France

2012, la grande bataille de l'humour Internet

Vincent Glad, mis à jour le 20.09.2010 à 18 h 34

Et si Benjamin Lancar, le patron des Jeunes Populaires, était un visionnaire? 2012 se gagnera (ou se perdra) aussi dans la boue numérique.

Capture d'écran Lipdub des Jeunes Populaires, Dailymotion

Capture d'écran Lipdub des Jeunes Populaires, Dailymotion

En 2007, une partie de la campagne web s'était jouée sur Dailymotion, où de nombreuses vidéos «off» avaient surgi. La réunion où Ségolène Royal parle des profs et des 35h ou la blague de Rachida Dati sur le Kärcher avaient animé le débat public au sens large. En 2012, les vidéos seront évidemment de la partie, mais une nouvelle forme de combat politique pourrait émerger, le «LOL», qu'on voit poindre dans les déclarations de Benjamin Lancar.

Dans une interview donnée au figaro.fr fin août, le médiatique président des Jeunes Populaires a lancé avec 2 ans d'avance la grande bataille de l'Internet en annonçant la création d'une «iRiposte» contre une gauche jugée hégémonique sur Internet, qualifiée de «gauchosphère».

 

Étonnamment, la «gauchosphère» ne représente pas les «voyous de la conscience» des médias (Mediapart et Marianne) que dénonce sans relâche le leader des Jeunes Pop'. Non, «la gauchosphère, c'est reconnaître que sur Twitter, sur les blogs, on se fait défoncer». L'obsession des Jeunes Pop' doit être de «rétablir la vérité», faire le sale boulot dans la fange web pour que les grands puissent faire, eux, de la vraie politique à la télévision. «Le temps qu'on va passer à lutter contre la gauche va permettre à nos responsables d'être davantage utiles aux Français», théorise Lancar.

L'iRiposte des Jeunes Pop ne concerne bizarrement pas la «fachosphère», la puissante frange extrémiste du web français, incarné par le blog Fdesouche bien plus influent que n'importe quel blog de la «gauchosphère». «Ils sont dans cette caricature permanente, dans cette escalade verbale permanente, on va pas rentrer dans ce sujet-là, se justifie Lancar. Les attaques dont je suis victime sur Twitter, ça vient plutôt de la gauchosphère que de la fachosphère». En somme, pas de tweet-clash, pas d'iRiposte. L'extrême droite n'est pas assez drôle pour mériter qu'on la combatte sur le web.

Le lipdub, ce précurseur

Les campagnes politiques ont toujours été parasitées par des boules puantes jetées dans les médias par des officines. En 2012, on devrait voir voler les boulettes de LOL, des actions souvent brèves, très ciblées, destinées à embêter l'adversaire et/ou à alimenter le feuilleton médiatique. La politique réduite au simple clash, comme si les nouveaux combats de rue entre jeunes de gauche et de droite avaient d'abord lieu sur Twitter.

La métaphore guerrière est permanente dans le discours de Lancar: «Si on est bon, on sera les lieutenants de la campagne de 2012», assure-t-il. La politique a toujours été du combat, mais Lancar y ajoute une nouvelle subtilité, l'humour. Les tranchées numériques sont avant tout «LOL»: «Certaines critiques, notamment sur Twitter, me font assez rire, [je trouve ça LOL]», dit-il. Le patron des Jeunes Pop avait théorisé cet abaissement de la politique au niveau du buzz et du clash avec le fameux lipdub qui mettait en scène le gouvernement à l'automne dernier. Les ministres s'étaient ridiculisés? Pas grave, répond Benjamin Lancar, les Jeunes Pop ont gagné en visibilité et après tout, on s'est bien marré.

