Culture

Adolescente, bipolaire et rock star

Marisa Meltzer, mis à jour le 14.09.2010 à 18 h 15

Une chronique de Rat Girl, les mémoires de Kristin Hersh

Kristin Hersh au Bowery Ballroom, en 2007 / Rtsanderson via Wikimedia Commons

Kristin Hersh au Bowery Ballroom, en 2007 / Rtsanderson via Wikimedia Commons

Quand Kristin Hersh avait 18 ans, son groupe de rock indé Throwing Muses enregistrait son premier album, elle se faisait diagnostiquer un trouble bipolaire et devenait mère pour la première fois de sa vie. Dans son autobiographie fondée sur son journal intime et venant tout juste de paraître, Rat Girl [Vermine, vaurienne, fille des bas-fonds, Ndt], Hersh nous fait la chronique d'une année extraordinaire. Je suis prête à parier que très peu de rock stars en herbe ont à savoir comment éviter la fumée des clubs, comment positionner leur guitare sur leur ventre gonflé, et quelles sont les meilleurs vêtements de maternité  à mettre sur scène (pour Hersh, il s'agit des robes de style années 1950, au cas où vous vous demandiez). Les notes originales de son journal semblent avoir été agrémentées de dialogues, et le livre contient aussi des photos de son enfance ainsi que des extraits de chansons inspirées de faits réels.

Mais Rat Girl  n'est pas à proprement parler un récit sur la musique, la maladie mentale ou même la maternité adolescente. Hersh écrit que son livre est une histoire d'amour, «une sans romantisme, seulement pleine de passion». Ce n'est pas un livre sur le père de son bébé, ou sur comment elle est tombée amoureuse de la musique. C'est un livre sur la passion exagérée pour l'adolescence. Pour Hersh, cela signifie s'introduire en douce dans des piscines privées, se balader dans de vieilles voitures, s'habiller comme une grand-mère, se faire des copines chez d'anciennes starlettes d'Hollywood en retour d'âge, et vivre un état de semi-misère confortable dans des squats. C'est glander dans des jardins publics et teindre ses cheveux en bleu avec Manic Panic [marque américaine de coloration semi-permanente spécialisée en teintes flashy – rouge, vert, violet, etc., NdT] parce que «la réalité est une couleur de cheveux bien fade». En décrivant les particularités de son expérience atypique, Hersh dépeint l'état d'esprit enragé-flapi de la majorité des adolescents.

Des mémoires proches du roman

Non seulement Rat Girl arrive avec brio à se sortir des clichés* des autobiographies adolescentes, mais Hersh se démarque aussi des platitudes des mémoires rock en se concentrant uniquement sur une année de sa vie. Elle ne se contente pas de passer en revue certains événements formateurs, ses amants, ou encore de nous donner les moindres petits détails de séances en studio, comme le font ses camarades de rock indé Juliana Hatfield et Dean Wareham dans leurs mémoires. En fait, avec son intrigue au cordeau et son style d'écriture éthéré, Rat Girl se lit plus comme un roman.

Son histoire, «truffée de blancs et de vécu» commence au printemps 1985. Hersh est alors à l'université à Providence, dans l'Etat de Rhode Island, où son père est un professeur de philosophie hippie –ses cours portent sur le symbolisme des rêves– que tout le monde appelle «mec». Hersh a formé Throwing Muses alors qu'elle était encore au lycée, avec sa demi-soeur Tanya Donelly (qui jouera ensuite dans Belly et les Breeders). Ces deux-là sont des «garçons manqués, indépendantes et sans genre défini». Elles sont fières de rejeter des choses aussi prosaïques que les lunettes ou les manteaux, lorsque l'hiver de Nouvelle Angleterre arrive. L'autre meilleure amie de Hersh est Betty, une star de l'âge d'or d'Hollywood rencontrée alors qu'elle suivait des cours dans une université de la région. Betty, dans ses excentricités de diva, se montre par exemple aux concerts de Throwing Muses le visage très maquillé et un prêtre à son bras. Hersh et ses camarades vivent une adolescence aux accents de bohème: elles boivent de la bière, travaillent à mi-temps dans le secteur des services, conduisent de vieilles voitures toutes pourries, la nuit, en se faisant à haute-voix les tests de magazines féminins.

