Le futur président russe s'appelle Poutine

L'ex-Président, actuel Premier ministre, fait tout pour damer le pion à son ancien poulain Dmitri Medvedev. Le bilan de celui-ci, médiocre, l'y aide fortement.

Vladimir Poutine s’entraîne au tir à Moscou, le 8 novembre 2006. ITAR TASS / REU

- Vladimir Poutine s’entraîne au tir à Moscou, le 8 novembre 2006. ITAR TASS / REUTERS -

Les grandes manoeuvres pour l’élection présidentielle russe de 2012 ont commencé.  Les déclarations de Poutine  au quotidien Kommersant puis aux membres du  club Valdaï, qui se sont réunis à Sotchi le 6 septembre ont levé les derniers doutes qui planaient encore sur la candidature du Premier ministre à la magistrature suprême. Certes, les jeux ne sont pas faits, le clan du président a encore des cartes en main. Reste que les atouts de Medvedev fondent comme beurre au soleil...

En 2008, lorsque Vladimir Poutine renonce à briguer un troisième mandat, désigne Dmitri Medvedev pour le remplacer et accepte le poste de Premier ministre, pour les observateurs le message est clair: le pouvoir se déplace du Kremlin à la Maison blanche où siège le gouvernement. Quant à Dmitri Medvedev, c’est un président intérimaire, chargé d’expédier les affaires courantes sous l’œil vigilant de son mentor de Premier ministre en attendant de s’effacer gentiment en 2012 pour permettre à ce dernier de reprendre sa place. Un scénario parfait... Mais voilà, «le pouvoir change un homme», comme l’a expliqué Medvedev lui-même à un journaliste qui l’interrogeait sur ses relations avec Vladimir Poutine. Le président, fort du soutien d’une partie des élites, s’est pris au jeu au point d’annoncer lors d’un voyage officiel en Norvège au début de l’été qu’«il n’excluait pas de se représenter une seconde fois à la présidentielle»

Prisonnier du système

A dix-huit mois des élections, Medvedev n’a pas convaincu. Les belles phrases et les bonnes intentions ne font pas forcément une bonne politique. Il faut encore se donner les moyens de les mettre en œuvre. Or le chef de l’Etat, prisonnier de la verticale du pouvoir instituée et contrôlée par Poutine qui détient également la majorité des ressources administratives, est condamné à l’impuissance.

Dès son arrivée à la tête de l’Etat en mai 2008, Dmitri Medvedev, juriste de formation, tente timidement de se démarquer timidement de son mentor tout en affichant cependant pour la galerie une parfaite complicité avec ce dernier. On se souvient de sa petite phrase sur la liberté –«l’excès de liberté vaut mieux que l’absence de liberté»– qui avait ainsi redonné un peu d'espoir à tous ceux qui avaient souffert de l’autoritarisme de Vladimir Poutine. Par ailleurs, le chef de l’Etat s’entoure d’un aréopage d’économistes et de politologues libéraux et résolument «occidentalistes» qui voient le salut de la Russie dans le rapprochement avec les Etats-Unis et l’Europe et dans la modernisation de la société et de l’économie. Dans le même temps, il prend quelques initiatives, limoge des fonctionnaires, des gouverneurs (généralement lorsque Poutine est à l’étranger ), annonce plusieurs réformes dans son blog (qu’il tient consciencieusement), fait de la lutte contre la corruption sa priorité...

Reste que toutes ses initiatives –à l’exception du «reset» avec les Etats-Unis concrétisé par la signature des accords Start en avril 2010– ont été  systématiquement contrées ou bloquées par le Premier ministre et les membres du cabinet sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Les projets de réforme n’ont pas vu  le jour. La corruption est omniprésente, tant dans la vie publique que dans la vie privée. Le président n’a pas été en mesure de libéraliser le régime. La dérive autoritaire initiée et soutenue par la Maison blanche est palpable: renforcement des pouvoirs du FSB, manifestations de rues de plus en plus férocement réprimées, opposants emprisonnés pour avoir refusé «d’obtempérer aux injonctions des forces de l’ordre». Mikhaïl Khodorkovski est encore en prison et n’est pas prêt d'en sortir, alors même que Medvedev était favorable à sa libération.

La situation économique  est loin d’être florissante. Les réserves de change baissent, la Russie a recommencé à emprunter sur les marchés financiers internationaux –ce qui ne lui était pas arrivé depuis plus de dix ans. En deux ans, le niveau de vie de la population a notablement baissé: selon institut de sondage indépendant, environ 65% du Russes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Malgré les chiffres officiels émanant de l’office national des statistiques selon lesquels  l’inflation serait de 0,2%,  les prix montent y compris ceux des produits qui n’étaient pas concernés par la vague de sècheresse: l’huile a augmenté de 40% entre juillet et fin aout , les œufs sont passés de 26 roubles à  36, même le prix des fruits  et en particulier celui des pommes qui  généralement baissent à cette période de l’année augmentent. Comme un remake du  bon vieux temps.

