France

Présidentielle: demandez le programme

Olivier Ferrand

Contrairement à ce qu'écrivait Eric Le Boucher ici même, la gauche a un projet.

Des badges et autres objets PS La Rochelle 2010. REUTERS/Stéphane Mahe

Des badges et autres objets à l'université d'été du PS à La Rochelle 2010. REUTERS/Stéphane Mahe

Discours de Martine Aubry à La Rochelle, sécurité, débat sur les retraites… C’est la petite musique de la rentrée: le PS et la gauche sont désormais capables de s’opposer mais ils n’ont rien de crédible à proposer. Eric Le Boucher l’a résumé dans un récent article de Slate, sous le titre évocateur: «PS: ne demandez pas le programme». Est-ce bien exact?

Notons déjà, à titre liminaire, les progrès accomplis. Il y a un an, à l’été 2009, on supputait sur l’éclatement du parti socialiste, ce «cadavre à la renverse». L’opposition était incarnée par Olivier Besancenot, François Bayrou, voire Dominique de Villepin, jamais par les socialistes. Aujourd’hui, le PS a repris sa place; Martine Aubry s’est imposée comme le leader incontesté de l’opposition.

Le come back des socialistes doit beaucoup à l’exercice de rénovation mené par Arnaud Montebourg, avec comme point d’orgue les primaires. Beaucoup pensaient que le PS était devenu irréformable. L’adoption des primaires ouvertes a montré que le corps socialiste avait encore des ressources internes insoupçonnées. Les primaires constituent en effet une véritable «révolution» institutionnelle partisane: le choix du leader, et de sa ligne politique, est transféré du parti et ses militants aux citoyens. Le PS bascule de son modèle historique de parti d’avant-garde à un modèle moderne de parti démocratique. Et cette révolution a été adoptée en à peine un an, entre le travail de défrichage intellectuel réalisé par Terra Nova sous la houlette d’Olivier Duhamel et l’adoption par référendum militant en octobre 2009.

L’adoption des primaires a aussi permis de mettre un terme au poison qui rongeait le PS: la guérilla sauvage et permanente qui opposait, en l’absence de procédure de désignation, les candidats potentiels au leadership. Avec «l’externalisation» de la compétition présidentielle dans le cadre d’une procédure acceptée par tous, régulée et inscrite dans un calendrier, la vie des socialistes s’en est trouvée pacifiée.

Le PS exerce donc de nouveau pleinement sa fonction d’opposition: tout le monde le reconnaît. Mais il ne serait pas capable de proposer. Eric Le Boucher a en partie raison, mais voilà la bonne nouvelle pour la gauche et la démocratie: cela ne va pas durer.

L’écosystème intellectuel autour de la gauche est en effet en place. En amont, la sphère universitaire produit de nouveau le diagnostic nécessaire pour comprendre les mutations contemporaines. Ce n’était plus le cas à la fin des années 1990: déstabilisée par la «fin de l’histoire» postcommuniste, évincée par la prééminence des cabinets ministériels, elle s’était repliée sur son aventin spéculatif, désertant la réflexion politique dans une «trahison des clercs» à l’envers. Depuis 2002, la tendance s’est renversée. Les figures tutélaires sont revenues dans l’arène, les Pierre Rosanvallon, Olivier Mongin, Marcel Gauchet…  Une nouvelle génération, riche et exceptionnellement talentueuse, a émergé: Eric Maurin, Thomas Piketty, Bruno Palier, Philippe Askenazy, Thierry Pech, Marc-Olivier Padis, Esther Duflo, Pauline Peretz, Hélène Périvier, Eloi Laurent, Thomas Philippon, Daniel Benamouzig, Justin Vaisse, Bruno Tertrais –pour ne citer que les plus connus. La production intellectuelle s’est organisée autour de pôles structurés: la République des Idées, l’Ecole d’économie de Paris, les cercles sociaux de la revue Esprit, Bruegel à Bruxelles sur les questions européennes, En temps réel

