Culture

Femmes de chambre(s)

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 15.09.2010 à 19 h 49

Du film noir au porno fétichiste en passant par les œuvres sociales et critiques, on trouve souvent une housemaid dans les environs. Tantôt simple objet sexuel, tantôt facteur révolutionnaire ou espion discret.

Capture d'écran de la bande-annonce de The Housemaid

Capture d'écran de la bande-annonce de The Housemaid

Après la femme adultère (Une Femme coréenne) et les dérives du pouvoir (The President's Last Bang), Im Sang-soo continue sa dissection de la société. Cette fois-ci, c’est au tour de la gouvernante, une figure qui cristallise nombreux aspects de l’imaginaire collectif contemporain.

Du film noir au porno fétichiste en passant par les œuvres sociales et critiques, on trouve souvent une housemaid (traduisez par servante, aide-gouvernante, gouvernante, soubrette ou femme de chambre) dans les environs. Peu de personnages peuvent se vanter d’une telle diversité de genres. Tantôt simple objet sexuel, tantôt facteur révolutionnaire ou espion discret, la femme de chambre est devenue une figure qui symbolise souvent les dysfonctionnements de la société. Un élément perturbateur qui a l’étrange capacité de mettre au jour les tensions refoulées.

C’est le cas dans The Housemaid, le dernier long métrage d’Im Sang-soo, qui sort en salles cette semaine en France.

Remake du film du même nom réalisé en 1960 par son compatriote Kim Ki-young, l’histoire raconte l’arrivée d’Euny comme aide-gouvernante dans une famille riche et les conséquences de sa liaison avec le mari.

Témoin privilégié

On retrouve dans le film toutes les caractéristiques qui ont fait le succès de la gouvernante au cinéma. A commencer par la critique sociale et économique sous-jacente à tout bon film sur les excès de la classe dominante. Figure éminente de l’univers classique bourgeois, la femme de chambre est toujours le témoin invisible et réservé des vices dissimulés derrière le «charme discret de la bourgeoisie». On pense à Claude Chabrol, bien sûr, dont ce fut l’un des thèmes favoris tout au long de sa carrière. Une large panoplie de personnages ambigus et fourbes qui cachaient toujours un secret inavouable. Mais on se rappelle surtout de Luis Buñuel qui, en 1964, adapta au cinéma Le journal d’une femme de chambre, roman d'Octave Mirbeau paru en 1900.


LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE
envoyé par LTT. - Futurs lauréats du Sundance.

(D’autres images du film sont à voir ici.)

Jeanne Moreau y incarne Célestine, une bonne qui arrive dans une famille aisée de province et va bientôt découvrir les turpitudes et les déviances qui caractérisent chacun de ses maitres. Fétichisme, dépravation, bigoterie, hypocrisie, rien n’y manque ce qui fera dire à Célestine que «si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens».

On est loin des affables «Madame est servie» du Charme discret de la bourgeoisie, de la vision idyllique de Geneviève, histoire d'une servante (1851) d’Alphonse de Lamartine ou de l’image du domestique dévoué (voir Mr. Stevens-Anthony Hopkins dans Les Vestiges du jour de Kazuo Ishiguro adapté au cinéma par James Ivory). Pourtant pas vraiment question de faire la révolution. Célestine finit par devenir elle-même une maîtresse, avec ses domestiques, reproduisant ainsi le cycle de l’injustice sociale. C’est cruellement évident dans la version de Mirbeau où elle part même avec le jardinier qu’elle soupçonne pourtant d’avoir assassiné une petite fille. Chez Buñuel, curieusement, la morale est sauve et, après avoir dénoncé l’assassin, la bonne se marie avec le capitaine. Cet antagonisme souvent larvé se matérialise en revanche en conflit ouvert dans le majestueux The Servant (1963), de Joseph Losey ou La Cérémonie (1994), de Chabrol.

