France

Kiejman – Metzner, poings de droit

Bastien Bonnefous, mis à jour le 20.10.2010 à 16 h 02

Les deux avocats se détestent. Le juge vient de donner raison à Kiejman dans un procès qui l'opposait à son confrère.

Georges Kiejman devant le domicile de Liliane Bettencourt.REUTERS/Benoit Tessier

Georges Kiejman devant le domicile de Liliane Bettencourt. REUTERS/Benoit Tessier

Le tribunal de grande instance de Paris a débouté ce mercredi 20 octobre Me Olivier Metzner qui poursuivait son confrère Georges Kiejman pour diffamation en marge de l’affaire Woerth-Bettencourt. L’avocat de Françoise Meyers-Bettencourt reprochait à celui de Liliane Bettencourt de l’avoir qualifié «d’orchestrateur» des enregistrements clandestins réalisés par le majordome au domicile de l’héritière de L’Oréal.

Pour le juge, il y a bien diffamation, mais Georges Kiejman se serait «exprimé avec passion» sur «les derniers rebondissements d’un dossier au retentissement national». Nous republions l’article que nous avions consacré aux deux ténors du barreau avant l’audience.

                                            ***

La pratique est rarissime dans les annales judiciaires, à l'image de la haine entre les deux hommes. La 17e chambre correctionnelle de Paris, spécialisée dans les dossiers de diffamation, se penchait mercredi 15 septembre sur la guerre que se livrent depuis plusieurs mois les avocats Georges Kiejman et Olivier Metzner, sur fond d'affaire Bettencourt et par médias interposés.

Le premier, 78 ans, est l'avocat de Liliane Bettencourt, l'héritière de L'Oréal; le second, 60 ans, celui la fille de cette dernière, Françoise Meyers-Bettencourt. Plusieurs fois ministre sous François Mitterrand, le premier est une légende parmi les robes noires. Impossible de citer tous ses clients en un demi-siècle de barreau (tentons le philosophe Guy Debord, l'activiste-romancier Pierre Goldman, la photographe Bettina Rheims, la top-model Inès de la Fressange, la ministre Rachida Dati...). Le second est le n°1 du moment parmi les pénalistes. Défenseur de Dominique de Villepin dans l'affaire Clearstream, du trader Jérôme Kerviel face à la Société Générale, il est de tous les dossiers qui pèsent.

Intime de Pierre Mendès-France, séducteur raffiné aux costumes Chiffonelli et aux chemises Charvet, fin lettré à l'éloquence et à la répartie ravageuses, le premier préfère les romans aux dossiers pénaux. Fils de modestes agriculteurs normands, le second fête sa réussite remarquable dans les grands Bordeaux, les cigares et le design, et traque, besogneux, le vice de procédure.  

«Cerveau» contre «aigrefins»

Entre ces deux ténors qui se partagent le gotha judiciaire et médiatique avec les honoraires afférents (900 € de l'heure pour Me Kiejman, 750 € pour Me Metzner), les coups pleuvent depuis que le contentieux familial Bettencourt a pris des airs d'affaire d'Etat, mélangeant politique et affairisme.

Olivier Metzner poursuit Georges Kiejman pour l'avoir accusé d'être à l'origine des écoutes sauvages menées par le majordome de Liliane Bettencourt, puis de leur fuite dans la presse. Dans une interview au JDD le 20 juin 2010, Me Kiejman reproche à son confrère d'être le «cerveau» du « complot organisé » contre sa cliente. Auparavant, Me Metzner avait estimé dans le même journal que Georges Kiejman ne défendait pas Liliane Bettencourt, mais les «prédateurs» et les «aigrefins» qui graviteraient autour d'elle. Ambiance et amabilités entre deux monuments d'ego...