Jusqu’ici chaînons manquants de cet écosystème, les think tanks politiques ont émergé. Leur mission est de transformer le diagnostic intellectuel formulé par le monde académique en propositions pour l’action publique à destination de la sphère politique. Ce travail se faisait jusque-là de manière informelle, à travers des personnalités ou des «clubs» qui assuraient cette transformation. Les think tanks ont offert des lieux structurés, professionnalisés, pérennes pour mener ce travail. Il y a Terra Nova, bien sûr, née en 2008, mais aussi la Fondation Jean-Jaurès (PS) qui a opéré au même moment, sous l’impulsion de Gilles Finchelstein, sa mutation de fondation diplomatique vers la fonction de think tank, la Fondation Gabriel-Peri (PCF), Res Publica pour les chevènementistes. Europe Ecologie aussi est en passe de se doter de son think tank.

En aval, la disponibilité intellectuelle des partis de gauche n’a jamais été aussi grande. Longtemps, les socialistes ont été réticents à reconnaître que leur matrice idéologique historique –celle qui avait fondé l’Etat providence– était dépassée. C’est fini: la crise européenne de la social-démocratie et la crise économique mondiale sont passées par là, les modèles d’hier sont caducs, le temps est à la refondation. Témoigne de cette disponibilité la création du Laboratoire des Idées, piloté par Christian Paul, qui joue le rôle de capteur intellectuel pour le PS.

Fort de cet écosystème, la gauche a lancé son travail de préparation sur le projet. Au PS, la convention sur le nouveau modèle de développement, en juin, en a marqué le point de départ. Une série de conventions thématiques scandera la vie des socialistes jusqu’à une convention extraordinaire de synthèse, au printemps. Europe Ecologie a également lancé sa réflexion programmatique, sous la direction de Yannick Jadot et Denis Baupin. Terra Nova prend toute sa part à ce travail intellectuel. Nous nous consacrons depuis le début de l’été à l’élaboration d’une «contribution pour 2012», afin de nourrir les progressistes.

Certes, cela ne se voit pas encore. Le travail est en cours; il n’est pas achevé. Malgré tout, on en découvre les premiers fruits. Sur les retraites, par exemple, on peut ne pas partager les propositions socialistes; il est difficile en revanche de contester l’existence d’un contre-projet.

Certes, il y a des tensions importantes sur les orientations à suivre. Sur la dette: la gauche pourra-t-elle assumer la rigueur? Sur la fiscalité: faut-il ou non augmenter les impôts? Sur l’équité entre les générations: faut-il donner la priorité aux jeunes ou aux séniors? Sur le progrès: quel équilibre trouver entre les sociaux-démocrates productivistes et les écologistes radicaux «décroissantistes»? Ces débats existent, mais ils seront tranchés dans le cadre de la primaire. Elle permettra aux citoyens de choisir non seulement une personnalité, mais aussi –et surtout– une ligne politique.

Certes, l’exercice sur le projet est particulièrement difficile. La gauche ne doit pas simplement inventer quelques mesures programmatiques; elle doit refonder sa matrice idéologique. C’est un nouveau modèle de développement pour la France qu’il va falloir bâtir. C’est difficile, mais la gauche a désormais de l’avance sur la droite. En 2005-2006, Emmanuelle Mignon, à la direction des études de l’UMP, avait piloté pendant deux ans le travail programmatique du candidat Sarkozy. Elle y avait monté un think tank informel, embauchant une dizaine de plumes, auditionnant toute la place de Paris. Elle cumulait sous une seule casquette toutes les compétences nécessaires à la synthèse du projet sarkozyste: une formation intellectuelle, un vécu administratif et un branchement direct sur la vision politique du leader. Emmanuelle Mignon est partie et aucune institution pérenne ne l’a remplacée. La droite n’a pas de lieu pour renouveler son projet. Elle cherche déjà sans succès un second souffle pour la fin de la mandature.

Dans ces conditions, il est raisonnable de parier que 2012 se fera à front renversé par rapport à 2007: les idées neuves seront à gauche. A la présidentielle, il faudra demander le programme.

Olivier Ferrand

Photo: Des badges et autres objets à l'université d'été du PS à  La Rochelle 2010. REUTERS/Stéphane Mahe

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