Culture

Houellebecq: la carte (postale) précède le territoire

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 08.11.2010 à 13 h 36

L'écrivain s’est bien gardé d’expliquer pourquoi son roman s’intitulait La carte et le territoire. Un détour par la géographie et la sémiologie s’impose pour mieux comprendre le délire houellebecquien.

La Place du Mistral dans la série Plus Belle La Vie. © France3

La Place du Mistral dans la série Plus Belle La Vie. © France3

Mise à jour 8 novembre 2010: La Carte et le Territoire, de Michel Houellebecq, a obtenu le prix Goncourt 2010, au premier tour du scrutin. Il a été notamment préféré à Apocalypse bébé de Virginie Despentes, qui, elle, est lauréate du prix Renaudot. Nous republions un article sur la Carte et le Territoire paru en septembre.

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La carte et le territoire, le nouveau roman de Michel Houellebecq, met en scène Jed Martin, un artiste contemporain qui va connaître un succès mondial. L’artiste réalise dans les premiers moments de sa carrière –sa période Michelin– des photographies de cartes routières, les légendant d’un énigmatique «La carte est plus intéressante que le territoire». Voilà à peu près tout ce que vous trouverez dans ce roman de 428 pages pour comprendre d’où lui vient son titre. Les vraies raisons sont à chercher ailleurs…

La carte le territoire

Dans une courte fable de Borges (dans le recueil Histoire universelle de l’infamie/Histoire de l’éternité), les cartographes d’un Empire développent leur ambition de représentation du monde jusqu’à l’absurde, réalisant une carte de l’Empire à l’échelle 1 :1. La carte devient donc, progressivement, le territoire, ou plutôt son exacte reproduction. Intrinsèquement inutile, elle sera abandonnée. Puis des gens, sans domicile, finissent par habiter les ruines de ce monde artificiel. Dès lors il n’y a plus ni carte (représentation) ni territoire («réalité»). Mais un vaste bordel. Umberto Eco s’amusera dans un exercice de cacopédie à réfléchir aux possibilités concrètes d’établir la carte égalant le territoire.

Beigbeder (celui de la vraie vie, pas celui du roman de Houellebecq) écrit à propos du roman de son ami :

«Le projet houellebecquien est un projet aristotélicien (selon Aristote, la poésie est une imitation de la nature) et simultanément un projet non aristotélicien (au sens du "Monde des Non-A" de Van Vogt, le monde réel n'étant pas montrable).»

Ici la référence au Monde des Non-A est un indice précieux. Ce cycle de romans de science-fiction est directement (et très librement selon les spécialistes) inspiré des principes de sémantique générale tels que définis par Alfred Korzybski dans les années 30, dans un ouvrage théorique d’aspect repoussant, intitulé… Une carte n’est pas le territoire. Contentons-nous, pour limiter les maux de tête, d’un résumé que fait Wikipedia des visées de cette sémantique générale, qui inspirera plus tard des disciplines de développement personnel et de communication interpersonnelle, comme la PNL : «Dire que la carte n'est pas le territoire, c'est affirmer que la science n'est pas le monde qu'elle décrit. Le vrai savant est celui qui sait que son savoir n'est pas total.»

La carte précède le territoire, ou quand le réel fait pschitt

La science n’est donc pas le monde qu’elle décrit. Ni l’art non plus. Les filtres qu’impose tout travail de représentation masquent, déforment, limitent la portion de réalité singulière concernée. Pour résumer, le mot n'est pas la chose. Or l’ambition de l’artiste Jed Martin est justement de travailler à «une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps». Il «se lança dans une carrière artistique sans autre projet que celui –dont il n’appréhendait que rarement le caractère illusoire– de donner une description objective du monde». Il est donc à ce stade dans la logique des apprentis-sorciers cartographes de Borges: incapables de se résigner à la nécessaire déperdition d’information, et de sens, qu’implique le fait de dresser une carte du territoire.

A cette tentative démente de reproduire la réalité à l’identique, succédera une ère de défiance extrême vis-à-vis de ce qui peut être qualifié de réel. C’est ainsi que, dans Simulacres et Simulation, Baudrillard, l’auteur de La société de consommation qui entre alors dans sa période la plus controversée, atteint selon ses détracteurs de folie conceptuelle pure et dure, en viendra à expliquer: «le simulacre a remplacé l'original, comme dans une nouvelle de Borges, la carte de l'Empire se substitue au territoire lui-même.» C’est pourquoi il écrira que la carte précède désormais le territoire. Le réel a fait pschitt, les simulacres sont désormais auto-référentiels et ils n’ont plus besoin de lui. Ne restent que des événements médiatiques. La profusion des signes a abouti à un résultat paradoxal: trop de sens tue le sens.

