France

La Légion d'honneur, à quoi ça sert?

Cécile Dehesdin et Grégoire Fleurot, mis à jour le 03.01.2013 à 10 h 24

Le dessinateur Jacques Tardi a rejeté la Légion d'honneur, tandis que des centaines de gens rêvent un jour de l'obtenir. Mais, à quoi ça sert d'être légionnaire?

Le dessinateur Jacques Tardi, père d'Adèle Blanc-Sec, vient de rejeter «avec la plus grande fermeté» la Légion d'honneur, proposée par le ministère de la Culture et de la communication pour ses «43 ans de services». Il rejoint de nombreux artistes et intellectuels comme George Sand, Guy de Maupassant, Pierre et Marie Curie, Simone de Beauvoir ou Jacques Prévert...

Au contraire, de nombreuses autres personnes –et pas seulement les illustres inconnus–, rêvent de la médaille. Quand elle n'est pas refusée, la Légion d'honneur se retrouve parfois au coeur d'affaires douteuses. Son attribution à Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, avait par exemple fait beaucoup parlé au moment de l'affaire Woerth-Bettencourt. De la même manière, la prestigieuse décoration a été décernée par Nicolas Sarkozy à Guy Wildenstein, donateur de l'UMP et au centre de l'affaire Wildenstein, du nom du collectionneur Daniel Wildenstein, dont les héritiers se disputent la fortune. 

Des centaines de gens sont devenus ou deviendront chevalier, officier, ou commandeur de la Légion d’honneur, certains pour des mérites qui ne sont pas nécessairement toujours très clairs, étant donné que les raisons de la décoration ne sont pas connues du grand public. Mais pourquoi tant de gens veulent donc la Légion d’honneur, et à quoi sert-il d’être décoré?

Peu d’avantages matériels

Devenir légionnaire d’honneur offre très peu d’avantages matériels: tout au plus, les filles, petites-filles et arrières petites-filles de décorés ont-elles la possibilité de faire leurs études dans les Maisons d’Education de la Légion d’Honneur.

Le collège affiche 99,25% de réussite au brevet en 2009 (dont 85,8% de mentions), et le lycée 100% de réussite au bac (dont 87,1% de mentions). Mais l’admission est très sélective, et une place n’est absolument pas assurée à toutes les descendantes de décorés. Et la scolarité dans les deux pensions est payante, à la charge des parents.

Si les décorés décident de cotiser à la Société d’Entraide des Membres la Légion d’Honneur, ils auront accès aux deux résidences de la SEMLH. Le château du Val à Saint-Germain-en-Laye et la résidence Costeur-Solviane à Saint-Raphaël sont principalement utilisés comme des maisons de retraite, mais certains de leurs locaux peuvent aussi être loués pour des réunions, des réceptions, ou des week-ends.

Les décorés ne reçoivent aucune pension, à part les anciens combattants, mais celle-ci est purement symbolique (moins de dix euros par an pour les chevaliers, le premier grade de l’ordre).

Non seulement recevoir la Légion d’honneur n’entraîne aucun avantage financier, mais il faut même payer! Chaque décoré doit s’acquitter des droits de chancellerie (d’une vingtaine d’euros pour les chevaliers) pour obtenir le brevet officiel après la remise de la décoration. Et surtout, chacun doit se procurer sa décoration, achetable par exemple auprès de la Monnaie de Paris: il faut compter de 168,50€ pour un chevalier (57€ pour le modèle réduit) à 884,50€ pour la plaque de Grand Croix. Même si, à la manière de ce qu’il se fait pour un cadeau de bonne convalescence ou de naissance, il est d’usage que la famille ou les amis/collègues se cotisent pour offrir la décoration.

Presqu’aucun avantage matériel, et une décoration à payer de sa poche. Obtenir la Légion d’honneur est d’abord une question de prestige.

Reconnaissance sociale et professionnelle

On a beau, vu de l’extérieur, avoir l’impression que tout le monde peut obtenir la Légion d’honneur, sur 65 millions de Français, seuls environ 100.000 sont décorés de la Légion. Pour la plupart, c’est le symbole de la reconnaissance ultime de l’Etat, la plus haute récompense possible, la preuve qu’on a «fait quelque chose de plus» que le reste des citoyens. Une preuve portée à la boutonnière, au vu et au su de tous… enfin de tous ceux qui savent encore, aujourd’hui, ce qu’elle représente.

Beaucoup de décorés insistent sur la valeur personnelle de le Légion d’honneur et réfutent l’idée d’une quelconque reconnaissance sociale. Mais si certains en tirent simplement une fierté personnelle, ne portent jamais leur insigne et se satisfont simplement de la reconnaissance de la nation, la récompense apporte indéniablement une reconnaissance sociale. En principe, la mention peut ainsi figurer à la suite du nom de l'intéressé sur les actes administratifs, procès-verbaux policiers et autres jugements, et peut donc être vu comme un avantage.

