Monde

Mineurs du Chili: la vie, mode d'emploi

Marc de Boni, mis à jour le 13.09.2010 à 15 h 01

S’ils s’en tirent, les mineurs chiliens auront gagné leur vie. Pour de bon. Ils sortiront épuisés, aveugles, traumatisés, blêmes, maigres, mais probablement riches et célèbres.

Un mineur vu sur un ordinateur portable, le 26 août 2010. REUTERS/Ivan Alvarado

Un mineur vu sur un ordinateur portable, le 26 août 2010. REUTERS/Ivan Alvarado

Plus de 600 mètres de terre les séparent du grand air. Les 33 mineurs piégés au fond de la mine de San José, dans le nord du Chili, sont à la fois des miraculés et des martyrs. Objets de toutes les attentions, ils suscitent maintenant la convoitise des cupides de toutes sortes. S’ils s’en tirent, eux qui ramassaient de l’or et du cuivre dans l’antichambre de l’enfer pour 500 euros mensuels en moyenne, auront gagné leur vie. Pour de bon. Ils sortiront épuisés, aveugles, traumatisés, blêmes, maigres, mais probablement riches et célèbres.

Ils sont descendus en dix minutes, il y a déjà plus d’un mois. Ils vivent en slip dans un abri de cinquante mètres carrés, où ils ont fondu de 10kg. Aux dernières nouvelles, l’euphorie des premiers contacts a laissé place à un moral incertain. Il faut dire que leur refuge connaît des pannes de courant et de ventilation.  Avec 98% d’humidité dans l’air, la respiration s’alourdit. La température reste constamment entre 32°C et 36°C. Dans le kilomètre de galeries qui entoure le refuge, le noir est tel que l’on y voit comme derrière ses paupières. Lorsqu’on se réveille, il semble que l’on dort encore.

Les hommes-taupe

Les rares scientifiques et spéléologues qui ont vécu ce genre d’expériences (toujours dans des durées beaucoup plus réduites) racontent les ongles arrachés à tâter les parois. Ils décrivent un cauchemar d’obscurité absolue, peuplé d’angoisse, de faim, de soif, et de solitude. C’est leur chance pour le moment, les survivants chiliens sont nombreux. Cela pourrait aussi causer leur perte, si l’entente n’est pas parfaite dans leur cloaque. En ce début de septembre, cinq d’entre eux présentaient déjà des signes de dépression.


Chili : 5 mineurs en proie à la dépression
envoyé par BFMTV. - L'info video en direct.

 

Sans espace ni lumière, l’écoulement du temps est totalement perturbé. Et le calvaire ne fait que commencer. Pendant les 17 premiers jours d’isolement, ils se sont vus mourir de faim, de soif, s’éteindre à petit feu à mesure que les réserves de leur refuge s’amenuisaient. Le demi-verre de lait et deux cuillérées de thon qu’ils prenaient toutes les 48h auraient pu être leur dernier repas. Certains ont dû penser à en finir, ils ont peut-être même songé à s’entredévorer.

C’est ce que craint le géologue et spéléologue, Michel Siffre, qui s’est infligé, à des fins scientifiques, plusieurs expériences d’isolement souterrain. «Comme pour le radeau de la méduse, où les rescapés se sont entretués, ou l’accident d’un avion uruguayen sur la cordillère des Andes en 1972, où ils ont survécu grâce au cannibalisme, cela peut dégénérer», confie-t-il à l’AFP, bien qu’il estime rassurante la récente désignation d’un chef. L’un de ces survivants anthropophages est même venu prodiguer quelques conseils aux 33 troglodytes, au moyen de la sonde qui les relie actuellement à la surface.

Survie en boîte

C’est dans ce cylindrique de douze centimètres de diamètre pour un mètre soixante de long que tient leur espoir de revoir la lumière du jour (voir pdf). Ils sont pourvus quotidiennement en oxygène, matériel de soin, de survie, en nourriture et en boisson. C’est ce cylindre qui fait barrière à la folie. Les dizaines de personnes qui forment le camp «Esperanza» à la surface, secouristes, proches, politiques, psychologues, mécènes, se chargent de le remplir quotidiennement. Les allers-venues de la sonde créent un cycle, la routine qui tient les rênes de l’équilibre mental des mineurs.

Avec des messages, des jeux, du sérum oculaire, avec des piles et des lampes, avec des vêtements propres, ils alimentent l’espoir. Un «home cinéma» miniature serait parvenu dans l’abri depuis peu, entre deux allers-retours de linge. Bien qu’il fasse très chaud, l’humidité imprègne tout, ruisselle sur les parois, détrempe sacs de couchage et vêtements, pénètre le corps tout entier jusqu’à chercher les os. Pour garder le cœur au sec, les mineurs –qui comptent un ancien joueur international de foot parmi eux–, ont pu voir le match Ukraine-Chili en direct, le 7 septembre… Et gagner des maillots dédicacés.

