Monde

Pourquoi les guerres s'éternisent

Foreign Policy, mis à jour le 17.09.2010 à 3 h 56

Dix raisons pour lesquelles les guerres «choisies» se transforment en bourbiers.

Quand les grandes puissances interviennent dans des pays mineurs, la victoire est parfois facile et rapide. (Souvenez-vous par exemple des Américains à Grenade.) Quand c’est le cas, les seules questions qui se posent à court terme sont de savoir où aura lieu la parade de la victoire et combien de médailles décerner. Mais quand une guerre tourne mal, les dirigeants du pays doivent choisir entre mettre un terme aux pertes en se retirant ou «rester dans la course». Si l’ennemi est une grande puissance insatiable du type Troisième Reich, l’on n’a pas trop le choix. Mais si l’adversaire est une insurrection dans un pays relativement faible et pas très important, et que le défi est la construction de la nation dans une société que vous comprenez mal, la décision est beaucoup plus difficile à prendre.

Comme nous l’ont prouvé l’Irak et l’Afghanistan, se sortir d’un bourbier est bien plus complexe que de s’y engager. Je pense que les guerres choisies ont généralement tendance à durer plus longtemps que ne l’avaient prévu ceux qui les ont lancées. Et qu’elles coûtent souvent beaucoup plus cher. Je ne suis pas le premier à pointer du doigt ce phénomène, alors pourquoi est-ce que le schéma se reproduit encore et encore?

Pourquoi les guerres choisies durent-elles trop longtemps et pourquoi nos dirigeants ont-ils tant de mal à se réveiller, sentir la bonne odeur du café et opter pour le retrait? Maintenant que nous avons (quasiment) quitté l’Irak, voici selon moi les 10 principales raisons.

1.   Les politiques pris au piège par leurs propres convictions. Tous les êtres humains ont tendance à interpréter les nouvelles informations à la lumière de ce qu’ils croient, et donc à tarder avant de remettre en cause des convictions bien ancrées. Quand il a pris la décision difficile d’engager une guerre (ou d’intensifier une guerre en cours), pas facile pour n’importe quel dirigeant d’admettre qu’il a commis une bourde, même si tout porte à le croire.

2.   L’ambiguïté des informations en temps de guerre. Autre raison qui explique pourquoi les guerres choisies durent trop longtemps: il est difficile de savoir à quel moment il faut vraiment arrêter les dégâts. Même si de nombreuses preuves montrent que la guerre tourne mal, il y a toujours forcément aussi des signes positifs. Vous souvenez-vous de tous ces «critères» que l’administration Bush a développés pour mesurer les progrès en Irak? Dans la masse, vous trouverez toujours quelques points de la liste qui laissent croire que la situation s’améliore. Quand les preuves sont contradictoires (et c’est généralement le cas), les dirigeants sont d’autant moins à même de remettre en cause leur conviction que la guerre vaut la peine.

3.   Les «coûts irrécupérables». Une fois qu’un pays a investi une quantité importante de sang et d’argent dans la guerre, les décideurs peuvent croire, à tort, que mettre un terme aux pertes reviendrait à gaspiller tout cela et qu’il faut continuer à se battre pour que ces sacrifices ne soient pas vains. Raisonnement erroné: une guerre ne mérite d’être poursuivie que si l’on peut espérer une fin plus heureuse à un coût acceptable. Mais les dirigeants ne le voient probablement pas ainsi, surtout si leurs électeurs leur rappellent le prix déjà payé et les accusent de gaspiller les sacrifices déjà consentis.

4.   Les dirigeants guère incités à admettre leurs erreurs et à changer de voie. Le président Bush a fait un pari très risqué en décidant d’envahir l’Irak en 2003. Il a naïvement cru une poignée de conseillers peu fiables, a surestimé la menace que représentait l’Irak pour les intérêts américains et a pensé que l’invasion «transformerait» le Moyen-Orient rapidement et à moindre coût. Quand ses théories se sont avérées déplorablement fausses, admettre qu’il s’était trompé aurait été un véritable suicide politique. Comme d’autres dirigeants, il a plutôt décidé de «miser sur un regain» et d’espérer un retournement de situation qui viendrait justifier sa décision d’origine.

5.   Ceux qui lancent une guerre ne sont pas ceux qui y mettent fin. Ce qui vaut pour les dirigeants vaut aussi pour les subalternes: y avait-il une chance que ceux qui ont poussé Bush en Irak (Rumsfeld, Cheney, Wolfowitz, Feith, Rice, etc.) reviennent brusquement sur leurs positions et aident le président à se retirer? Bien sûr que non. Les exemples du passé montrent clairement que mettre fin à une guerre implique de se débarrasser de l’équipe qui vous a poussé à vous y engager et parfois de remplacer tous ceux qui ont dirigé la coalition. Ce n’est pas par hasard si la stratégie américaine en Irak n’a pas connu d’amélioration avant que Bush ne se débarrasse de Rumsfeld et de la plupart des néoconservateurs, ouvrant ainsi la voie à un changement.

6.   Les grandes puissances peuvent toujours continuer à se battre. Une autre raison explique pourquoi les grandes puissances font durer les guerres choisies trop longtemps: tout simplement parce qu’elles le peuvent. Les coûts peuvent largement dépasser les bénéfices, mais il est très rare qu’un fiasco militaire total ne les pousse hors du champ de bataille, surtout lorsqu’elles luttent contre un adversaire plus faible. La guerre en Irak a beau avoir été une bourde coûteuse, il n’empêche que les États-Unis auraient pu rester une ou deux années supplémentaires, même trois, s’il l’avait vraiment fallu. Même phénomène en Afghanistan: qu’est-ce que dépenser 100 milliards de dollars supplémentaires quand votre PIB s’élève à 13 000 milliards et que vous pouvez emprunter à des étrangers de l’argent que les générations futures rembourseront?

