France

La presse et le pouvoir

Thomas Legrand, mis à jour le 16.09.2010 à 9 h 25

Sans la presse, il n'y aurait pas d'«affaires».

Pages unes du Monde Philippe Wojazer / Reuters

Pages unes du Monde Philippe Wojazer / Reuters

Les journalistes du Monde confirment avoir des preuves que la DCRI (le contre-espionnage) a enquêté sur une de leurs sources, un magistrat de la garde rapprochée de Michèle Alliot-Marie. Une source qui aurait permis au journal de sortir des informations sur l’affaire Woerth-Bettencourt.

Nous voilà donc en présence d’un conflit ouvert entre le journal le plus prestigieux de la presse française et le pouvoir exécutif. Le Premier ministre s’est inquiété que le secret de l’instruction soit violé. Alors François Fillon accuse la source, pas la presse mais par ricochet il fait aussi la leçon aux médias qui «livrent en pâture» des éléments de l’enquête. Mais il se trouve que la presse n’est pas soumise au secret de l’instruction, même si elle doit être responsable et ne pas piétiner la présomption d’innocence dans la formulation de ces récits.

Défiance grandissante

Ce n’est, certes, pas toujours le cas mais la difficulté (et notamment dans l’affaire Woerth) c’est que, bien souvent c’est la presse qui est à l’origine de la divulgation de faits qui, par la suite donnent lieu à des poursuites. C’est donc normal et sain qu’elle enquête de son côté. Si les mises en gardes du Premier ministre et des responsables de la majorité qui répètent que la presse ne doit pas s’ériger en tribunal bis sont justifiées sur le principe, cet argument serait un peu plus audible si un juge d’instruction était chargé de l’affaire Woerth, si une enquête véritablement indépendante était menée. Ce n’est toujours pas le cas et le procureur en charge de ce dossier agit sous l’autorité du ministre de la Justice, c'est-à-dire de l’exécutif.

Si la presse devait attendre l’éventuel procès pour révéler ce qu’elle sait, il n’y aurait tout simplement pas d’affaire. On n'aurait rien su sur les affaires concernant la mairie de Paris à l’époque de Jacques Chirac puisque, pour tout un tas de raisons, les procédures ont trainé en longueur et qu’à la fin, il n’y a même pas eu de procès...

De fait, la défiance est grandissante entre la presse et le pouvoir. Dans la majorité, on parle même de «sarko bashing», comme s’il y avait une cabale de la presse contre le président de la République. C’est vrai qu’il fut un temps où Nicolas Sarkozy semblait être le chouchou des médias. Au début du quinquennat, et surtout quand il n’était pas encore Président. Il était alors celui qui asticotait la majorité, celui qui mordait les mollets du président de la République. Face à Jacques Chirac, dinosaure d’une Ve République vieillissante, il incarnait une certaine liberté de ton. C’était une sorte de poil à gratter de la majorité qui avait le culot de ne pas cacher son ambition personnelle, ça ressemblait à de la modernité, à une langue déboisée assez bienvenue. On pouvait penser qu’il rendrait le pouvoir plus transparent.

La presse, qui a une fonction naturelle de contre-pouvoir (même si ça ne se voit pas toujours assez, convenons-en), a tendance à être assez indulgente et bienveillante avec ceux qui critiquent la majorité de l’intérieur et comme –en plus– elle est assez moutonnière, les amours et désamours font masse. La critique interne du camp qui détient le pouvoir est rassurante, surtout dans un système centralisé avec une communication hyper vissée comme le nôtre. Les hommes politiques l’ont bien compris. Rien de tel, pour avoir de l’audience, que de critiquer son camp. Aujourd’hui, c’est Nicolas Sarkozy qui subit la critique tout simplement parce qu’il représente le pouvoir, le pouvoir centralisé et parfois abusif.

Thomas Legrand

Photo: Pages unes du Monde. Philippe Wojazer / Reuters

 

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