French Housemaid

Mais si la femme de chambre a souvent un rôle de dénonciation ou de critique, elle est aussi la cause principale qui déclenche la fin de la mascarade. Et cela passe presque toujours par le désir sexuel qu’elle suscite. Catalyseur d’une insatisfaction et d’une perversion, elle devient l’objet du fantasme face à une vie trop réglée ou perçue comme inauthentique. Un air de liberté qui balaye l’ennui de la vie quotidienne. Déjà le terme français de «soubrette» renvoie, à la fois, à la gouvernante et à la tenue affriolante et volontairement sexy de domestique utilisée dans les films X et les milieux fétichistes. Ce n’est pas un hasard si la French Housemaid est devenue (en rude concurrence avec sa consœur japonaise) une figure incontournable du monde du porno ces dernières années. Même dispositif dans The Housemaid où Hoon (le mari) succombe aux charmes de sa servante avec les terribles conséquences que cela aura. Une faiblesse de la chair qui instaure une inévitable relation de pouvoir malsaine qui se déploie sous différentes formes.

Ainsi, dans la première version de Kim Ki-young, la femme de chambre prend le pouvoir et menace le mari de le dénoncer à sa femme. Dans Le journal d’une femme de chambre, Célestine parle des «lèvres charnues, très rouges et souriantes» qui «attestent la force et la bonne humeur» de «Monsieur» tout en concluant: «Je parie qu’il est porté sur la chose, lui… J’ai vu cela, tout de suite.» Pourtant, cette tension sexuelle ne se concrétisera pas, car la protagoniste repoussera les avances de son maître. Buñuel, lui, a bien compris que la housemaid est en quelque sorte une version possible de la femme fatale, désirable et obscure, qu’il utilisera dans Susana la perverse (1951) ou Cet obscur objet de désir (1977). Une lointaine cousine de Belle de Jour (1966) où il joue, à rebours, avec ces mêmes fantasmes.

Un tandem imprévisible

Un érotisme palpable et pernicieux qui débouche toujours sur quelque chose de plus profond. Car, à travers la sexualité, c’est d’abord et avant tout la relation entre deux êtres qui est en jeu. Une configuration privilégiée de la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, c’est-à-dire l’amour, la haine, la dépendance (ou le besoin), l’admiration qu’une personne a envers une autre. Quelque fois, cela donne des rapprochements surprenants comme l’humanité de la servante Anna dans le bouleversant Cris et chuchotements (1973) d’Ingmar Bergman ou le double jeu de la servante dans La Ciénaga (2001), un portrait suffocant sur l’embourbement moral et l’apathie existentielle d’une certaine société argentine contemporaine, signé Lucrecia Martel.

Mais le plus souvent, cela finit par un drame. La servante décide parfois de mettre fin à l’injustice et au mensonge. C’est le cas, par exemple, de l’excellent jeu psychologique (doublé, bien sûr, de sa part d’érotisme en la personne de la «soeur» Véra, interprétée par Sarah Miles) qui se met en place dans The Servant. Une réflexion sur le pouvoir, l’asservissement, l’autorité et les luttes de classe que l’on retrouve aussi dans Mademoiselle Julie (1888) d'August Strindberg ou Maître Puntila et son valet Matti (1948) de Bertolt Brecht. Du théâtre? Il suffit de voir ce qui se passe avec le majordome de la famille Bettencourt.

La servante était en noir

Et la femme de chambre peut ainsi se transformer finalement en redoutable meurtrière. C’est le doute qui plane toujours dans les romans policier et que Célestine résume par ces mots: «Quand je pense qu’une cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de ses maîtres, une pincée d’arsenic à la place du sel, un petit filet de strychnine au lieu du vinaigre… et ça y est…» Une tentation que Chabrol a mis en scène dans la dernière scène de La Cérémonie (1994) où Sophie, la servante interprétée par Sandrine Bonnaire, affirme avec ironie qu’elle va «tout ranger» après sa macabre intervention.

Il en va de même, par exemple, dans Les Bonnes de Jean Genet ou dans l’ambiance inquiétante de Rebecca (1940) d’Alfred Hitchcock.

Femme objet, habile manipulatrice, meurtrière en puissance, témoin de l’injustice sociale, symbole d’une possible libération sexuelle, victime malgré elle, soutien indispensable, la housemaid peut être tout ça (et bien plus encore). Reflet des dérives, des tensions et des excès de la société, la femme de chambre a su évoluer avec son temps. Parions qu’elle sera toujours là dans 20 ans.

Aurélien Le Genissel

Photo: Capture d'écran de la bande-annonce de The Housemaid 

Aurélien Le Genissel
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