Culture

Un auteur peut-il être anonyme sans passer incognito?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 15.09.2010 à 11 h 24

«Le Livre sans nom» est en passe d'être un carton littéraire. De l’inconvénient d’être un auteur anonyme, et de quelques moyens médiatiques d’y remédier.

The Shadow / vvvracer via Flickr CC License By

The Shadow / vvvracer via Flickr CC License By

«Author details : There are none…» («Informations sur l'auteur: aucune...»)
The Book with no Name
, Anonymous, communiqué de presse de l’éditeur Michael O’Mara Books

Etre un auteur anonyme au XXe siècle n’était déjà pas évident. Faire ce choix au début du XXIe pourrait à première vue paraître suicidaire… Couverture, affichage, encart presse ou passage télé, la personne de l’auteur est de plus en plus exposée, en période promotionnelle notamment. Et on aurait tort de croire que seul le roman grand public d’amour ou de suspense (Marc Levy, Harlan Coben, etc.) se prête à ce branding de la personne de l’auteur. L’édition sérieuse française et sa désormais inévitable autofiction se régale des trombines d’auteurs, surtout quand l’artiste est suffisamment bien loti par la nature pour entrer dans un cénacle assez réduit et fort convoité: celui d’auteur-e invité-e dans un talk show pour parler de sexe, de politique et, parfois aussi, un peu de littérature.

L’édition a encore beaucoup de travail à fournir avant de se mesurer au cinéma où le règne people est désormais bien établi (le making of comme passage obligé d’une promotion réussie, les interviews d’actrices et d’acteurs ayant adoré travaillé avec Kevin qui lui-même a super kiffé de travailler avec Sandy), mais le spectacle de l’autour du livre accapare tout de même une bonne part du discours de promotion destiné aux médias (qu’il s’agisse de publicité ou de relations presse).

People, promo et métafiction, l’auteur est partout

L’anonymat implique en revanche un certain nombre de renoncements dans la phase aval du livre, celle de la promotion: pas de photo, pas de signature en librairie, pas de télé. Et comment diable inciter la presse à parler d’un roman sans nom, sans tête, sans corps, quand l’édition est allée jusqu’à ce genre d’extrémité

D’une certaine manière, la trombine et la peopolisation sont devenues beaucoup plus qu’un simple argument de marketing éditorial, pour accéder au rang de genre littéraire. C’est en amont, bien avant les stratégies de lancement, les quatrièmes de couverture ou les publicités dans la presse, que les auteurs eux-mêmes utilisent des procédés littéraires autofictionnels, qui nécessitent désormais une bonne connaissance de leur vie par le lecteur pour entrer dans le trip. C’est ce qu’on appelle en langage intello l’écriture métafictive: l’auteur (qui écrit «Je») joue à écrire sur lui, lui en train d’écrire, lui en train de vivre la réception de son écriture par d’autres, dans une spirale infinie qui entraîne réalité et fiction pour mieux les indifférencier. C’est un très vieux procédé, mais notre époque l’a quelque peu banalisé.

  • Angot parle d’Angot (c’est ce qui l’a rendue célèbre),
  • Weyergans de Weyergans (le personnage de Trois jours chez ma mère s’appelle François Weyergraf et écrit un livre intitulé… Trois jours chez ma mère),
  • Houellebecq de Houellebecq (un des personnages de son dernier roman s’appelle… Michel Houellebecq),
  • Foenkinos de Foenkinos (ce dernier projette son personnage d’écrivain dans le futur dans son roman Qui se souvient de David Foenkinos?)

… Alors, que faire quand on a choisi l’anonymat?

Eh bien il faut faire parler de soi quand même. Deux principes à respecter:

1• Quand il n’y a pas de nom, en trouver un quand même

Passé un certain temps, et face à un succès grandissant, l’auteur anonyme ou caché derrière un pseudo sera nécessairement la victime plus ou moins consentante d’un jeu de devinettes. Ainsi Trevanian, écrivain à succès de romans d’espionnage parodiques, fut un temps pris pour le pseudo de Robert Ludlum, auteur lui aussi à succès de romans d’espionnage fort peu parodiques en revanche (dont la célèbre série des Jason Bourne). 

