Monde

Madame Claude à Bollywood

Amana Fontanella-Khan, mis à jour le 19.09.2010 à 17 h 08

Pourquoi plusieurs actrices indiennes ont été arrêtées pour prostitution.

Back-view Bollywood # 26

Back-view Bollywood # 26

Le fantasme ultime de l’homme indien implique une séance de gymnastique horizontale avec une actrice de Bollywood, ou de la plus petite industrie cinématographique de Tollywood, dans l’État de l’Andra Pradesh, ou encore de Kollywood, dans l’État du Tamil Nadu. Le fait que les actrices indiennes participent à des concours de Miss Univers et se pavanent sur le podium en bikini ne fait qu’ajouter à leur sex-appeal. La récente arrestation de deux actrices indiennes pour prostitution, que les médias indiens appellent «commerce de la chair», pose cependant la question de savoir si ce fantasme est réellement à la portée de la bourse des hommes suffisamment pourvus.

Les actrices concernées, qui travaillent à Tollywood, ont été arrêtées le 23 août lors d’un raid effectué au petit matin après dénonciation à la police à Hyderabad, centre raffiné et à l’irréprochable réputation de la florissante industrie informatique indienne. Saira Banu, qui a joué dans des films en télougou, et jyoti, une actrice de second plan, ont été arrêtées en même temps que d’autres femmes originaires d’Ouzbékistan et que leurs clients. L’arrestation a eu lieu dans le quartier chic de Kundan Bagh, une zone de haute sécurité habitée par des ministres, des hauts fonctionnaires et des cadres supérieurs du secteur de l’informatique.

Ce n’est pas la première fois que des actrices indiennes sont arrêtées pour prostitution. En 2009, Seema, une actrice de Tollywood, a été arrêtée avec sa mère au cours d’un raid dans le faubourg de Tarnaka d’Hyderabad. La belle indienne de 27 ans aux yeux de biche non seulement se prostituait, mais employait d’autres travailleuses du sexe de Mumbai pour 30.000 roupies (environ 500€) chacune par semaine, plus que ce que gagnent la plupart des cadres locaux, dans une maison close.

Les actrices, incarnations de la libération sexuelle

La demande de relations sexuelles avec des actrices est très forte en Inde, pour plusieurs raisons. Les actrices indiennes incarnent la libération sexuelle dans un pays socialement conservateur qui valorise énormément la modestie et la chasteté. Entre la vie sexuelle des indiens et le comportement affiché sur les écrans de cinéma par les actrices, le fossé est monumental. Tandis que dans les films indiens, les femmes arborent des tenues légères et se trémoussent sur des airs pop entraînants, dans la salle leurs homologues portent de modestes salwar kameez, de longues tuniques et des pantalons larges, ou de respectables saris de matrones.

Petit à petit, le cinéma familial indien est parvenu à trouver de nombreux moyens d’éveiller l’intérêt du public masculin sans se faire censurer pour indécence. Un véritable exercice d’équilibriste. Pendant de nombreuses années, les baisers de cinéma étaient tabou. Les acteurs dansaient, batifolaient et se tenaient par la main, mais au moment où leurs têtes se penchaient pour échanger un baiser, les paupières se fermant doucement, COUPEZ! Prise suivante. Pas de bisous, donc, mais on se consolait avec les scènes de «sari mouillé», célèbres plans de danse avec pluie torrentielle et saris pastel. Désormais, ces conventions vieillottes ont été abandonnées. Le cinéma indien montre de plus en plus de scènes d’amour explicites et dévoile toujours plus de nudité, creusant davantage le fossé séparant la sexualité des actrices de celle du reste des femmes indiennes.

Le fait qu’elles interprètent des personnages très sexualisés et que beaucoup d’entre elles soient impliquées dans de scandaleuses «relations libres» –elles s’installent avec leur petit ami avant le mariage– contribue à donner l’impression largement partagée que toutes les actrices sont à vendre pour peu qu’on y mette le prix. C’est faux, évidemment, mais cette illusion est exploitée par des souteneurs futés qui ont créé un marché de starlettes de séries B et C, souvent des actrices sans succès venues de milieux douteux, pour des hommes à qui ils font miroiter une expérience glamour tarifée.