Baudrillard pour mieux comprendre Pernaud

C’est ainsi qu’on peut comprendre (et apprécier doublement) la grotesque, fantaisiste, baroque description de la soirée de nouvel an chez Jean-Pierre Pernaut dans La carte et le territoire. La France comme «carte» y est tout entière représentée: chaque salle de l’hôtel particulier de Pernaut a son animation régionale (des paysans vendéens armés de fourches à l’entrée, et dans l’appartement un stand de produits auvergnats, des orchestres basque et savoyard, un groupe de polyphonie corse). Et le bureau de Pernaut, avec sa bibliothèque de guides touristiques et ses Sept d’Or, est le lieu où la France se construit comme représentation. De même que la carte précède le territoire, le journal de 13 heures de TF1 précède la réalité. Par ses choix, sa sensibilité, son idéologie passéiste, Jean-Pierre Pernaut fait la France.

Le territoire réduit à sa représentation médiatique, c’est ce que Barthes analysait déjà dans sa mythologie de l’ancêtre des guides de voyage, si chers à Houellebecq (de Lanzarote à La carte et le territoire en passant par Plateforme).

«Pour le Guide Bleu, les hommes n’existent que comme « types ». En Espagne, par exemple, le Basque est un marin aventureux, le Levantin un gai jardinier, le Catalan un habile commerçant et le Cantabre un montagnard sentimental ». (Mythologies, Le Guide Bleu)

C'est où la Place du Mistral?

L’ensemble de la description donnée par Houellebecq décrit la marque France aux yeux des touristes (omniprésents dans ses écrits) et, au-delà, aux yeux des habitants eux-mêmes: «…tout donnait l’impression d’un décor, d’un village faux, reconstitué pour les besoins d’une série télévisée.» Anecdote qui illustrerait fort bien cette vision: demandez à un Marseillais résidant dans le quartier du Panier le «lieu» que les touristes cherchent le plus souvent: c’est la Place du Mistral, de la série Plus belle la vie (qui, faut-il le préciser, n’existe pas).

Dans La carte et le territoire, c’est un microcosme médiatique, une élite (urbaine et surtout parisienne) des manipulateurs de signes que Houellebecq n’a jamais épargnée (communicants, consultants, journalistes, publicitaires, marketeurs, écrivains, artistes, animateurs télé) qui façonne la réalité depuis les salles de rédaction, les salons, les vernissages, les open space

Il n’est plus guère nécessaire, dans le roman, de se rendre en « régions », sinon pour constater a posteriori que ces dernières ressemblent, en effet, beaucoup à la représentation publicitaire qui en est faite. La carte postale est-elle plus intéressante que le territoire? Toujours est-il qu’elle semble bien le précéder… Le voyage n’est plus que confirmation d’une promesse publicitaire préexistante: «Le voyage apparaît aussi mensonger que la publicité ou les messageries roses, il n’est que pur discours, pur produit» (Maud Granger Remy,  Le tourisme est un posthumanisme, dans Houellebecq sous la loupe).

«Une expérience gastronomique vintage»

Dans la France non urbaine du futur proche selon Houellebecq, il n’y a plus que des néo-ruraux. Ecolos, éduqués, aimables et soucieux de remplir le territoire d’une réalité conforme à la carte des désirs des touristes et des leurs, ils reprennent les vieux métiers, recréent les anciennes traditions, rebâtissent ou restaurent les monuments dans un esprit de musée vivant. Les cartes de menus à l’ancienne proposent «une expérience gastronomique vintage, voire hard-core» de la cuisine française. Seuls les lieux, les plats, les coutumes qui sur-signifient leur appartenance à un passé révolu ont droit de citer dans la vision post-moderne de la vie comme vaste activité touristique. La France au second degré est en marche («Tout doit passer par le filtre déformant de l’humour», écrivait Houellebecq dans Approches du désarroi). A quand une place du Mistral à Marseille ? 

Même mécanisme déréalisant avec la description des fonctionnalités de l’appareil photo dont le personnage principal consulte la notice. Les programmes de l’appareil en «mode scène» s’intitulent «FEU D’ARTIFICE», «PLAGE»,  «BEBE1» et «BEBE2», «FETE»… La naissance successive des enfants, les vacances à venir, les fêtes mémorables, toute la vie en somme du couple lambda acheteur de l’objet, a été pré-pensée par les concepteurs, ingénieurs, marketeurs: lesquels ont pris soin d’adopter des filtres flatteurs pour que les futurs parents ne photographient pas leurs bébés d’une manière… réaliste. Est-ce la naissance du premier bébé qui suscite la photo, ou l’appareil photo qui engendrera «BEBE1» du Samsung ZRT-AV2? A ce point du délire, on comprend que ses personnages auront le plus grand mal à reprendre un jour prise sur le monde. C’est dans cette séparation consommée que réside la beauté triste de toute l’œuvre de Houellebecq.

Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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