France

Nicolas Sarkozy, le sauvageon

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 16.09.2010 à 18 h 03

Déconstruction, hystérisation: ce sont les deux défauts majeurs de la présidence Sarkozy, dont l’explication, au-delà du tempérament d’un homme, réside dans le surpouvoir présidentiel.

Conférence des ambassadeurs, en août 2010. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Conférence des ambassadeurs, en août 2010. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Cris et  fureurs à l’Assemblée nationale, dégradation générale des termes du débat public qui ne se préoccupe plus guère du fond –à savoir la réforme des retraites–, colère et invectives entre la France et le Luxembourg… Sans vouloir en rajouter,  on pourrait –hélas– intituler ce feuilleton qui nous emmène chaque jour un nouvel incident: «Signé Furax!»

Déconstruction, hystérisation: ce sont les deux défauts majeurs de la présidence Sarkozy, dont l’explication, au-delà du tempérament d’un homme, réside dans le surpouvoir présidentiel, celui qui est inscrit dans la Constitution et qui finit par atteindre tout président de la Ve République.

Le retour de l'extrême droite

La déconstruction, en effet, est une fois de plus à l’œuvre. Elle suit la phase de construction. Exemple: le Front national. Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy a été celui qui a paru débarrasser le pays du poids de l’extrême droite, en la marginalisant. Ce qu’aucun de ces prédécesseurs n’avait réussi, ni même tenté. Considérant qu’il devait ce succès à la polémique liée à la création d’un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, Nicolas Sarkozy a tenté le même coup, mais à la puissance 10: c’est le discours de Grenoble. Avec son triptyque: lien entre immigration et délinquance; amalgame «roms/gens du voyage» et organisation d’un démantèlement ciblé, comme le montre la (première)[PDF] circulaire Hortefeux; manipulation du thème de la nationalité et des conditions de sa déchéance.

Emotion, protestations, radicalisation des clivages au point que l’Eglise a dû s’en mêler. Résultat: Nicolas Sarkozy devient celui qui réhabilite les thèses du Front national. A ses risques et périls: là où il devrait récupérer l’adhésion d’une partie du vote FN, il devrait, en même temps, détourner une partie quantitativement plus importante de l’électorat de la droite libérale et modérée.

Décrédibilisé au niveau européen

Autre exemple: l’Europe. Au début de son quinquennat, il est celui qui sort l’Union européenne de l’impasse institutionnelle dans laquelle le «non» français au référendum l’avait conduite. Mieux encore: au nom de l’Union, il parvient à éviter une crise majeure en Géorgie; et il imprime à la présidence de l’Union une énergie salutaire.

Que voit-on aujourd’hui? Un gouvernement français qui n’hésite pas à mentir à la Commission européenne, laquelle, comme tout le monde, découvre dans la presse la circulaire Hortefeux. Or la Commission était dans son rôle en s’inquiétant de l’expulsion des Roms, citoyens d’une Union qui repose sur la libre circulation des biens et des personnes.

Deux ministres expliquent que la France se conforme au droit européen, mais tout le monde a pu constater que l’organisation de ces expulsions n’était pas même conforme au droit français. C’est pourquoi la circulaire Hortefeux a été promptement retirée et remplacée [PDF] par une rédaction plus décente. Viviane Reding, la commissaire européenne, a présenté ses regrets. Elle avait eu le tort, en effet, d’évoquer la Seconde Guerre mondiale, offrant, par ces propos disproportionnés, un argument inespéré au gouvernement français. Mais que dire d’une France qui a tout fait, à juste titre, pour obtenir la ratification du Traité de Lisbonne, lequel inscrit dans les prérogatives de la Commission le respect des valeurs fondamentales de l’Union? Et la France est la première à s’offusquer de l’application de ce traité, lorsqu’elle se trouve, au nom du respect de ces valeurs, interrogée par la Commission!

Vision chiraquienne classique de l’Europe, qui n’est considérée que comme un agrégat de nations. Et l’on est véritablement européen que lorsque Nicolas Sarkozy exerce la présidence de l’Union!

