Monde

Benoît XVI en Angleterre: que va-t-il faire dans cette galère?

Henri Tincq, mis à jour le 17.09.2010 à 12 h 31

Des manifestations d’athées et d’homosexuels sont prévues à Londres. La première visite d’Etat d’un pape en Grande-Bretagne s’annonce difficile. Deux systèmes de pensée opposent une société britannique ultralibérale à un pape qui, en béatifiant le cardinal Newman, relancera ses attaques contre le «relativisme» des valeurs.

Dans la cathédrale Sainte Marie, à Edinbourg, le 15 septembre 2009. REUTERS/Dyla

Dans la cathédrale Sainte Marie, à Edinbourg, le 15 septembre 2009. REUTERS/Dylan Martinez

La Grande-Bretagne et le pape Benoît XVI sont-ils faits pour se comprendre ou pour se haïr? On en saura plus à l’issue de la première visite d’Etat qu’un pape fait dans le pays du jeudi 16 au samedi 19 septembre. Jean-Paul II avait été le premier pape, en 1982, à visiter la Grande-Bretagne, depuis la rupture avec Rome et le catholicisme par le roi Henry VIII et l’établissement de l’Eglise anglicane. Mais il s’agissait d’une simple visite pastorale. Cette fois, Benoît XVI a été invité et reçu par la reine Elizabeth II dans sa résidence d’Edimbourg en Ecosse. Il se rend à Glasgow, à Londres et à Birmingham, rencontre tout le gotha politique, culturel et celui des affaires au Westminster Hall de Londres, là où Thomas More avait été condamné à mort en 1535 pour avoir nié qu’Henry VIII fut le chef de la nouvelle Eglise.  

A première vue, Benoît XVI n’est pas le bienvenu en Grande-Bretagne. Des polémiques l’ont précédé sur le coût de cette visite qui sera pris en charge en partie par le contribuable. Selon un sondage publié dans le Times du 14 septembre, seuls 14% des Britanniques se disent favorables à la visite du pape et prêts à y contribuer. Le gouvernement financera cette visite à hauteur de 12 millions de livres (14 millions d’euros). L’Eglise catholique locale –10% de la population– versera 10 millions (12 millions d’euros). Elle fera payer 25 livres (30 euros) l’accès à la messe du pape, ce qui fait beaucoup jaser outre-Manche. Mais elle n’a toujours pas fini de rembourser la visite de Jean-Paul II en 1982! 

Protestations

Des manifestations de rues sont annoncées par des associations athées ou homosexuelles, dont la plus importante est prévue samedi 18 septembre à Londres entre Hyde Park et Downing Street. Des provocations entretiennent un climat d’hostilité. Le scientifique Richard Dawkins fait campagne pour que le pape soit transféré à la Cour internationale de La Haye afin qu’il y soit jugé pour «crimes contre l’humanité». Un militant gay, Peter Tatchell, a lancé une pétition sur le web demandant l’annulation du voyage, parce que le pape représente, selon lui, «une opposition intolérante aux droits des femmes, à l’égalité pour les homosexuels, à la recherche sur les cellules-souches d’embryon, à l’utilisation du préservatif». L’écrivain Philipp Pulman a souhaité que «la misérable Eglise catholique disparaisse», alors qu’une journaliste du Times, Caitlin Moran, a envoyé un message sur Twitter à 29.000 abonnés, ainsi redigé: «L’Eglise baise les gosses et hait les femmes.»

Que va faire le pape dans cette galère? Pour le moment, il dédramatise: «Cela fait partie du climat normal d’une société pluraliste comme la société britannique», a déclaré Federico Lombardi, son porte-parole. Mais il est vrai qu’un mouvement athée et antipape se développe dans ce pays réputé pour sa grande tolérance, lié en particulier au scandale de la pédophilie dans le clergé. Benoît XVI avait fait l’unanimité contre lui en manifestant son opposition, en février dernier, à une loi antidiscriminations alors en cours de discussion à Londres. Devant des évêques réunis à Rome, il avait dit: «Votre pays est bien connu pour l’égalité des chances pour tous. Cependant, certaines lois destinées à réaliser cet objectif imposent des restrictions injustes à la liberté des communautés religieuses d’agir en accord avec leurs croyances.» L’Eglise catholique ne veut pas se trouver contrainte, au nom de la lutte contre les discriminations, à embaucher des homosexuels dans ses écoles, mais Benoît XVI avait choqué tout le pays.