Mafia du sexe

Si les souteneurs ont pu mettre un pied dans l’industrie du cinéma au départ, c’est grâce aux liens unissant de longue date cinéma et pègre. L’une des incarnations de cette relation est le parrain Abu Salem, condamné pour avoir organisé les attentats de 1993 à Mumbai, qui ont tué 250 personnes. Avant de s’orienter vers le terrorisme, Salem extorquait régulièrement de l’argent à des personnalités de Bollywood et prenait de force le contrôle de sociétés de production pour blanchir de l’argent et autres activités criminelles. Salem menaça de tuer un cinéaste réputé qui avait refusé de donner à sa petite amie de l’époque, Monica Bedi, un rôle dans ses films, malgré sa catastrophique absence de talent. Le réalisateur, Rajiv Rai, finit par donner un rôle à la demoiselle, mais n’échappa que de justesse à une tentative d’assassinat par le gang de Salem. D’autres n’ont pas eu cette chance. Le producteur de Bollywood et magnat du monde de la musique Gulshan Kumar a été tué en plein jour.

Jusqu’à l’arrestation de Salem en 2002 à Lisbonne sur ordre d’Interpol, Bollywood était miné par des liens troubles avec des bandes criminelles organisées aux réseaux internationaux. Un réalisateur indien chevronné, Jag Mundhra, se souvient que de nombreuses actrices peu connues de Bollywood se sont fait happer par la pègre après qu’elles avaient suscité le caprice de gangsters. «À une époque, certaines actrices de Bollywood disparaissaient d’un coup et refaisaient surface plus tard dans des bars de Dubaï» raconte-t-il lors d’une interview.

Fausses actrices et vraies prostituées

Si certaines actrices à la petite semaine sont devenues des prostituées, Mundhra, qui réalisait autrefois des thrillers érotiques aux États- Unis, raconte que la plupart des «prostituées de Bollywood» sont en réalité de fausses actrices. «Il existe une ruse très ancienne: un souteneur vous approche, avec un catalogue d’actrices célèbres de Bollywood et leurs tarif. Quand le client a choisi celle qu’il voulait, le maquereau appelle très peu de temps avant le rendez-vous et annonce que l’actrice célèbre choisie est coincée sur un tournage. Il propose à la place une «étoile montante», une prostituée en réalité, en remplacement». Ces clients repartent avec le sentiment qu’ils auraient vraiment pu coucher avec une actrice célèbre, ce qui perpétue le mythe du bordel de Bollywood.

Ce mythe est d’ailleurs alimenté par les prostituées et leurs souteneurs qui financent des fausses bandes-annonces de films, dans lesquelles une certaine «actrice» est supposée tenir un premier rôle. Les publicités pour ces faux films sont ensuite réellement publiées dans des magazines de cinéma. «Ces films ne sont jamais tournés, mais les coupures de presse aident à élever la prostituée au rang d’actrice, ce qui lui permet de doubler ses tarifs» explique Mundhra.

Le destin des dernières actrices prises entre ces deux mondes inextricablement liés est encore inconnu. Dans une industrie qui encourage la réinvention permanente, ce ne sera certainement pas la dernière fois qu’on en entendra parler. Ceux qui suivent l’actualité cinématographique indienne se souviennent peut-être comment la chance a tourné pour Bhuvaneswari, une actrice de Kollywood arrêtée deux fois (en 2002 et 2009) pour prostitution. Après sa première arrestation, elle a réussi à convaincre ses fans de son innocence et continué à jouer jusqu’à sa deuxième arrestation pour prostitution. Au lieu de faire profil bas, l’actrice en surprit plus d’un en acceptant un poste au sein du All-India Moovendar Munnetra Kazhagam (MMK), parti politique dont elle fréquentait les dirigeants.

Au grand dam de ses collègues, la fougueuse actrice décida que puisque son passé allait être exposé, elle ne serait pas la seule à être traînée dans la boue. Elle dressa une longue liste d’actrices qui, d’après elle, faisaient aussi commerce de leurs charmes, liste dont la véracité serait plus tard contestée. Bhuvaneswari déclara aussi aux médias qu’elle travaillait sur une autobiographie, qui devrait faire éclater au grand jour les manigances véreuses de l’industrie du film. Que les détails soient vrais ou non, il ne fait aucun doute que son histoire ne fera qu’alimenter le fantasme.

Amana Fontanella-Khan

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Back-view Bollywood #26, Meanest Indian via Flickr CC License by

Amana Fontanella-Khan
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