La reconnaissance sociale qui va avec la décoration change selon le milieu: les personnes issues d’un milieu modeste auront peut-être plus de fierté à porter leur insigne que celles qui ont déjà plusieurs décorés dans leur entourage. De même, la légion d’honneur revêt une importance sociale plus importante pour une personne exerçant un métier rarement décoré (un syndicaliste) que pour un militaire ou un homme politique. Inversement, dans une famille qui comptes des décorés de plusieurs générations, la Légion est plus «attendue» mais représente moins un événement exceptionnel.

Avoir la Légion d’honneur apporte la reconnaissance de ceux qui ont également reçu cet honneur, et qui connaissent peut-être plus que d’autres la valeur symbolique de la distinction. Le sentiment d’appartenance à un ordre, qui oblige en théorie ses membre à certaines règles de bonne conduite et de savoir-vivre, est un motif de fierté pour certains décorés.

Les objectifs de la Société d’entraide des membres de la légion d’honneur reflètent cette notion d’appartenance: «Concourir au prestige de l'ordre national de la Légion d'Honneur partout où ils peuvent exercer leur action. S'entraider mutuellement par une action de proximité permettant de déceler les adhérents se trouvant dans le besoin».

La Légion d’honneur procure-t-elle un avantage professionnel? Pas vraiment. D’abord parce que pour être chevalier de la Légion, il faut en principe «au moins 20 ans d’activités assorties de mérites éminents». Autant dire que les civils reçoivent généralement la décoration à partir de 45 ou 50 ans, à un stade avancé de leur carrière. Et que la relation de cause à effet est inversée: c’est plutôt parce qu’on s’est illustré dans sa carrière qu’on est décoré. Enfin, si la Légion d’honneur est souvent rajoutée au CV, ça n’en fait pas un critère de recrutement ou de promotion.

Instrument politique

Finalement, la Légion d’honneur «sert» plus à ceux qui la donnent qu’à ceux qui la reçoivent. Elle a d’ailleurs été créée par Napoléon Bonaparte parce que la Révolution avait supprimé toutes les récompenses. La Légion d’honneur, c’est la version adulte des bons points et des images en classe.

Les décorés de la Légion d’honneur reflètent autant les choix du Président que la société qu’il gouverne. En juillet 2008, Nicolas Sarkozy a pris une série de mesures quant à la répartition des Légions d’honneur, décrites dans cette lettre, qui traduisent l’engagement et la volonté politique du président: chaque promotion doit désormais être strictement paritaire entre hommes et femmes («à l’exception bien sûr des ministères pour lesquels le vivier demeure essentiellement masculin» comme ceux de la défense ou des anciens combattants précise le Président dans sa lettre) et la promotion du Travail a été doublée en 2009 et triplée en 2010, un écho clair à l’importance placée par Sarkozy dans la valeur du travail lors de sa campagne présidentielle. De la même manière, Napoléon III effectuait un geste politique hautement symbolique en décorant pour la première fois une femme en 1851.

Récompenser une personne populaire peut aussi être vu comme un acte de récupération politique, une tentative de se mettre l’opinion publique dans la poche. Le fait de décerner la Légion d’honneur aux footballeurs champions du monde en 1998 n’a pas pu faire de mal à la popularité de Jacques Chirac, comme l’on souligné certains à l’époque. Mais on peut aussi penser que certains citoyens n’auraient pas compris si les héros sportifs nationaux n’avaient pas reçu les honneurs de la nation. Le type de personnes et de métiers récompensés reflète donc aussi l’évolution de la société. Les sportifs, véritables héros d’aujourd’hui, sont désormais décorés après chaque grande performance (Jeux olympiques, championnats du monde etc.)

Cécile Dehesdin et Grégoire Fleurot

L'explication remercie Bertrand Galimard Flavigny, co-auteur avec Anne de Chefdebien de La Légion d'honneur: Un Ordre au service de la Nation, Paul Lafargue, vice-président de la section Hauts-de-Seine Sud-Est de la Société d'Entraide des Membres de la Légion d'Honneur, et Guy Letellier, en charge de la section Paris VIe de la SEMLH.

Photo: Des Légions d'honneur, REUTERS/Charles Platiau 

03/01/13: Cette Explication sur l'intérêt de la Légion d'honneur a été mise à jour pour la promotion 2012, après avoir été écrite en septembre 2010, alors que l'attribution de la décoration à Patrice de Maistre était au coeur de l'affaire Woerth-Bettencourt.

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