Le 1er juillet 2010, le climat s'est encore un peu plus envenimé entre les deux pénalistes lors de l'audience publique du procès de l'artiste François-Marie Banier devant le tribunal de Nanterre. Ironiquement placés côte à côte par la topographie des lieux, leur salut est cinglant. «Alors, on salue les mufles, maintenant?», lance Metzner à la main tendue par Kiejman. «Oui, on salue les mufles. Et même les voyous!», répond l'intéressé.

«Mon revers du gauche est terrible!»

Alors que l'audience démarre, Me Metzner ne peut s'empêcher de jeter une pique à son confrère. Me Kiejman bondit et s'indigne: «Mais il me cherche? Ah, il ne faut pas qu’il me cherche où ce sera terrible pour lui!», tonne-t-il face à l'impétueux. «Des menaces maintenant? Madame la greffière veuillez acter ces menaces, je vous prie!», relance, stoïque, le défenseur de Bettencourt fille. «Madame la présidente, dite à Me Metzner de ne plus me chercher car mon revers du gauche est terrible!», s'étrangle celui de Bettencourt mère. «Maîtres, je vous signale que nous n’avons pas prévu d’infirmerie. Nous allons suspendre l’audience quelques minutes, le temps nécessaire pour que les fûts de canon se refroidissent», arbitre, amusée, la présidente de l'audience — et vice-présidente du tribunal de grande instance de Nanterre, la magistrate Isabelle Prévost-Desprez.

Au-delà du conflit mère-fille, Georges Kiejman ne supporte surtout pas que son confrère Metzner ait laissé filer les passages des bandes audio du majordome sur lesquelles figurent ses conversations privées avec Liliane Bettencourt. Un irrespect du secret professionnel entre un avocat et son client, que Georges Kiejman ne parvient toujours pas à digérer. Pour Richard Malka, qui le représentera le 15 septembre devant la 17e chambre, «Me Kiejman n'est pas en colère, il est déçu et blessé par de telles pratiques qui ne se font pas entre confrères et qui sont la négation du métier d'avocat. C'est un mauvais coup qu'Olivier Metzner a porté à la profession, et ce faisant, à lui-même».

L'«hystérie» de Vilnius

La haine entre les deux hommes n'est pas récente. Elle a germé sous le ciel lituanien, en 2004, lors du procès du chanteur Bertrand Cantat jugé pour la mort de sa compagne, l'actrice Marie Trintignant, par le tribunal de Vilnius (6). A l'époque, Olivier Metzner défend le leader de Noir Désir et Georges Kiejman Nadine Trintignant, la mère de la comédienne. Un mot avait alors mis le feu entre les deux hommes. Cherchant à atténuer la responsabilité de Cantat dans sa dispute avec Marie Trintignant, Me Metzner avait parlé de «l'hystérie» de l'actrice qui aurait porté le premier coup. «Inadmissible», avait réagi Me Kiejman, ajoutant que «la furie hystérique des femmes, c'est l'excuse classique des machos qui les frappent!».

Depuis cette passe d'armes, les deux hommes se cherchent. Georges Kiejman a d'ores et déjà annoncé qu'il sera présent à l'audience du 15 septembre. Pas Olivier Metzner, qui sera représenté par son avocat François Stefanaggi. « C'est une procédure civile, un simple problème de droit, pas une bagarre d'avocats », se justifie Me Metzner, regrettant «l'excessivité» de son confrère Kiejman. Un simple problème de droit lourdement chiffré, puisqu'Olivier Metzner réclame 100.000 € de dommages et intérêts pour lui, autant pour sa cliente, plus 50.000 € pour les frais d'avocats... Pour la partie adverse, l'absence du pénaliste est un comble. «S'il ne vient effectivement pas, cela signe sa motivation réelle qui n'est pas de réparer une soit disant diffamation, mais d'empêcher tout opposant à s'exprimer dans l'affaire Bettencourt», estime Me Malka. 

Bastien Bonnefous

Article mis à jour le 20 octobre

Bastien Bonnefous
Bastien Bonnefous (65 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte