe une webcam dans sa chambre et la fait tourner 24/24h sur Internet. L'image en noir et blanc ne se rafraîchit que toutes les 3 minutes mais le spectacle est total: plans fixes devant l'ordinateur, banalité du quotidien, strip-tease, sexe avec des amants. Le dispositif s'étoffe progressivement avec 4 caméras dans son appartement dès 1998. Au plus fort de son succès, Jenny attire entre 3 et 4 millions de personnes par jour pour un show affreusement ennuyant basé sur cette astuce de scénario: il ne se passe rien, mais il peut tout se passer. Après 7 ans de direct, Jennycam s'arrête le 31 décembre 2003. Il n'en reste aujourd'hui plus rien, à part quelques captures (lien pas tout à fait Safe For Work).

Trois ans avant la première édition de Big Brother aux Pays-Bas, Jenny avait inventé la télé-réalité.

6. Le scoop Monica Lewinsky du Drudge Report


Le premier mega-scoop de l'histoire de la presse web date du 17 janvier 1998 quand le Drudge Report, un site indépendant, balance que le magazine Newsweek a annulé à la dernière minute un article révélant que Bill Clinton a eu une «sexual affair» avec une stagiaire de la Maison-Blanche. L'affaire Lewinsky est lancée, elle tiendra l'Amérique en haleine pendant toute l'année 1998. Cet article historique et les scoops qui suivent sont toujours en ligne sur le site du Drudge Report.

Pour éviter de se faire piller par les confrères de la presse traditionnelle, le Drudge Report doit afficher clairement au début de chaque article la mention «Les reprises doivent créditer le Drudge Report». George Stephanopoulos, ancien conseiller de Bill Clinton, déclare alors, méprisant: «Vous avez vu d'où vient cette info? Du Drudge Report. Cela montre bien à quel point c'est crédible». 12 ans après, les choses n'ont pas vraiment changé et l'information sur le web reste considérée comme un sous-produit, comme on a pu le voir avec l'affaire Woerth-Mediapart. 

 7. Estelle Halliday nue

On a beaucoup hésité avec les photos intimes de Laure Manaudou, mais les photos nues d'Estelle Halliday ont sans doute plus d'importance dans l'histoire du web français. En 1998, la mannequin porte plainte contre Altern.org, un hébergeur français, parce que le site Silversurf hébergé sur la plateforme a scanné un vieux numéro de Voici où elle apparaît nue. À la grande surprise des juristes, Altern.org est tenu responsable de l'atteinte à la vie privée de son client, ce qui oblige donc les hébergeurs à modérer les contenus a priori. Une catastrophe pour la communauté web.

Altern.org, qui est condamné en appel à payer 300.000 Francs de dommages et intérêt, sera contraint de fermer ne pouvant modérer a priori tous ses contenus. Mais l'évolution du web lui donnera raison: aujourd'hui, les hébergeurs ne sont plus tenus responsables des éventuels abus des internautes, même si certaines décisions juridiques contredisent parfois cette règle. Ils doivent par contre modérer a posteriori quand une victime leur notifie un contenu illégal.

Le montage ci-dessus est issu des archives du site juridique Legalis.net. Le surfer est un hommage au nom du site Silversurfer. Les photos d'origine traînent encore dans les recoins du web mais souhaitant éviter la fermeture de Slate (nous sommes éditeurs et non pas hébergeurs), nous ne les publierons pas.

8. Le clip hommage au gif animé

 

Le gif animé est un classique du début de l'Internet grand public dans les années 90, la grande époque des sites perso hébergés sur Multimania ou iFrance. Mais au tournant des années 2000, il devient un repoussoir esthétique, le symbole d'un certain art pompier du web (genre ici ou ici). Et puis miraculeusement, malgré son obsolescence technologique, le gif animé est revenu à la mode ces dernières années. 

L'artiste numérique Evan Roth a compilé toute sa collection de gif en une vidéo de 10 minutes, rendant un bel hommage à cette sous-culture web qui peuple les forums et les pages perso depuis une quinzaine d'années. Dans un autre registre, la chanteuse M.I.A a récemment réalisé un clip imprégnée de l'esthétique gif animé.

9. Rotten.com

Rotten.com est un site mythique, toujours en ligne, dont la mise à jour régulière s'est arrêtée en 2009. Le site avait été lancé en 1996 sous la bannière «Une archive des images dérangeantes» et tenait merveilleusement sa promesse à l'époque de l'Internet bas-débit. C'était alors le lieu de prédilection des jeunes internautes en mal de sensations fortes: photos d'accidents de la route, de cadavres, de monstruosités humaines, etc... Toute un pan du patrimoine d'Internet que Google cherche à masquer dans sa recherche d'images avec le filtre «Safe search» et dont rotten.com est le témoignage un rien vieillot.

A l'ère du web 2.0, les «images dérangeantes» ne sont plus sur rotten.com mais sur Chatroulette. L'humanité a progressé, maintenant on mate des horreurs, mais de manière sociale.

10. Lycos

Lycos témoigne d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître: celui où les moteurs de recherche se battaient encore pour être le numéro 1. Google n'était pas encore en situation de force et des pubs passaient même à la télé pour vanter Lycos et son célèbre retriever noir. Voilà donc à quoi ressemblait un moteur de recherche en 2000: en gros, à un portail WAP comme on en trouve encore sur les téléphones portables. Le module de recherche n'est pas évident à trouver, au milieu des nombreuses rubriques annexes, de l'«actualité», des «jeux» et bien sûr du «charme». (A noter le gif animé du chien Lycos qui se lèche à la patte. L'ancêtre du «doodle» de Google.)

Lycos détenait un autre bijou du web, Caramail, racheté en 2000. Le service de mail est resté culte, notamment pour son chat où des milliers d'adolescents s'essayaient à la drague. «asv» (âge, sexe, ville), disait-on alors pour engager la discussion et briser la glace du pseudo dans ce grand jeu de drague à l'aveugle de l'ère pré-jpeg. Caramail n'existe plus vraiment, sinon sous le nom GMX, une marque allemande suite à un rachat du site en 2009. Le Caramail de la grande époque, pour mémoire, ça ressemblait à ça.

Edit 20/09 à 12h: Dans les commentaires, vous avez de très bonnes idées pour compléter notre liste du patrimoine du web. Voici les meilleures: le message d'avertissement d'AOL au bout d'une heure d'inactivité, qui nous coupait la connexion si on ne cliquait pas dessus, le logiciel peer-to-peer Napster, la première page d'accueil de Wikipedia, les smileys (même s'ils ont été inventés avant le web c'est surtout sur le web qu'on les a utilisé à l'instar du GIF), les bugs de login de Slate.fr...

Vincent Glad

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