Enfin, la société est en proie à un malaise profond que l’opacité du système de décision et le règne de l’arbitraire ne font qu’accroître. En l’absence de mécanisme de régulation et d’un système judiciaire indépendant et intègre, les gens règlent leurs problèmes eux-mêmes. La criminalité augmente. Il ne se passe pas de jours sans qu’on ait à déplorer un ou plusieurs meurtres. Les heurts entre bandes rivales sont fréquents et meurtriers.   

Polarisation des élites

La décision de Dmitri Medvedev de  briguer un second mandat contribue à exacerber la lutte sourde entre les clans, provoquant une forte polarisation des élites accompagnée d’une fébrilité de la vie politique. Comme on n’en avait pas connu depuis longtemps.

Au mois d’août, les incendies de forêt qui ont ravagé une bonne partie du pays ont mis une fois de plus en lumière l’incurie, la corruption de l’administration et les failles grossières de la gestion de Vladimir Poutine qui était à l’origine du nouveau code forestier. Profitant de l’aubaine, le clan du président lance une campagne de presse d’une rare violence contre le Premier ministre pour tenter de le décrédibiliser aux yeux de l’opinion publique. Selon un fonctionnaire qui désire demeurer anonyme, les attaques auraient été orchestrées au sein du Kremlin par Natalia Timakova, qui dirige le service de presse du président, et Vladislav Sourkov, le père du mouvement de jeunesse Nachi qui est en même temps l’inventeur du concept de «la démocratie souverainiste». Pendant ce temps, Vladimir Poutine, insensible aux critiques et aux quolibets, est sur le terrain. Aux commandes d’un avion canadair, il éteint les feux de forêts, écoute les doléances des sinistrés, promet de surveiller personnellement les travaux de reconstruction des villages détruits par le feu, limoge les représentants des autorités locales qui n’ont pas pris toutes les mesures nécessaires pour éviter la catastrophe. Cette tactique à la fois paternaliste et populiste porte ses fruits. Selon un sondage effectué début septembre par l’institut Levada, la popularité de Vladimir Poutine qui était de 61% d’avis favorables au début de l’été atteindrait aujourd’hui 80%.

Vladimir Poutine –nouveau Roosevelt

En fin stratège, ses arrières assurés, Vladimir Poutine fait une rentrée en fanfare sur la scène politique. En moins d’une semaine, il donne deux interviews à des journaux à grand tirage: Kommersant (lu par les cadres) et Komsomolskaya Pravda (quotidien populaire et un brin populiste) alors qu’il fait un parcours de 2.500 kilomètres dans l’est du pays pour faire la promotion d’une voiture russe. A son retour, il participe tout seul aux travaux du club Valdaï, à la grande déception des membres du club qui auraient bien aimé confronter les points de vues des deux têtes de la démocratie russe ou plus précisément «à la russe».

Au cours de ses entretiens, le Premier ministre, sans dire ouvertement s’il compte revenir au Kremlin en 2012, a levé les derniers doutes qui planaient sur ses intentions. Voilà ce qu'il déclarait au correspondant de Kommersant: 

«Je n’ai guère le choix, lorsqu’on est sur le bord d’une rière et qu’on voit de l’autre côté comment les chosent passent et s’effondrent, on peut regarder l’eau couler ou traverser et essayer de faire quelque chose. Moi, je choisis la seconde solution.»

«Il y a un président américain qui a été élu quatre fois par ce que la loi le permettait», a-t-il rétorqué, dans une allusion à Franklin D. Roosevelt président de 1933 à  1945 (qui fit sortir son pays de la grande dépression et le mena à la victoire contre l’Allemagne Nazie), à un correspondant polonais qui demandait si son retour au pouvoir constituerait un point positif pour la démocratie russe.

Ces déclarations réduisent encore la marge de manœuvre du président Medvedev et de ses partisans qui tentent d’affaiblir le Premier ministre par personne interposée en essayant par exemple d'obtenir le départ de Iouri Loujkov, tout puissant maire de Moscou, bête noire du président, qui a refusé d’assister à ses côtés à la fête de Moscou de 7 septembre, mais soutien indéfectible de Vladimir Poutine.

Quelle que soit l’issue de ce bras de fer, on est à peu près sûr à l’heure actuelle que Poutine se présentera à la présidentielle. Quant à Medvedev, selon un expert qui travaille avec Gleb Pavlovsky, politologue réputé proche du pouvoir,  il se verrait offrir une sinécure, un poste  honorifique, la présidence du Conseil d’Etat, où il n’aura pas plus de pouvoir que le président au temps de l’URSS  ou sous la IVe République en France.

Nathalie Ouvaroff

À REGARDER ÉGALEMENT: Notre Grand Format sur Vladimir Poutine

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L'AUTEUR
Journaliste. Entre la France et la Russie. Ses articles
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Publié le 24/09/2010
Mis à jour le 27/09/2010 à 9h45
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