Monde

La Suède n'est plus le pays de la social-démocratie

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 18.09.2010 à 9 h 09

Référence mondiale en termes de développement harmonieux entre capitalisme et Etat-providence, les Suédois boudent les tenants du parti qui a construit leur modèle de société.

 The Glide. Une mouette dans la baie de Sickla Udde à Stockholm, en Suède / Let

The Glide. Une mouette dans la baie de Sickla Udde à Stockholm, en Suède / Let Ideas Compete via Flickr CC License by

Encore plus fort que certains partis uniques, le Parti social démocrate suédois. Entre 1936 et 2006, ils ne perdirent le pouvoir qu'à trois reprises, soit neuf ans d'alternance sur 70. Cette domination sans équivalent d'une vie politique nationale leur permit de mettre en place un modèle unique de gestion du pays: ce qui allait devenir le modèle suédois. Un subtil mélange d'État providence, de grand capitalisme et de partenariats public-privé. De quoi faire rêver tout parti socialiste en mal de pouvoir.

Lorsque la coalition Alliance pour la Suède, regroupant les formations de droite du pays (Le parti du Rassemblement modéré, le Parti du peuple/Les Libéraux, Le Parti du Centre et les Chrétiens démocrates) remporta les élections en 2006, beaucoup n'y voyaient d'une nouvelle petite coupure dans la traditionnelle domination social-démocrate, quelque peu usée par 20 ans de pouvoir.

Le modèle politique suédois est en train de muter vers quelque chose de bien plus similaire aux autres pays européens: deux blocs politiques qui se disputent le pouvoir, avec le parti du Premier ministre sortant, Fredrik Reinfeldt qui est crédité du plus grand nombre de voix et les sociaux démocrates maintenant le deuxième parti politique du pays. Alors qu’entre 1940 et 1968, le parti récoltait la majorité absolue des sièges à lui tout seul. Un exploit dans un système proportionnel. Il serait donc fini le temps de la grandeur social-démocrate triomphante?

Vieux visages, vieux discours

Les politologues confirment. «La défaite de 2006 s'explique en grande partie sur le fait qu'ils ont ignoré la problématique grandissante du chômage. Depuis, ce sont les libéraux qui ont réussi à imposer leur agenda politique ainsi que leur vision du problème», argumente Andreas Johansson de l'université de Göteborg. «Alors qu'ils pensaient qu'il leur serait facile de reprendre l'avantage à ces élections, après quatre ans d'opposition, ils apparaissent au contraire comme un parti qui ne s'est pas réformé, avec les mêmes vieux visages et les mêmes vieux discours.»

Pour la politologue Marie Demker, les problèmes de la gauche suédoise n'ont rien d'original. «Les sociaux-démocrates rencontrent les mêmes difficultés que les autres partis similaires en Europe. Ils n'arrivent pas à s'adapter à la transition économique allant d'un capitalisme d'industrie à un capitalisme globalisé.»

Tous sociaux démocrates?

La droite mène la danse. Mais avec prudence et raison. Pas question non plus de revenir sur 70 ans de tradition politique. «L'ironie, c'est que ce déclin de la gauche coïncide avec le moment où l'ensemble des partis politiques et de la société acceptent le modèle qu'elle a construit depuis les années 1930. Pendant des années, la droite faisait campagne contre le socialisme. Aujourd'hui, plus question de tenir un tel discours. Au contraire, ils acceptent l'héritage des sociaux démocrates, tout en proposant de le moderniser par petites touches», remarque Henrik Brors. Les partis de gauche ont perdu leur fond de commerce électoral et le progressisme a changé de bord.

Dans sa stratégie de modernisation, la droite ne renie en rien le modèle suédois. Parmi les grandes réformes, celle des hôpitaux. Le gouvernement de Fredrik Reinfeldt veut permettre l'ouverture de cliniques privées dans un cadre de médecine de proximité. Selon Poder Bennich, militant au Rassemblement modéré, il ne faut nullement y voir la remise en cause de l'Etat providence suédois ou une quelconque privatisation des soins hospitaliers: «L'objectif n'est pas de privatiser la médecine puisque ce sera toujours l'État qui payera les soins. Mais grâce à l'ouverture de ces structures privées, va se créer une compétition entre elles ce qui augmentera la qualité du service pour nous tous, ainsi que l'efficacité, tout en réduisant les coûts. Ce sera pour eux une nécessité s'ils veulent survivre. Et en plus, nous créerons des emplois.»

Ancien cadre d'une grande entreprise suédoise, il représente l'électeur type de Moderterna: la classe moyenne suédoise. En croissant au fil des ans, cette catégorie de la population, tout en restant attachée au modèle suédois à qui elle doit tout, souhaite sa modernisation «en remettant au travail» les 8,6% d'actifs au chômage. «Notre système ne peut fonctionner que si tout le monde travaille. Nous devons inciter les gens à travailler.» Référence à un des reproches fait aux sociaux-démocrates qui auraient eu tendance à mettre nombre de travailleurs en pré-retraite pour masquer les chiffres du chômage, menaçant l'équilibre financier du système. «Plus les gens travailleront, plus nous aurons de richesse pour tous. Et nous pouvons le dire: nous sommes très satisfait des quatre ans qui viennent de s'écouler. Nous n'avons pas été déçus par nos gouvernants.»

Le super ministre des Finances 

La popularité du gouvernement sortant tient aussi à l'impression qu'ont les Suédois que le pays s'en sort mieux que le reste de l'Europe. Et ils n'ont pas entièrement tort. Sur l'année écoulée, la croissance a bondi de 4,6%, chiffre record dopé par la reprise des exportations.

Même les sociaux démocrates doivent plus ou moins le reconnaître. Militant à Söderlatje, ville industrielle de la banlieue de Stockholm, Johan Ogren avoue certains aspects positifs dans la gestion de la crise, «en particulier grâce à Anders Lorg, notre ministre des Finances. Son travail fut remarquable puisqu'il a réussi à éviter un trop grand endettement du pays». Cet homme de 45 ans, à l'allure reconnaissable et originale (cheveux en queue de cheval, boucle d'oreille et catogan) est un des politiciens les plus populaires du pays, dépassant les barrières partisanes. Pas évident à assumer pour la gauche. Surtout que la chef de file des sociaux-démocrates, Mona Sahlin, est loin de faire unanimité dans ses propres rangs.

Se battre jusqu'à la dernière minute

«Mais à côté de ça, je m'inquiète du démantèlement du service public, tempère Ogren. Le gouvernement actuel a licencié 15.000 personnes dont des professeurs et des infirmières, pour faire des économies. C'est inadmissible. Et les gens continuent à voter pour la droite uniquement car ils ont baissé les taxes pour les classes moyennes qui ont donc l'impression d'avoir plus d'argent. Mais cela est une vision à court terme, individualiste, alors que nous avons besoin de plus de professeurs.» 

C’est pour cette raison que le militant veut encore y croire: «Cette situation met quand même les gens en colère. Le combat s'annonce rude mais nous nous battrons jusqu'au bout.» Mais si la social-démocratie veut renouer avec le pouvoir, il va en effet falloir aller au charbon, car tous les indicateurs les concernant sont au rouge: ils sont distancés par leurs rivaux dans tous les sondages et en cas de gouvernement de droite minoritaire, les Verts seraient même prêts à les abandonner pour passer de l'autre côté.

Jean-Sébastien Lefebvre

Photo: The Glide. Une mouette dans la baie de Sickla Udde à Stockholm, en Suède / Let Ideas Compete via Flickr CC License by

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