De même, la discrétion de celui qui se fait appeler le Bourbon Kid sur Facebook a attiré la curiosité du public. L’anonyme, auteur de trois volumes d’une saga délirante et burlesque commencée avec Le Livre sans Nom (publié en France par Sonatine en juin 2010), connaît un important succès en librairie. Distribué dans plus de vingt-cinq pays et déjà en route pour une adaptation ciné américaine, son livre s’est vendu à 40.000 exemplaires au Royaume-Uni où il fut d’abord édité, à plus de 80.000 en Allemagne, 45.000 en Pologne… En France, où le public ne l’a découvert que récemment, le carton semble également assuré, 50.000 exemplaires ayant été écoulés en trois mois.

Sur la fan page Facebook du Livre sans nom, on lit:

«"Le Livre sans nom" est le premier tome d'une trilogie.

L'auteur resté anonyme fait couler beaucoup d'encre... pas un indice, pas une info, personne ne sait qui il est!»

La rumeur va donc se charger de transformer ce qui aurait pu être un handicap initial en un puissant vecteur de promotion: c’est vers Quentin Tarantino que les soupçons se sont rapidement portés. L’univers du roman semblait être l’équivalent littéraire de certains de ses films, et présentait des ressemblances avec les scénarios du cinéaste: True Romance de Tony Scott, Une nuit en enfer de Robert Rodriguez. Lequel Rodriguez a aussi été mis à contribution par la rumeur, puis sur la 4e de couv. En réalité, le bouquin –drôle et doté d’un univers riche et personnel au demeurant– évoque plutôt une grosse blague de geek amoureux de Tarantino qu’une incursion du réalisateur de Pulp Fiction en littérature (dans Le livre sans nom on trouve, pêle-mêle, des références à The X-Files, Seven, The Ring, Une Nuit en Enfer, Kill Bill…) La nature ayant horreur du vide, finalement les noms les plus farfelus ont circulé: le Prince Charles ou David Bowie ont même été tour à tour évoqués.

De l’aveu de son éditeur anglais, qui détient les droits mondiaux de The Book with no name et des deux autres volumes de la trilogie, l’auteur est pourtant un type tout ce qu’il y a de normal. Un inconnu. Qui souhaite le rester.

2• Jouer la carte de l’histoire du livre

L’autre parade promotionnelle pour qu’on parle tout de même de l’auteur mais sans en parler, c’est de raconter l’histoire du livre. De faire de l’objet une sorte de légende qui précède son contenu et attise la curiosité des lecteurs. L’histoire du Livre sans Nom s’y prête à merveille: il paraît d’abord sur le blog de l’auteur anonyme (il n’en proposera que le début) avant d’être ajouté au catalogue d’un site d’auto-publication, Lulu.com. Il est alors repéré par un éditeur anglais, plutôt spécialisé dans l’humour, qui décide de parier sur cet ovni littéraire oscillant perpétuellement entre vrai thriller (car on a peur et on est pris par le suspense) et pastiche du genre (les innombrables clins d’œil sont parfois un peu gratuits). En accédant en 2007 à la publication dans le circuit traditionnel, le Livre sans nom gagnera des milliers de lecteurs sans pour autant renoncer au principe de l’anonymat, condition posée par l’auteur pour signer le contrat.

Ici l’étiquette «Vu sur le net» est un peu l’équivalent contemporain du désuet «Vu à la télé», mais contrairement à la légitimité qu’apportait la télévision, le fait que le projet soit né sur Internet entoure l’auteur et son œuvre d’une aura de mystère et le gratifie d’une certaine coolitude: qui dit «Internet» dit underground, culte, truc d’initiés… L’approche virale un peu décalée est pérennisée par les éditeurs bien que le livre soit entré dans le circuit de distribution classique. Les Allemands s’essayent au guérilla marketing, les Espagnols pondent un petit teaser vidéo et on peut même jouer sur facebook (en anglais) au quiz Quel personnage du Livre sans nom êtes-vous? Comble de l’ironie au pays de l’autofiction et de l’auteur roi, Le Livre sans nom et sans auteur s’offre le 20 heures de TF1 après seulement deux mois de présence en librairie.

Même la métafiction revient par la fenêtre puisque notre Anonyme et son Livre sans nom s’insèrent dans son propre récit: tous les lecteurs de son livre sont morts, de mort violente de préférence. On vous aura prévenus.

Jean-Laurent Cassely

  • L’Œil de la Lune, le deuxième tome, paraîtra en France chez le même éditeur en juin 2011.
  • L’éditeur anglais Michael O’Mara Books a publié quant à lui le troisième et dernier volet au mois d’août.

Photo: The Shadow / vvvracer via Flickr CC License By

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