Pire: les États puissants peuvent toujours sortir de leur poche des innovations technologiques et se convaincre qu’elles sont la clé de la victoire. Les chefs militaires peuvent être remplacés, les champs de bataille peuvent être élargis, de nouvelles armes peuvent être développées et utilisées (une guerre des drones, ça vous dit?), de nouvelles tactiques peuvent être mises sur pied. Pour être honnête, dans certains cas, l’innovation stratégique peut changer le cours des événements et mener à la victoire. Mais cette possibilité de pouvoir tenter quelque chose de nouveau complique la tâche des dirigeants: comme il y aura toujours quelqu’un pour leur dire qu’il a une meilleure idée pour gagner la guerre, ils ont dû mal à conclure qu’il vaut mieux tout arrêter.

7.   L’armée déteste perdre. Nous attendons de nos forces militaires qu’elles se concentrent sur la victoire, et nous voulons qu’elles exécutent leurs missions avec enthousiasme et dévouement. Les gens en uniforme ont certes souvent moins tendance à prôner la guerre que les civils, mais une fois qu’ils sont sur le champ de bataille, ce sont les derniers à admettre que la situation a mal tourné ou à recommander de se retirer sans victoire. Combien de généraux diront au président qu’ils ne peuvent tout simplement pas l’emporter (ou, en tout cas, pas à un prix acceptable)? Sans compter que le Pentagone ne peut qu’imaginer qu’on lui reprochera la défaite, même si ce n’était pas vraiment sa faute. Résultat: l’institution qui a politiquement le plus de pouvoir quand il s’agit de guerre et de paix est largement encline à appuyer l’option «restons dans la course».

8.   Au sommet de l’État, les dirigeants ne savent pas toujours à quel point la situation est grave. Ce problème est lié à notre point numéro 7. Dans la plupart des bureaucraties, armée comprise, on a tendance à faire remonter les bonnes nouvelles et à taire les mauvaises. Les subalternes veulent faire bonne figure et sont donc susceptibles d’enjoliver leurs actions. Les généraux chargés de mener la guerre se montrent optimistes, à la fois pour préserver le moral des soldats, pour s’assurer du support de la population, et parce qu’ils savent ce que les dirigeants civils veulent entendre. Si rien ne vient faire contrepoids, les guerres se poursuivent parce que ceux qui ont la responsabilité de prendre la décision finale ne sont pas pleinement conscients de ce qui se passe réellement.

9.   Des inquiétudes exagérées concernant leur crédibilité. Les grandes puissances s’attardent souvent dans des guerres  perdues d’avance non pas parce que les enjeux sont importants, mais parce qu’elles craignent que se retirer n’entache leur réputation et n’ait des répercussions conséquentes dans d’autres régions du monde. Les spécialistes du sujet expliquent que ces inquiétudes sont habituellement exagérées. N’empêche que les conseillers utilisent cet argument et que les dirigeants y croient. On l’entend beaucoup de nos jours, mais c’était déjà la même rengaine pendant la guerre du Vietnam.  Si nous nous retirons d’Afghanistan, nous dit-on, al-Qaida en sortira renforcé et recrutera à tout bras, nos alliés dans le monde en concluront que nous sommes des poules mouillées et nous abandonneront. Bien évidemment, notre retrait du Vietnam n’a eu aucune de ces conséquences. (Vous vous souvenez, les États-Unis ont gagné la Guerre froide ?) En outre, nous retirer d’Afghanistan viendrait certainement perturber les récits des islamistes sur l’impérialisme occidental et permettrait aux États-Unis de concentrer leurs efforts militaires sur les régions qui comptent vraiment. La crédibilité américaine peut au final souffrir beaucoup plus du fait que le pays gaspille son énergie dans des conflits coûteux et non nécessaires.

10.   La fierté nationale. Le nationalisme est une force considérable, et les grandes puissances ont généralement à leur palmarès nombre de succès dont elles peuvent s’enorgueillir. Quand vous êtes comme les États-Unis, très riches et très puissants, avec une success story en guise d’histoire nationale, difficile de croire qu’il y a des missions militaires que vous n’êtes pas capable de remplir sans payer le prix fort. Lyndon Johnson ne pouvait juste pas croire que «des Asiatiques en pyjamas noirs» pouvaient avoir raison de la puissante Amérique, et beaucoup d’Américains doivent avoir du mal à comprendre pourquoi nous ne pouvons pas résoudre le problème afghan, vaincre les taliban une fois pour toutes, et dénicher Ben Laden tant qu’on y est! Sur la liste des raisons qui expliquent pourquoi les guerres s’éternisent, l’orgueil occupe une place de choix.

Tout cela ne veut pas dire que les grandes puissances comme les États-Unis ne devraient jamais envoyer de soldats quand la partie n’est pas gagnée d’avance, ou qu’elles doivent toujours mettre un terme aux guerres qui ne se passent pas bien. Cette liste est juste un pense-bête, elle rappelle que lâcher les chiens de guerre est une affaire imprévisible, et qu’il est beaucoup plus facile d’entrer dans un conflit que d’en sortir. De grâce, souvenez-vous-en la prochaine fois que quelqu’un débarque avec une super idée pour résoudre tous les problèmes des États-Unis grâce à une frappe militaire rapide et chirurgicale. Quand un plan semble trop beau pour être vrai, il l’est souvent.

Stephen M. Walt

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Au Koweït, le 31 août, des soldats américains envoyés en Irak attendent leurs instructions avant de rentrer aux Etats-Unis. REUTERS/Stephanie McGehee

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