En dehors de ce lipdub, Le LOL, en politique, peut prendre de très nombreuses formes. Et il est vrai que pour l’instant, la gauche s'est montré la plus active. Exemples:

- Un site reprenant les codes de l'humour Internet. Le PS a lancé en 2010 Bonjour la droite, déclinaison des sites à succès Bonjour madame ou Bonjour le chat. Les Jeunes Socialistes avaient lancé en 2009 Vie de jeunes, un site communautaire sur le modèle du célèbre Vie de merde. Les Jeunes Pop' ont annoncé qu'ils allaient lancer «OMG», l'Observatoire des mensonges de la gauche, qui reprend l'acronyme OMG (Oh my god) très utilisé sur le web.

- Un site-événement destiné à répondre dans l'urgence à un fait d'actualité. Les Jeunes Socialistes ont lancé le 9 septembre un mini-site moquant les excuses de l'UMP lors de la «perquisition» du siège du parti dans l'affaire Woerth. Un internaute avait créé en mars whiteleysee.fr, un comparatif pour moquer le nouveau elysee.fr qui ressemble au site de la Maison-Blanche.

- Des détournements sur Photoshop. Ils viennent quasiment toujours de non-militants qui s'amusent sur Twitter ou sur des forums, comme ici, ici ou ici. Les mouvements de jeunes pourraient s'emparer de cette forme d'humour d'Internet en créant des outils web permettant de détourner facilement des photos.

- Des groupes Facebook. Cela fait parti du folklore du web et peut permettre de toucher un très grand nombre de personnes si la blague prend. Les forces du LOL ont par exemple réussi à faire changer le lieu et la date du mariage d'Eric Besson. Plusieurs groupes Facebook s'étaient créés, appelant à chahuter le mariage qui devait avoir lieu à la mairie du 7e arrondissement le 16 septembre.

- L'exploitation d'un bug sur un site officiel. Lors du lancement de la nouvelle version d'elysee.fr en mars, des internautes ont débusqué une source inépuisable de rires avec une voix robotique qui lit le site pour les non-voyants. Fin août, une faille du module de recherche du site de l'Assemblée nationale permettait d'afficher n'importe quelle image sur une URL particulière du site (les internautes s'en sont donné à cœur joie sur le porno). À chaque fois, ces bugs sont corrigés en quelques heures.

- Le «trollage» de chat: pourrir les commentaires lorsqu'un politique est invité à répondre aux questions des internautes sur un site d'info. C'est la mésaventure qui est arrivée à Benjamin Lancar lors d'un chat sur 20minutes.fr le 3 septembre. À la suite d'un appel à la mobilisation lancé par des non-militants sur Twitter, Lancar a reçu une centaine de questions de ce niveau: «Il est sympa en vrai Michel Sardou?», «Tu connais la différence entre une moule et un pull-over?».

- Le «piratage» de sondages. Le LOL adore s'immiscer dans les espaces de vraie-fausse démocratie, comme les sondages sur les sites des politiques qui sont très faciles à manipuler pour peu que des internautes se donnent le mot. Yves Jégo en avait fait l'amère expérience lors d'un sondage sur son blog pendant les régionales.

- Le «Google bombing»: détournement des résultats de recherche sur le nom d'un politique. L'exemple le plus fameux reste le «miserable failure» (échec lamentable) que les internautes américains avaient assignés à George W. Bush. Plus récemment, la page Facebook de Nicolas Sarkozy s'est retrouvée en tête de la requête «trou du cul».

- Le tweet-clash. Nouveau degré zéro de la politique, le clash sur Twitter est un peu le successeur des altercations lors des tractages sur les marchés. Sauf que le public est plus étendu et que ça finit en général dans la presse web. Le modèle du genre reste le duel à coup de Twitpic entre Anne Hidalgo et Valérie Pécresse. Les jeunes ne sont pas en reste: Benjamin Lancar a récemment clashé son homologue des Jeunes Socialistes, Laurianne Deniaud. Le tweet-clash est une forme de LOL car il est avant tout un show.

