Culture

Le mauvais «documentaire» du duo Affleck-Phoenix

Dana Stevens, mis à jour le 17.09.2010 à 17 h 47

Joaquin Phoenix et son beau-frère se noient dans I'm Still Here, une étrange tentative de cinéma-vérité.

Casey Affleck et Joaquin Phoenix en 2008. REUTERS/Robert Galbrai

Casey Affleck et Joaquin Phoenix en 2008 à San Francisco. REUTERS/Robert Galbraith

Le réalisateur de I'm Still Here, Casey Affleck, confirmé jeudi 16 septembre au New York Times que son «documentaire» est bel et bien une «performance» de son acteur principal, Joaquin Phoenix, qui y joue son propre rôle.

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Ce qu'il y a de pire à propos de I'm Still Here, c'est que ce film existe. Ça ne m'intéresse pas vraiment de débattre du degré d'authenticité de ce «documentaire» (le générique de fin crédite des scénaristes, preuve s'il en est qu'on a pas exactement à faire à du cinéma vérité), mais il semblerait –c'est même flagrant– que le réalisateur Casey Affleck et son beau-frère Joaquin Phoenix (également producteur) aient eu l'idée de ce film ensemble et décidé de s'inspirer de faits réels et les détourner pour en faire de la chair à ciné. Mais le pourquoi du comment –Phoenix qui souffrait d'une dépression nerveuse auto-destructrice rendue possible par la prise de médicaments, matière parfaite à documenteur– rend l'ensemble plutôt indigeste.

La transformation de Joaquin Phoenix

A la fin du tournage de son dernier film, Two Lovers (dans lequel il livre d'ailleurs une performance exceptionnelle), Phoenix annonça brusquement qu'il quittait le cinéma pour se lancer dans une carrière d'artiste hip-hop. Il a alors pris du poids, adopté une barbe style hassidique et une coiffure style SDF, et commencé à marmonner bizarrement lors de ses apparitions pour la promo de Two Lovers, au sommet de son art lors d'une interview pour le moins humiliante chez David Letterman début 2009. Pendant tout ce temps, Affleck le couvrait et prétendait être en plein tournage d'un documentaire sur le changement de carrière de son beau-frère. On aurait dit un coup froidement orchestré par des potes sur un campus, mais maintenant que le produit du dur labeur d'Affleck est sorti, on se rend compte qu'il s'agit moins d'une performance Kaufmanesque que d'un délire total à la GG Allin. En sortant de la projection, je n'ai plus de doute quant au fait que Phoenix est un homme paumé, foutu, et qui souffre, et que quel que soit le projet auquel il pensait collaborer, il avait forcément en tête quelque chose de bien plus grandiose que ce pauvre documentaire sordide.

Si vous avez vu une scène de I'm Still Here, vous les avez (littéralement, ou presque) toutes vues. Joaquin filmé encore et toujours dans des chambres en désordre et mal éclairées, à traiter de tous les noms les parasites qui l'escortent (deux jeunes hommes identifiés comme ses «amis et assistants») et se plaindre de leur incapacité à comprendre ou bien à l'accompagner dans sa transition d'acteur à rappeur. On le voit fumer de l'herbe, sniffer de la coke, se payer des prostituées et lire ses propres interviews sur Internet, tout en s'imaginant que Sean «Puffy» Combs –qu'il poursuit à travers tout le pays– le prendra suffisamment au sérieux pour produire son rap ridicule d'amateurisme. On y découvre un Phoenix tellement horrible –grossier, arrogant, paranoïaque, complètement dépourvu de charisme– qu'on se dit qu'il fait forcément semblant, au moins en partie. Le film n'arrive pas à se décider s'il doit faire de ce  pitoyable guignol hollywoodien son méchant, son héros tragique, ou bien le dindon d'une farce genre télé-réalité.

Un film nauséabond

A moins de m'être complètement fait avoir par un Phoenix en pleine possession de ses moyens et qui se tapait en fait des barres de rire hors-caméra avec l'équipe, j'estime que tous ceux qui ont participé à l'élaboration et à la distribution de ce film méritent d'être punis. Et même si Phoenix est vraiment toxicomane et qu'il souffre de troubles mentaux, sa collaboration au documentaire ne rend pas le film moins nauséabond. Celui-ci tergiverse sur les conditions mêmes de sa création: que faisait la famille de Phoenix pendant le tournage, surtout sa soeur, Summer? (Si mon mari jetait en pâture mon frère et ses galères comme Affleck le fait avec Phoenix, je divorcerais sur-le-champ.) Comment Affleck a-t-il justifié la présence d'une équipe de tournage à tous ceux qui ont participé au film? Pourquoi les caméos des stars (Puffy, Ben Stiller, Edward James Olmos) ont l'air un peu trop préparés pour êtres vrais? (A sa décharge, c'est Puffy qui nous livre la performance la plus comique du film, lorsqu'il écoute la démo humiliante de Phoenix en fixant la caméra avec un regard impassible.)

Si vous avez toujours l'intention d'aller voir ce film, sans imaginer à tort que vous allez apprendre quoi que ce soit sur la célébrité, la réinvention de soi ou l'art performance, sachez qu'il y a un thème récurrent, certaines scènes impliquant toutes sortes de liquides corporels. Dans un moment d'humiliation tout-à-fait inutile, la caméra s'attarde longuement sur Phoenix qui vomit dans les toilettes après un concert qui a très mal tourné, un assistant tenant le câble de son micro pour le protéger du carnage. Dans une autre scène, un des laquais de Phoenix prend sa revanche en lui tendant un piège scato répugnant.

Enfin, après 107 minutes en sa compagnie, on a enfin droit à une coda sentimentale où l'on voit Phoenix se rendre à Panama pour voir son père (joué, et ça peut prêter à confusion, par le vrai père de Casey Affleck). La dernière scène du film montre Phoenix patauger dans un ruisseau dans lequel il se baignait petit. Les violons attaquent, et il s'immerge lentement dans l'eau, jusqu'à disparaître complètement. Qu'est-ce qui donne le droit à Affleck de passer soudainement du voyeurisme cru au pathos forcé? Joaquin Phoenix coule, mais moi c'était plutôt à la cheville de Casey Affleck que j'ai eu envie d'attacher une pierre.

Dana Stevens

Traduit par Nora Bouazzouni

Photo: Casey Affleck et Joaquin Phoenix en 2008 à San Francisco. REUTERS/Robert Galbraith

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