La santé mentale et physique des rescapés est l’objet de toutes les attentions. Tout d’abord parce que si l’un d’un d’entre eux attentait à ses jours, ou venait à succomber pour toute autre raison dans le refuge, la survie des autres deviendrait rapidement insupportable. A moins d’essayer d’évacuer le corps par la sonde… Ensuite parce que la situation, «sans précédents» selon les termes de la Nasa, permet d’observer la réaction d’humains confinés sur une très longue durée, et d’éprouver le savoir-faire développé avec les astronautes. Ces observations ne manquent pas de susciter également l’intérêt les sous-mariniers et des équipes scientifiques travaillant en milieu hostile.

Trente-trois trésors enfouis

«Les missions en Antarctique, mais aussi les plongées en eaux profondes, ont montré que l’être humain commence à être anxieux lorsqu’il sent qu’il ne pourra pas être secouru rapidement en cas d’incident», rappelle Benoît Bolmont, spécialiste des comportements en milieux confinés de l’université de Metz. Et la menace qui plane sur le bon déroulement de l’opération est constante, comme le prouvent les surchauffes répétées des foreuses ou les risques sismiques permanents qui planent sur ce site, proche de la faille de l’Atacama. Trois forages différents sont d’ailleurs réalisés actuellement pour évacuer les rescapés.

Le caractère singulièrement dramatique de la situation, et l’attrait qu’elle suscite, n’échappe à personne. Le nouveau président de la République s’est rué sur l’affaire, avec au moins déjà 4 visites au compteur. Handicapé par les 80% d’opinions favorables allant à la sortante et opposante Michèle Bachelet, Sébastian Pinera y voit une aubaine. Pour engager ce pari audacieux pour sa popularité, il a tenu à montrer lui-même au monde le premier message sorti des entrailles de la mine: «Nous allons bien, dans le refuge, les 33

Les syndicats et industriels du secteur minier (60% des exportations du Chili) affichent aussi un insistant soutient. Le syndicat de la Escondida, la plus grande mine de cuivre du monde dans le nord du pays, leur a solidairement offert un chèque de 676.000 pesos (1.030 euros) chacun. Côté patronat, c’est le directeur milliardaire de la mine voisine de Santa Fe qui a généreusement offert aux familles l’équivalent de 7.600 euros, et appelé à réunir un million de dollars par tête, «pour qu’ils n’aient plus jamais à travailler». Il s’agit peut-être moins de philanthropie que de calmer la tempête que le président Pinera a promis d’abattre sur l’industrie minière, souvent «un peu légère» sur les normes de sécurité, alors qu’une vingtaine de sites ont déjà fermé depuis l’incident.

Vivons heureux, restons cachés

L’église et le monde du spectacle ne sont pas en reste, puisqu’un évêque est venu annoncer en grande pompe la livraison de 33 chapelets bénis par le pape, et qu’un film «Les 33», est déjà en train de se tourner. «Quand est survenu l’accident de la mine, je me suis dit: on tient là une très bonne histoire. Imaginez s’il y avait un survivant…», raconte à l’AFP le réalisateur, Rodrigo Ortuzar. «Ils sont prisonniers à 700 mètres de profondeur, et cela va opérer en eux une transformation interne. Il se génère en bas une mini-société, tout cela est hallucinant.»

Chansons thématiques et tee-shirts ciglés «Nous allons bien les 33» font déjà fureur dans les rue de la capitale, Santiago. La perspective du gros lot draine sur le site une légion d’indésirables, qui viennent disputer des miettes aux familles. Ainsi quelques drames se sont noués lorsque les amantes vénales de certains mineurs sont venues aux côtés des épouses afficher leur soutien. A croire que certains pourraient ne pas se réjouir de les voir remonter trop vite, chaque jour qui passe faisant monter la fièvre des enchères.

Les intéressés pourraient se trouver pris de court car les travaux avancent plus vite que prévu: l’excavateur T130, connu comme le plan B des sauveteurs, aurait parcouru 270 mètres en 3 jours, soit près de la moitié du trajet. Et au cas où, un plan C viendrait d’être lancé par le gouvernement chilien. Une foreuse de plateforme pétrolière longue de 45 mètres est en cours d’installation et pourrait atteindre le refuge en un mois et demi...

Marc de Boni et Pierre Laurent

Photo: Un mineur vu sur un ordinateur portable, le 26 août 2010. REUTERS/Ivan Alvarado

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