France

L'Europe face aux mots du président

Thomas Legrand, mis à jour le 17.09.2010 à 18 h 07

Quand les paroles sont des actes.

Nicolas Sarkozy et le président roumain Traian Basescu Philippe Wojazer / Reuter

Nicolas Sarkozy et le président roumain Traian Basescu. Philippe Wojazer / Reuters

Il y a entre Paris et le reste de l’Europe, au moins, et pour rester optimiste, un énorme malentendu. La France dit qu'elle respecte le droit communautaire et applique le droit français. Jusqu'à preuve du contraire, considérons que c'est vrai. Le seul manquement caractérisé avéré, c'est cette circulaire du ministre de l'Intérieur [PDF] qui désigne nommément les Roms. Cette circulaire a été remplacée, tant mieux.

Chacun juge comme il veut la politique qui consiste à démanteler les camps illégaux et à procéder à des expulsions de ressortissants étrangers en situation irrégulière. La question se pose quand même de savoir si les expulsés du territoire sont vraiment en situation irrégulière alors qu'ils sont citoyens européens. Mais bon, admettons pour l'instant que ces reconduites de Roumains dans leur pays soient légales, le fait est que l'indignation quasi mondiale ne peut pas être le fruit simplement d'une cabale anti-sarkozyste. Il y a la loi et l'esprit de la loi... donc ce n'est pas tant ce qu'a fait le gouvernement français qui choque mais l'esprit dans lequel il l'a fait, la publicité de son action et les mots employés par le Président pour caractériser son action.

Monsieur Barroso parlait jeudi d’une rhétorique gênante. Tous les pays européens procèdent à peu près de la même façon avec les Roms et les gens du voyage, nous dit-on du côté de l’Elysée. Le but c’est, visiblement, de mettre dans l’esprit de chacun que la France dit tout haut ce que tout le monde fait en douce. D'ailleurs, Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée nationale, a bien dit sur ce sujet, que les «actes étaient plus important que les mots». Je ne sais pas s'il se rendait compte qu'en disant cela il condamnait implicitement les mots du Président.

Mais, en réalité, en politique, bien souvent les mots sont des actes. Les sémiologistes appellent ça le discours performatif. Quand un président de la République, par exemple dit «je nomme untel à tel poste». Ses mots sont des actes, il suffit de le dire pour que ce soit fait. Mais attention! Tout discours politique n'est pas une action. Si le président dit, «je veux réduire l'insécurité», il ne suffit pas de le dire pour que ce soit fait. C'est d'ailleurs l'un des problèmes de Nicolas Sarkozy: on a parfois l’impression qu’il croit à la toute puissance de son verbe et au «je dis donc c’est fait». Il surestime la part de son discours. Nicolas Sarkozy peut ainsi affirmer régulièrement depuis 2009 et contre toute évidence «qu’il n’y a plus de paradis fiscaux».

Dans le cas des Roms, il y a d’un côté l'action: les évacuations, les expulsions mais il y a, de l’autre, le discours, la stigmatisation, la dramatisation. Bernard Accoyer nous demande donc de ne pas les confondre, soit. Mais si le discours ne correspond pas à ce qui est fait, le discours, dans ce cas là est tout de même, en soi, un acte politique: il change la façon dont on peut voir les Roms, il change la façon dont les étrangers peuvent nous voir, il change notre réputation, il change même, en validant l’argumentaire du Front national, la situation politique de notre pays. Donc vouloir séparer le discours de l'action, comme le suggère maladroitement Monsieur Accoyer, c'est un non sens. En politique, dire et caractériser son action a des conséquences au moins aussi importantes que l'action elle-même. La réaction européenne au discours du président du pays des droits de l'homme en est la triste preuve. Aux yeux du monde, en ce moment, nous sommes ce que dit Nicolas Sarkozy.

Thomas Legrand

Photo: Nicolas Sarkozy et le président roumain Traian Basescu. Philippe Wojazer / Reuters

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