Jean-François Copé: la Chine, un monde à explorer

Une jeune femme traverse un pont à Shanghai. Dans le fond, Pudong, septembre 201

Une jeune femme traverse un pont à Shanghai. Dans le fond, Pudong. REUTERS/Aly Song

Le pays n'est pas un modèle, mais la France doit apprendre à mieux connaître ce partenaire.

Cet été, la Chine a dépassé le Japon pour devenir la 2e économie mondiale. C’est un pas symbolique de plus vers le leadership économique qui lui semble promis. Avec ses 4.909 milliards de dollars de PIB (environ 3.800 euros), la Chine est encore loin des 14.206 milliards du PIB américain, mais si elle maintient un rythme de croissance à deux chiffres, elle pourrait devenir la première puissance économique d’ici à 2040. La vitesse avec laquelle la Chine avance est prodigieuse: la part de son économie dans le PIB mondial est passée de 1,8% en 1978, à 8,4% en 2009!

Je me suis rendu en Chine durant le mois d’août pour essayer de mieux comprendre ce phénomène de développement à marche forcée, dont on peine parfois à saisir l’ampleur depuis la France, alors que ses implications sont majeures pour l’ensemble du monde. J’avais déjà effectué des «voyages éclairs» en Chine dans des cadres officiels, peu propices à une découverte du pays «réel», en tant que ministre du Budget en mars 2006, ou pour les Jeux olympiques de Pékin. Cette fois-ci, j’ai souhaité passer quinze jours là-bas, entre Hong-Kong, Pékin et Shanghai. C’était indispensable pour prendre le temps de mieux «sentir» le pays en rencontrant à la fois des acteurs de la vie politique et économique, mais aussi, grâce à des amis qui sont sur place, des «Chinois moyens», issus de la société civile. Je veux vous livrer trois remarques qui me sont venues à l’esprit au fil de ce voyage.

1/ La Chine dégage un dynamisme qui contraste avec le sentiment de peur qui paralyse souvent notre pays. Malgré les entraves aux libertés publiques, les inégalités sociales, les menaces écologiques, tous les Chinois que j’ai pu rencontrer, du chauffeur de taxi au chef d’entreprise, m’ont paru convaincus que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, qui est déjà meilleur qu’hier. Cette flamme que j’ai vue dans les yeux des Chinois, nous avons perdu l’habitude de la voir dans le regard des Français. Cette impression est confortée par les résultats de l’étude que la fondation pour l’innovation politique a réalisée en 2008 sur les jeunesses du monde face à l’avenir (en pdf). Il en ressortait que les Chinois de 16 à 29 ans sont beaucoup plus confiants que les jeunes Français du même âge… Ils ont foi:

  •  En l’avenir en général: 43% des jeunes Chinois pensent que leur avenir est prometteur contre 26% des Français. 45% des Chinois sont convaincus qu’ils ont une liberté et un contrôle total sur leur propre avenir, contre 22% des jeunes Français…
  • En leur avenir professionnel: les Chinois de 16-29 ans sont 56% à être certains qu’ils auront un bon travail dans l’avenir, contre 27% des Français;
  • En l’esprit d’initiative: ils sont 89% à penser qu’il est important de développer l’esprit d’entreprise chez leurs enfants (21% en France);
  • En la solidarité: 63% des jeunes Chinois se disent prêts à payer les impôts nécessaires pour verser les retraites des plus âgés contre seulement 11% des jeunes Français (le plus bas score de tous les pays interrogés).

Mes impressions sur place, comme ce sondage, confirment la thèse défendue par Dominique Moïsi dans La géopolitique de l’émotion et les relations internationales. Selon lui, trois émotions permettent de comprendre la mondialisation: la peur, l’humiliation, l’espérance. La peur aujourd’hui est en en Europe et aux Etats-Unis. L’humiliation, dans certaines régions du Moyen-Orient et d’Afrique… L’espérance est en Asie, à commencer par la Chine.

