Monde

L'Eglise catholique n'est pas au-dessus de la justice des hommes

Christopher Hitchens, mis à jour le 17.09.2010 à 12 h 33

L’Eglise catholique doit être tenue responsable de ses crimes.

Le Pape Benoît XVI à Rome le 5 septembre 2010, REUTERS/Alessia Pierdomenico

Le Pape Benoît XVI à Rome le 5 septembre 2010, REUTERS/Alessia Pierdomenico

En lisant le nouveau livre, limpide et brillant de Diarmaid MacCulloch Christianity: The First Three Thousand Years (une histoire contée avec une empathie certaine, bien qu’anglicane, pour son sujet), je suis tombé sur ce passage tiré de la profession de foi du Cardinal John Henry Newman, Apologia Pro Vita Sua:

«L’Église catholique préfèrerait de loin que le Soleil et la Lune tombent des Cieux, que la terre s’effondre et que les millions d’êtres qui la peuplent meurent lentement de faim plutôt que de voir une âme, non pas perdue, mais succomber à ne serait-ce qu’un seul péché véniel, prononcer délibérément ne serait-ce qu’une contre-vérité, ou voler sans la moindre excuse ne serait-ce qu’un quart de penny».

Dans quelques jours, Joseph Ratzinger va effectuer un des voyages les plus importants de son pontificat en se rendant en Grande-Bretagne pour y annoncer la béatification de l’auteur de ces propos remarquables. Je ne compte pas vous parler aujourd’hui de dogme catholique, ne disposant pas de l’espace nécessaire pour analyser cette affirmation hystérique et fanatiquement totalitaire de Newman, émanant par ailleurs d’un homme instruit et reconnu pour sa relative «modération». Je me propose seulement de tenter de savoir à quoi l’Église ressemblerait si les critères évoqués par Newman devaient être mis en pratique, même partiellement.

Une question simple

Comme l’actualité nous l’a durement rappelé, l’Eglise catholique et romaine préfère en effet que les cris des enfants violés et victimes de sévices soient ignorés, que les excuses et les alibis de leurs violeurs et bourreaux soient acceptés, que des mensonges éhontés et sordides soient propagés et que les fonds levés officiellement pour les pauvres soient utilisés à des fins de corruption indigne, plutôt que de voir la robe auguste de cette Eglise, conçue par des hommes, souillée par la moindre de ces affaires, et encore moins de voir posée la plus petite limite à son droit autoproclamé d’être juge et parti pour tout ce qui la concerne.

Au début de cette année, les autorités de l’Eglise catholique, de l’Irlande à l’Allemagne et de l’Australie à la Belgique en passant par les Etats-Unis ont été confrontées aux répercussions de décennies de sévices sexuels soigneusement étouffés. J’avais alors, dans un article, posé une question simple: pourquoi tout ceci ne relevait-il pas de la justice et de la police? Pourquoi demandions-nous à l’Eglise de «mettre de l’ordre dans sa maison», expression qui résumait à elle seule la cause du problème auquel nous étions confrontés? Pourquoi était-il si rare de voir un prêtre ou un évêque répondre de ses actes devant la justice et ce, généralement, après une longue période de protection accordée par les propres «cours de justice» de l’Eglise?

Le Procès du Pape

À la suite de cet article, je me suis entretenu au téléphone avec Geoffrey Robertson, un avocat britannique reconnu dans le domaine des droits de l’Homme. Je n’ai pas regretté mon appel. Un généreux groupe d’humanistes et d’athéistes ayant accepté de régler ses modestes émoluments, Roberston a pu produire un acte d’accusation détaillé contre la Papauté et l’a rendu accessible à toutes les parties intéressées ou mécontentes. Intitulé «Le Procès du Pape: La responsabilité du Vatican dans les violations des Droits de l’Homme», il vient d’être édité au Royaume-Uni par Penguin Books. (Il sera disponible aux Etats-Unis en octobre).

Comme pour coïncider avec sa publication et la venue du Pape Ratzinger sur le sol de Grande-Bretagne, la récente découverte de l’état de déliquescence de l’Eglise de Belgique a donné au scandale un relief encore plus aigu. L’ancien évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, a fini par admettre s’être rendu coupable d’inceste ainsi que de viols sur la personne de ses neveux sur une période allant de leur cinquième anniversaire à leurs 18 ans. Des enregistrements ont été découverts sur lesquels le supérieur hiérarchique de cet homme, le cardinal Godfried Danneels, exigeait des victimes qu’elles se taisent.

Un rapport officiel, commandité par les autorités séculières, a par la suite pu démontrer que ces pratiques étaient la règle au sein de toute la hiérarchie de l’Eglise belge, qui prenait sur elle de pardonner les violeurs et de faire pression sur leurs victimes. Bien plus tard, il y a un mois environ, la police belge est enfin sortie de sa trop célèbre torpeur et a effectué quelques perquisitions dans des bâtiments ecclésiastiques afin de trouver d’éventuelles preuves. Joseph Ratzinger, qui n’avait jusqu’ici pas jugé utile d’élever la voix pour condamner les actes de ses sous-fifres de Belgique, s’est soudainement mis à hurler au scandale –celui de l’intervention de la police.

Le soleil et la lune n’ont pas besoin de choir

La plaidoirie de Robertson s’ouvre sur la description méticuleuse de la manière dont les actes de pédophilie ont été systématiquement couverts grâce à la collusion entre les autorités catholiques locales et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à Rome, un service qui, sous le pontificat de Jean-Paul II, était administré par Ratzinger lui-même. Cette obstruction à la justice fut si flagrante que bon nombre d’apologistes catholiques commencent à blâmer le défunt souverain pontife afin de tenter d’excuser son adjoint et successeur… tout en continuant de pousser pour la béatification de Jean Paul II! Le texte examine ensuite avec soin les prétentions du Vatican à être un Etat, et la prétention qui en découle, celle de l’immunité légale du Pape, même en cas de violation massive des Droits de l’Homme. Sans trop d’efforts, Roberston démontre que ces prétentions sont totalement dérisoires et fondées, par surcroît, sur une longue histoire de collaborations déshonorantes avec des dictatures et de protection envers des criminels recherchés.

Le Cardinal Newman lui-même s’était montré plutôt réservé à l’encontre de la proclamation, à la fin du XIXe siècle, de l’infaillibilité du Pape. Il avait également exigé d’être inhumé aux côtés du compagnon de toute sa vie, Ambrose St. John. Les autorités catholiques, en quête de reliques, ont honteusement exhumé leurs corps en 2008, sans y trouver quoi que ce soit qui ait survécu à la décomposition. Ces faits sont grotesques en eux-mêmes, mais pas aussi grotesques que l’air d’innocence persécutée que ces autorités se donnent lorsqu’elles sont confrontées à leurs crimes obscènes. Il existe enfin un guide complet de recours légal, qui peut être utilisé par une victime ou par un procureur pour traîner devant la justice une institution créée par les hommes, ainsi que son représentant. Le soleil et la lune n’ont pas besoin de choir et toutes les espèces n’ont pas à disparaître pour expier ses péchés –seule une application simple de la justice séculière est nécessaire. Combien de temps encore sera-t-elle différée?

Christopher Hitchens

Traduction Antoine Bourguilleau

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