Y a-t-il donc incompatibilité entre l’hyperlibéralisme de la société anglaise et l’orthodoxie de ce pape réputé pour sa défense stricte de la doctrine et de la morale catholiques, son sens aigu de la liturgie traditionnelle et du dogme, son souci de réaffirmation, partout dans le monde, de l’identité chrétienne? Ce voyage pourrait se résumer en un choc de «valeurs». Connu pour ses maladresses, injustement perçu dans le rôle unique de l’ombrageux théologien, loin du charisme populaire de Jean-Paul II, le pape ne part pas gagnant dans ce type d’affrontement. Il cherchera à désarmer les critiques par ses discours et par ses gestes. A Londres, il recevra probablement une dizaine de victimes de prêtres pédophiles. Avec ses «frères» anglicans, il participera à une célébration œcuménique à l’abbaye de Westminster, lieu de sépulture de la plupart des rois et reines d’Angleterre. Il rencontrera le Premier ministre David Cameron, le vice-Premier ministre Nick Clegg et la chef de l’opposition travailliste (Harriet Harman). Il aura des entretiens avec les chefs des différentes religions.

Sa vision de la société britannique

Le pape profitera surtout de la cérémonie de béatification, dimanche 19 septembre à Birmingham, du cardinal John-Henry Newman (1801-1890) –principal motif de son voyage en Grande-Bretagne– pour dire sa vision de la société britannique. Converti de l’anglicanisme, le cardinal Newman est l’une des plus grandes figures de la pensée chrétienne moderne. De son temps, il était hanté par les défis surgis de la nouvelle culture historique et scientifique et la montée de l’incroyance. Il fut l’adversaire du «libéralisme» des idées et des mœurs, mais passe, aujourd’hui encore, pour un «prophète», grâce à la primauté qu’il donne à la liberté de conscience personnelle, à l’étude des sources bibliques, clé du rapprochement entre les Eglises séparées, à l’urgence pour les chrétiens d’être davantage présents à leur temps. Précurseur du concile Vatican II (1962-1965), Newman a défini une manière d’être catholique qui conjugue la fidélité à Rome et les exigences de l’intelligence critique et de la raison.

On aura reconnu dans ce portrait l’un des théologiens préférés de Benoît XVI. Celui-ci fera en Angleterre de nouveaux développements sur l’harmonie nécessaire entre la foi et la raison. Dans son discours de Birmingham, il prendra appui sur le cardinal Newmann pour dire la modernité de ses intuitions et répéter que le «libéralisme» et le «relativisme» sont les principales menaces pour la foi et la société en Occident. Mais sera-t-il entendu d’une société britannique en pleine évolution, apparemment lasse des discours religieux, faiblement pratiquante, réclamant toujours plus de sécularisation et de laïcité dans un pays où Eglise officielle et Etat ne sont toujours pas séparés?

Après le volet politique et théologique, suivra le volet oecuménique. Les relations ne sont pas au beau fixe entre anglicans et catholiques. On est passé d’un dialogue enthousiaste à la sortie du concile Vatican II à un dialogue plus méfiant aujourd’hui. La décision de l’Eglise d’Angleterre, Eglise-mère de la Communion anglicane, d’ordonner prêtres des femmes  –et elle ordonnera bientôt des femmes évêques– a été perçue à Rome comme un coup d’arrêt dans le rapprochement. L’ordination d’évêques homosexuels aux Etats-Unis a aggravé la division, au sein même de l’Eglise anglicane. A sa manière, le pape a tiré les leçons de ces crises. Il a ouvert la porte aux anglicans mécontents qui désirent entrer dans l’Eglise catholique. Il a créé un nouveau type de diocèse intégrant les anglicans dissidents, tout en leur permettant de garder des éléments du patrimoine spirituel et liturgique anglican.  

Cette offre d’adhésion a été perçue comme du débauchage dans certains milieux en Grande-Bretagne. Mais elle n’intéressera pas les anglicans «évangéliques» farouchement opposés aux ministres homosexuels, mais trop éloignés de la tradition catholique pour rejoindre Rome. Cette main tendue ne pourra toucher que des groupes anglicans conservateurs qui ont déjà pratiquement fait sécession comme la Traditional Anglican Communion (TAC) qui condamne depuis toujours l’ordination sacerdotale de femmes et d’homosexuels et les bénédictions de mariages gays. Jusqu’à présent, un seul groupe a demandé son rattachement à l’Eglise catholique selon les nouvelles dispositions: c’est l’Anglican Church in America qui ne revendique que 2.500 fidèles.

C’est sans doute la raison pour laquelle Mgr Rowan Williams, archevêque de Canterbury et primat de toute l’Eglise anglicane, ne prend pas la nouvelle situation au tragique. Il le dira au pape à Westminster: sa décision touchant les anglicans n’est pas un acte d’agression. Et il incitera à la reprise du dialogue entre les deux Eglises. L’exquise courtoisie des sujets de sa majesté ne pourra cependant empêcher les désaccords polis. La visite de Benoît XVI en Grande-Bretagne est déjà qualifiée de difficile. On ne saurait trouver meilleur euphémisme.

Henri Tincq      

Photo: Dans la cathédrale Sainte Marie, à Edinbourg, le 15 septembre 2009. REUTERS/Dylan Martinez

 

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