Culture

Mort de Chabrol: le ressac

Philippe Boggio, mis à jour le 13.09.2010 à 14 h 14

Avec la mort de Claude Chabrol, nous reviennent des images de la Nouvelle Vague. Et aussi, évidemment, de son art de tricoter des histoires de familles bourgeoises.

Claude Chabrol à la Berlinale 2009. REUTERS/Fabrizio Bensch

Claude Chabrol à la Berlinale 2009. REUTERS/Fabrizio Bensch

Depuis l’annonce de sa mort, ses amis, ses acteurs, à l’heure des louanges, nous renvoient tous, et lui avec nous, au déluge. Aux temps héroïques et révolutionnaires de La Nouvelle Vague. A croire que vient de décéder un jeune réalisateur de 30 ans, Claude Chabrol, premier jeune turc à avoir attaqué le cinéma de papa avec Le Beau Serge, en 1959, œuvre manifeste qui allait allumer la mèche de la bombe A Bout de souffle, de Jean-Luc Godard, un an plus tard.

Repassent des titres de films, toujours les mêmes ou à peu près. Les Cousins, encore en 1959. Les Bonnes femmes, en 1960, et Les Godelureaux, en 1961. Puis la série de quatre, assez miraculeuse, qui va de 1968 à 1971, avec Les Biches, La Femme infidèle, Le Boucher et Que la bête meure. Après, cela se perd. Trop de films. En vrac. Parfois, treize à la douzaine, sans rien de vraiment notable. Claude Chabrol ou l’éternel dilemme du créateur qui dure: être ou avoir été.

Il avait choisi d’être encore du cinéma au présent. Il faut bien gagner sa vie, disait-il. Aux intervieweurs qui lui ramenaient sans arrêt à la figure ses compères des Cahiers du Cinéma, François Truffaut et Jean-Luc Godard, il expliquait qu’il avait sur eux l’avantage de n’être «ni mort, ni Suisse». C’était vrai jusqu’à dimanche. Maintenant qu’il est Suisse d’honneur… Au tournant des années 1980, il avait admis que dans le cinéma français, un sou commençait à valoir un sou, et que les producteurs tournaient le dos à la cinéphilie rebelle. Il a consenti à vieillir en réalisateur actif, c’est-à-dire: qui réalise, ce qui n’est pas si fréquent, un peu plus consensuel, un peu plus conservateur, à mesure que la production nationale s’affadissait.

Il s’en expliquait: les producteurs préféraient souvent leurs propres histoires aux siennes. Comme il était assez peu vaniteux, et en même temps, très demandé, il a estimé qu’il était toujours possible de dynamiter un film de l’intérieur, de malmener assez un exercice imposé, pour qu’il en sorte assez d’absurde ou d’esprit pamphlétaire. Voilà pourquoi les notaires en ont pris pour leur grade.

Pour les familles

Cinéaste consacré, mais comme les autres –sauf les morts prématurés (Demy, Malle) ou les suicidés (Eustache)–, soumis aux exigences comptables et culturelles de l’heure, Claude Chabrol a entrepris de distiller son œuvre, en particulier son observation des femmes et sa guérilla personnelle contre la bourgeoisie de province, dans des films «pour les familles». Polars classiques ou chapitres historiques. Bovarysmes d’hier et d’aujourd’hui.

On le louait pour ça, spectateurs et producteurs. On en redemandait. Ah, ces airs de province étriquée! Chabrol était bien le meilleur pour nous tricoter ces destinées ordinaires qui décentralisaient un peu les héros de pellicule, hors Paris. Systématisme un peu poujado-populiste, sans doute; inconscient de la part de Chabrol, sûrement. Quand on l’écoutait, à la radio ou à la télévision, malin, matois, plus que les copains, on se disait qu’il misait sur l’accumulation. Il devait se dire qu’un cinéaste qui tourne, même parfois en besognant, c’était toujours mieux qu’un cinéaste empêché par trop de génie proclamé. Sans doute espérait-il qu’un jour, un spectateur se projetterait l’ensemble de ses films bout à bout (plus de 50 films de cinéma, 21 de télévision), et qu’alors l’unité d’une vie apparaîtrait.

En attendant, il s’employait à fausser son portrait. Cas assez unique dans la profession, il ne laissait à personne d'autre que lui le soin de qualifier certains de ses films de navets. Ainsi La Décade prodigieuse (1971) ou Jours tranquilles à Clichy (1990). Ou alors, même en promotion, il préférait parler d’autre chose. De cuisine, beaucoup. Au point que des observateurs sont aujourd’hui persuadés, pour l’avoir écrit, qu’il situait en province ses histoires d’abord pour rester à proximité des meilleurs restaurants. Il voulait donner l’impression que tout ça n’avait pas vraiment d’importance; qu’il tournait, vite et souvent, comme d’autres accumulent les points de retraite; que le cinéma était surtout son mode de vie, plus qu’un art, et qu’il lui plaisait surtout de retrouver, goguenard, les amis-comédiens sur les tournages.

Claude Chabrol a beaucoup exagéré dans la modestie et l’évitement. Il savait que bien des cinéphiles l’avaient enterré à la fin des années 1960, ou confit entre les pages jaunies des Cahiers du cinéma. Il a tout de même fait encore cinquante ans de cinéma, envers ou contre les puristes du 7e art. «Mon truc, c’est de ne pas faire de triomphe», disait-il. D’être dans la moyenne supérieure du succès et de l’estime. De conserver, surtout le droit et les moyens de continuer. Une gloire posthume de météore ne valait certainement pas un bon cassoulet, à ses yeux. Ou le soulagement de durer encore.

Philippe Boggio

Photo: Claude Chabrol à la Berlinale 2009. REUTERS/Fabrizio Bensch

 

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