Là encore, on peut observer le couple construction/déconstruction: dans ce contexte, on a complètement perdu de vue qu’il n’y avait rien à redire à la politique française qui, au départ, s’était concentrée, à son initiative, sur des réunions à Bruxelles consacrées au sort des quelque 11 millions de Roms qui sont notoirement délaissés par leurs gouvernements roumain et bulgare. Et la France avait d’ailleurs fini par obtenir la promesse qu’une partie des fonds européens alloués à la Roumanie et à la Bulgarie soit enfin consacrée à un effort d’intégration des Roms dans ces pays.

Le «no limit» qui insécurise

Quant au renvoi de ceux-ci vers le Luxembourg, suggéré par Nicolas Sarkozy, c’est évidemment l’application, sur le théâtre européen, par notre président sans gêne d’un comportement que nous connaissons bien. Nicolas Sarkozy n’a aucun filtre, aucune réticence à dire, sur l’instant, ce qu’il pense, à laisser éclater ses colères. Il s’est installé en président «no limit». Du coup, une partie du pays se sent en insécurité, car on ne sait jamais quelle limite ou quelle frontière il s’autorisera, demain, à franchir.

En réalité, invariablement, on se trouve confronté à une question institutionnelle majeure: celle du surpouvoir présidentiel. Paradoxe là encore. Car Nicolas Sarkozy peut se prévaloir d’être celui qui, par la réforme constitutionnelle, a le premier tenté d’inscrire dans nos textes un véritable rééquilibrage des pouvoirs, au bénéfice du Parlement (à condition, bien sûr, que ce nouveau texte soit respecté par le président de l’Assemblée); il est celui qui permet la saisine, par les citoyens, du Conseil constitutionnel; il est aussi le créateur d’un poste constitutionnel, non encore nommé et installé, celui de Défenseur des droits et des libertés.

Mais dans le tohu-bohu actuel, qui s’en souvient? Et l’on ne voit que les interventions réelles, ou supposées, du Président dans toutes sortes de dossiers, grands ou petits, où ses interventions, parfois brutales, créent de la tension là où il devrait rassurer et protéger. C’est ainsi. A l’époque de François Mitterrand, le Premier ministre, et notamment Pierre Mauroy, faisait l’édredon. Le Président pouvait bien donner des consignes absurdes, Pierre Mauroy faisait comme s’il ne les avait pas entendues. Cela a conduit François Mitterrand, il est vrai, à une dérive plus grave encore avec la constitution autour de lui de son équipe de mousquetaires baptisés par la droite «cabinet noir».

Un pouvoir seul, qui n'écoute pas

Le Premier ministre jouait son rôle en tout cas. Ainsi c’est Laurent Fabius, Premier ministre, qui, au cœur de l’affaire Greenpeace, a fini par obtenir du Président la démission de Charles Hernu, ministre de la Défense, que François Mitterrand défendait bec et ongles. Position de résistance que Nicolas Sarkozy tient aujourd’hui avec Eric Woerth, s’infligeant ainsi des complications politiques qu’il aurait pu éviter.

Autant en économie ou en matière sociale, Nicolas Sarkozy a autour de lui de véritables interlocuteurs, autant en matière politique, personne ne dit mot dans son entourage proche. Il est vrai qu’il se considère comme le seul compétent: «C’est mon métier», a-t-il coutume de dire, ajoutant «cela fait 30 ans que je le fais!» pour clore toute discussion. Ainsi l’absence de filtre, de contre-expertises, sans parler de contre-pouvoir, fait que Nicolas Sarkozy, lorsqu’il n’a plus la main, n’a personne pour lui suggérer qu’il pourrait agir autrement.

Et dans ce contexte, on lui prête tous les coups de fil de la terre. En se souvenant que c’est sur un coup de téléphone comminatoire qu’il avait obtenu que le préfet chargé de la sécurité en Corse soit écarté, après l’intrusion d’un groupe nationaliste dans la villa de son ami Christian Clavier.

On peut se dire: Nicolas Sarkozy est un ami solide. Mais son indignation l’a conduit à une mauvaise décision, car ce policier faisait sur l’île un travail remarquable et remarqué. De la même façon, lorsque le président Bernard Accoyer indique qu’il a pris «seul» la décision d’interrompre les débats sur la réforme des retraites, tout le monde comprend le contraire et pense qu’il a agi après avoir reçu le célèbre coup de fil. Signé Furax!

Jean-Marie Colombani

Photo: Conférence des ambassadeurs, en août 2010. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool 

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