Tout –l'amour, les bagarres, l'ennui*– semble comme amplifié durant ces années d'ado, et pour Hersh, la musique est une vocation, dans le sens le plus pieux du terme. «Vous ne pouvez pas appeler ce que je fais de la chanson ou du divertissement. Je souffle, je crie, je gémis. Parfois, je fais des cris de mouette, malheureusement. La musique est quelque-chose que je ne contrôle quasiment pas. Comme ce syndrome de la Tourette dont on entend tant parler». Ces gémissements, qui paraissaient si bizarres pour une adolescente du milieu des années 1980 a influencé d'autres femmes qui allaient connaître un beau succès lors de la décennie suivante, de Liz Phair à Courtney Love. Pour les fans de Throwing Muses, c'est un plaisir de lire sur cette année qui vit basculer le destin du groupe: des bars de Providence, aux clubs plus prestigieux de Boston, de la cassette de démo à l'enregistrement d'un vrai album.

De la musique à la psychose

Après avoir été renversée par une voiture alors qu'elle se rendait à vélo à son job d'été, Hersh commence à entendre des chansons dans sa tête. Avant l'accident, la musique se mettait à jouer quand elle le décidait; maintenant, elle ne peut plus l'arrêter. S'en suit une description saisissante de la psychose maniaque: les accords semblent se faire en couleur; les chansons qui commencent comme des gémissements et des cliquetis deviennent peu à peu des couplets discernables. «Le bruit» dit-elle, «est violent». Les entrées du journal passent de plusieurs pages de récit cohérent à des histoires qui ne dépassent pas deux paragraphes. Elle pense voir des centaines d'abeilles et un serpent; elle a l'impression de «Tomber sur une note incontrôlable. Une putain de tornade de taré, de la chaleur, de l'électricité, de l'énergie».

Hersh est finalement diagnostiquée comme bipolaire et se fait prescrire du lithium qui la rendra bouffie, tremblotante et lunatique. Un médecin décrit l'effet ressenti quand on est correctement traité pour cette maladie comme une renaissance. Mais la question plus importante qu'elle se pose est, comme chez tant de personnes cherchant à soigner leurs troubles psychiques, «Qu'est-ce qui me reste? Qu'est-ce je suis? Rien?». Elle doit fouiller dans les traits qu'elle voyait auparavant comme autant de constitutifs de sa personnalité –son besoin de nager tous les jours, ou sa capacité à écrire de la musique– pour distinguer ceux qui ne sont que les pis-allers élaborés de ses sautes d'humeur, et ceux qui la définissent vraiment. Ce qui n'est pas très loin des errances identitaires propres à un grand nombre d'adolescents, ici accentuées à la lumière du trouble bipolaire.    

Mais rien de tout cela n'est suffisant pour faire éclater le groupe et, au final, après un déménagement à Boston et l'enregistrement d'une démo, les Throwing Muses signent avec le légendaire label britannique 4AD. Les conversations téléphonique de Hersh avec le cultissime fondateur du label, Ivo Watts-Russell, font partie des points forts du livre. Il lui répondra à 4 heures du matin, alors qu'elle éprouve des difficultés à enregistrer sa partie chantée pour l'album, et la distraira avec des histoires de petits vieux nourrissant des pigeons dans les parcs: «Il a peut-être une douzaine de pigeons sur son bras. Et ce sont des pigeons londoniens dégueulasses, figure-toi».

Et c'est au moment-même où les choses semblent prendre forme et décoller que Hersh tombe enceinte. (Elle ne dit pas qui est le père; elle explique à peine que «certains petits gars aiment les vermines. Il n'y en a pas beaucoup, juste un peu».) Hersh continue néanmoins à se produire en concert, hurle sur les journalistes qui lui posent des questions sexistes, et enregistre le premier album du groupe sans vraiment savoir comment elle va arriver à gérer sa maternité. Par ailleurs, elle décide que «les bébés sont tellement punk rock: chauves et baveux, hurlant et grimaçant, cherchant à faire fonctionner leurs nouveaux petits vaisseaux d'os, de muscles et de peau».

C'est probablement son sentiment d'invincibilité adolescente qui lui vient en aide, en un sens; elle ne semble pas vraiment se rendre compte de ce qui lui arrive. Elle sait qu'elle ne veut pas ressembler à ces couples de cadres-sup guindés qu'elle croise dans ses cours d'accouchement; à la place, elle et son groupe prennent une décision collective de se débrouiller au fur et à mesure. Rat Girl s'arrête quand tout semble commencer –l'album est presque terminé, elle accouche. Hersh ne va pas chercher notre compassion à tout prix, ou satisfaire notre besoin de savoir comment les choses évoluent. Son histoire raconte comment une adolescente vit et pense, ce n'est pas un livre sur ce qui se passe une fois qu'elle devient adulte.

Marisa Meltzer

traduit par Peggy Sastre

*en français dans le texte

Photo: Kristin Hersh au Bowery Ballroom, en 2007 / Rtsanderson via Wikimedia Commons

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