2/ Le travail est la valeur cardinale sur laquelle reposent l’économie et toute la société chinoise. Dans un pays où la vie politique, religieuse, familiale, artistique est étroitement contrôlée par le pouvoir, l’économie de marché est perçue comme un grand espace de liberté, où le travail est le seul levier de réussite sociale. Les Chinois s’investissent donc sans compter dans leur travail. Là encore, le contraste est saisissant avec notre pays: alors qu’en France notre croissance est essentiellement financée par l’endettement public, la croissance chinoise doit tout au travail des Chinois. Bien sûr le tableau n’est pas tout rose: les conditions de travail, la corruption, les inégalités ou le niveau des salaires (la part des salaires dans le PIB chinois était de 56,5% en 1983 contre 36,7% aujourd’hui) sont source de frustration pour les salariés chinois. Il n’en reste pas moins que, pour la majorité d’entre eux, le travail est aujourd’hui synonyme de progrès quand il est souvent facteur de souffrance dans notre pays.

3/ Il a fallu attendre le XXIe siècle pour que la muraille de Chine culturelle entre l’empire du milieu et le reste du monde se fissure enfin! Il est assez fascinant d’imaginer que, pendant des millénaires, l’Europe et la Chine ont connu des développements parallèles, en restant quasi-anonymes l’un pour l’autre. Il y a bien eu des échanges entre les civilisations –il suffit de songer à l’écho en Europe des récits de Marco Polo ou à l’engouement sous Louis XV pour l’exotisme des «chinoiseries»– mais ces contacts sont restés très superficiels. Y compris lorsque les puissances occidentales se sont taillées des concessions en Chine à partir du traité de Nankin de 1842, l’empire du milieu est resté très hermétique à toute influence extérieure. En me promenant sur le Bund, les «Champs-Élysées de Shanghai», avenue bordée de buildings Art déco datant du temps des concessions qui fait face au quartier d’affaires de Pudong, dont la modernité donne un coup de vieux à Manhattan, j’ai eu le sentiment que, pour la première fois de l’histoire, la mondialisation économique entraînait une rencontre entre la Chine et le monde. La Chine «branchée» du Bund est pleinement ouverte à l’international, elle parle anglais, s’habille à la française, mange américain… et la Chine de Pudong vit au tempo de l’économie mondiale. Evidemment, le Bund est un symbole, il n’est pas la Chine! Si 600 millions de Chinois de la classe moyenne vivent dans un monde qui est de plus en plus proche du nôtre, il y a une Chine de l’intérieur qui est aux antipodes de la Chine des côtes. La Chine demeure encore une terre mystérieuse qu’il faut apprendre à découvrir avec beaucoup d’humilité et de respect.

Rassurez-vous, je ne reviens pas en France, comme Ségolène Royal en 2007, qui vantait l’efficacité de la justice chinoise«les tribunaux sont plus rapides qu’en France». La Chine n’est pas un modèle à imiter, mais un nouveau monde à explorer et un partenaire à mieux connaître. Les liens entre nos deux pays sont nourris par une curiosité réciproque dont témoigne le succès du pavillon français à l’exposition universelle de Shanghai (10 millions de personnes y seront passées entre mai et octobre –soit 55.000 visiteurs en moyenne par jour– ce qui en fait le pavillon le plus visité de toute l’exposition). A nous de renforcer cette relation afin de développer notre présence sur place: un point de part de marché supplémentaire gagné dans un pays qui connaît une croissance proche de 10% chaque année, c’est un vrai plus pour dynamiser notre économie. Au-delà des difficultés politiques, la confiance, le goût pour l’effort et l’initiative, l’ouverture au monde dont font preuve les Chinois sont autant de qualités qui génèrent un optimisme qui a déserté l’Europe et la France. A nous, en France, de retrouver cette flamme de l’espérance sans laquelle aucun pays ne peut progresser. Les responsables politiques doivent absolument contribuer à insuffler une telle dynamique. C’est mon désir le plus cher pour la France. C’est le sens de mon engagement politique.

Jean-François Copé

Photo: Une jeune femme traverse un pont à Shanghai. Dans le fond, Pudong, septembre 2010. REUTERS/Aly Song 

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