Monde

L'information à l'âge du plomb

Reporters sans frontières, mis à jour le 28.03.2009 à 9 h 59

Cible des des narcos et des politiques corrompus, la presse mexicaine tombe sous les balles - Par RSF

La visite d'Hillary Clinton au Mexique le confirme. Les Etats-Unis déploieront bien le long de leur frontière sud un renfort de 300 à 400 fonctionnaires du FBI (Police fédérale) et d'une centaine d'agents de la ATF, l'administration en charge du contrôle des armes et des explosifs. Quant aux effectifs de la DEA, l'agence antidrogue, ils devraient bientôt avoisiner le seuil des 2.000 hommes. En discussion avec son homologue Felipe Calderón avant même son investiture, le 12 janvier dernier, Barack Obama, attendu sur place à la mi-avril, est donc en passe d'honorer sa priorité mexicaine: la « bataille contre le narcotrafic», selon le mot de la ministre américaine à la Sécurité intérieure, Janet Napolitano.

Le renfort américain pèse apparemment peu, comparé à l'envoi de quelque 40.000 militaires et agents fédéraux mexicains dans une guerre contre les cartels, lancée en 2006 et qui a fait l'an dernier plus de 5.000 morts. Le fédéral? Pas vraiment une garantie de sécurité, assurent les journalistes mexicains, et pas seulement frontaliers. «Plus la présence des AFI (le FBI mexicain) a été renforcée ici et plus notre travail est devenu difficile et dangereux», confiait déjà avant l'offensive Calderón un correspondant de la presse nationale à Tijuana, la ville frontière du nord-ouest.

Après l'élection de Vicente Fox, en 2000, qui a mis fin à soixante-dix ans de «démocratie à parti unique» du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le Mexique s'est hissé devant la Colombie au rang de pays le plus dangereux du continent pour les médias. Depuis cette date, selon les propres chiffres de la Commission nationale des droits de l'homme, 46 journalistes ont perdu la vie et huit autres ont «disparu» en raison de leur activité ou pour un mobile inconnu.

L'entrée dans le XXIe siècle a coïncidé avec une nouvelle phase d'expansion du narcotrafic. A l'époque, le pouvoir fédéral, à la demande des Etats-Unis, a dû accroître son contrôle de l'espace aérien par lequel la drogue était acheminée vers la frontière nord. Obligés d'opérer par voie maritime et terrestre, les «narcos» ont essaimé sur tout le territoire, se disputant le contrôle des points de passage. Le seuil d'insécurité a obligé la presse à passer sous silence une part essentielle de l'information.

Endeuillé par l'assassinat de son rédacteur en chef Roberto Mora García en 2004, cible d'un attentat dans les locaux même de sa rédaction en 2006, le grand quotidien de Nuevo Laredo (Est) El Mañana a progressivement cédé à l'autocensure par sécurité. «Nous avons d'abord cessé purement et simplement d'aborder le thème du narcotrafic dans nos colonnes. Puis nous avons éliminé progressivement la 'nota roja', l' «information rouge», c'est-à-dire les faits divers. «A la rigueur, nous publions tel quel un bulletin de la police ou des autorités», explique Ninfa Deandar, présidente de la société éditrice du journal. Toujours à Nuevo Laredo, le rédacteur en chef d'un hebdomadaire a choisi une autre option: «L'équipe enquête et moi je signe pour tout le monde.» Une responsabilité qui lui a valu d'être la cible d'un attentat. «Nous sommes menacés, même pas pour ce que nous publions, mais pour ce que nous savons», témoigne sous couvert d'anonymat un journaliste de Ciudad Juárez.

Dans cette ville symbole du narcotrafic et de la violence qu'il génère, les affrontements entre le cartel local et celui de Sinaloa conjugués à la riposte militaire ont fait en 2008, 1.500 morts, soit plus du quart du total recensé au cours de cette seule année. La bataille a tourné à l'explosion au second semestre, précisément quand les autorités fédérales ont décidé de porter sur place leurs effectifs à 2.500 hommes. Le 14 novembre, Armando Rodríguez Carreón, du quotidien El Diario, plusieurs fois «averti» d'un contrat sur sa tête, est tombé sous les balles de tueurs à gages sous les yeux de ses deux jeunes enfants. Résolu à se réfugier quelques mois auparavant dans la ville jumelle texane d'El Paso faute de protection des autorités, le journaliste, spécialiste du fait-divers, avait finalement refranchi la frontière.

«Si je ne m'étais pas enfui, je figurerais dans les statistiques des homicides», assure Emilio Gutiérrez Soto. Le 15 juin 2008, ce correspondant du même El Diario à Ascensión, dans les terres de l'Etat de Chihuahua, gagne la frontière avec son fils adolescent. Il se présente spontanément à une patrouille des services américains d'immigration. Aussitôt arrêté, il est placé pendant sept mois en centre de rétention, son fils étant libéré au bout de deux mois et accueilli chez des cousins installés à El Paso.

L'affaire est d'autant plus embarrassante pour l'administration américaine que les menaces qui ont poussé le journaliste au départ viendraient des militaires. Dans le collimateur d'un général qui lui reprochait de salir la réputation de l'armée mexicaine dans ses articles, Emilio Gutiérrez Soto avait subi la perquisition musclée d'une cinquantaine de soldats à son domicile un mois et demi avant de s'exiler.

Les abus des autorités, voire leur claire collusion avec le narcotrafic ou la criminalité organisée, ont même éclaboussé le pouvoir fédéral. En 2008, neuf fonctionnaires du ministère de la Justice ont été limogés pour des soupçons d'accointance avec les cartels. La corruption des élus est l'autre sujet à haut risque pour les journalistes mexicains. Elle explique le peu d'empressement de l'exécutif ou de la justice à faire toute la lumière sur les assassinats de journalistes. Aucun des 46 assassinats survenus depuis 2000 n'a été réellement élucidé.

Le Parquet fédéral chargé de lutter contre les attaques envers la presse, institué quelques mois avant l'élection de Felipe Calderón, affiche un bilan plutôt maigre. Entre l'époque de sa fondation et novembre 2008, cette Fiscalia Especial sous tutelle du ministère de la Justice a été saisie de 274 affaires, n'en a traité que 88 et n'a donné suite que pour trois d'entre elles, d'après le quotidien national El Universo. Pire, elle semble avoir trouvé sa raison d'être dans le classement sans suite des cas les plus graves, a fortiori ceux mettant en cause des gouverneurs et leur entourage, en excluant d'office tout lien entre le décès ou l'agression d'une victime et ses activités de journaliste. Le traitement de l'assassinat d'Armando Rodríguez Carreón est à cet égard exemplaire.

D'abord confié au Parquet de l'Etat de Chihuahua, le dossier a été transmis à la Fiscalia Especial sans les procès-verbaux dûment signés. Dans l'intervalle, des fonctionnaires fédéraux et locaux n'ont pas hésité à relayer, sans la moindre preuve, des liens présumés entre le journaliste d'El Diario assassiné et un baron de la drogue. Une véritable «prime à l'impunité» qui laisse penser que l'offensive Calderón contre le narcotrafic tient plus de la fuite en avant que de la répression ciblée contre les «narcos».

Décidément, il faudra davantage que la bonne volonté de l'administration Obama pour rassurer la société civile mexicaine, quand l'allié de la «bataille» fait autant problème que l'ennemi. Sachant aussi que 90 % des armes circulant au Mexique proviennent des Etats-Unis, comme Hillary Clinton vient elle-même de le rappeler.

Benoît Hervieu, Bureau Amériques, Reporters sans frontières

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