- Le «report as a spam». Les sites communautaires ont toujours un bouton qui permet de signaler des éventuels abus. Par un glissement sémantique, un adversaire politique peut devenir un «abus» et le jeu peut être de tenter par ce biais de faire fermer la page d'un politique. Frédéric Lefebvre a ainsi été suspendu de Twitter pendant quelques heures lors de son arrivée, les internautes s'étant donné le mot pour cliquer sur «report as a spam».

- Une action de mobilisation des internautes autour d'une cause, façon flashmob. Les Jeunes Pop' s'étaient jetés dans la Seine en novembre 2009 pour défendre la cause climatique (et avaient été repêchés par la police). Dans un registre très différent, le PS avait demandé aux militants d'envoyer des photos avec les nombres 14 et 21 pour lutter contre l'abstention aux régionales les 14 et 21 mars dernier.

- Les vidéos virales. C'est vieux comme le buzz mais ça marche toujours. On peut citer le fameux lipdub UMP, l'étudiant à poil dans le métro du Modem, le lipdub Europe Ecologie ou la vache de Solférino.

- etc...

En parcourant cette liste, qui navigue entre le sublime et le pathétique, une question vient immédiatement l'esprit: OK, c'est drôle, mais à quoi ça sert politiquement?

Si cela n'avait aucun impact, les politiques ne craindraient pas les foudres du Petit Journal de Yann Barthès de Canal +, qui s'attache de la même manière à embêter les politiques et à repérer leurs petites failles. Le Petit Journal et le LOL représentent le bruit de fond de la politique, le bourdonnement du buzz qui ne recouvre jamais complètement le débat politique mais qui peut réussir à sérieusement le parasiter.

D'autant que les internautes sont amateurs de ce genre de contenus. Selon une étude Mediapolis/CEVIPOF réalisée début décembre 2009, les internautes français sont 31% à «trouver ou envoyer des contenus humoristiques sur la politique» alors qu'ils ne sont que 11% à «visiter le site d'une personnalité ou d'un parti politique».

«L'humour est l'arme politique la plus efficace» 

Le LOL peut être interprété comme une variation moderne des petites phrases, l'espace dans lequel s'épanouit traditionnellement l'humour en politique. Dans Libération en 2007, le socialiste Guillaume Bachelay en faisait l'apologie: «La forme brève crée du mouvement et du chaos, réveille l'assistance et relance le jeu. L'humour est l'arme politique la plus efficace. Un peu comme un silencieux». Des propos que ne renierait pas Benjamin Lancar aujourd'hui.

En période non électorale, le LOL a peu de soupapes de remontée médiatique. Par contre, dans les 6 mois précédant la présidentielle 2012, la plupart des sites Internet d'info se mettront en mode live permanent pour suivre la campagne (exemple en 2007 sur 20minutes.fr). C'est dans ce genre de format qui autorise —et même encourage— l'anecdotique que ces brèves de l'Internet gagneront une visibilité et donc un vrai pouvoir de nuisance. Les télés et les radios raffolent également de ces rubriques «buzz Internet» ou «insolite» qui font un peu retomber la pression quand l'actu est trop sérieuse.

Ce qui embête Benjamin Lancar, c'est que l'humour Internet est par essence décentralisé, lancé le plus souvent loin des partis par des internautes non-militants, cette fameuse «gauchosphère». L'enjeu pour 2012 est de réussir à canaliser ou à fédérer ses initiatives (pour le PS qui profite du caractère rebelle du web), ou à défaut, d'en créer soit-même (pour l'UMP qui combine le défaut sur Internet d'être de droite et au pouvoir).

Le modèle Humour de droite

Pour étudier ces discrets mouvements des états-majors, attardons-nous sur le cas d'Humour de droite, la franchise numéro 1 du LOL politique français qui suscite de plus en plus d'intérêt dans les partis. (À lire notre longue interview des membres d'Humour de droite)

Créé en juin 2009, Humour de droite —administré par une bande d'amis non militants bossant dans la pub, le journalisme ou la fonction publique— tire sans relâche sur l'UMP sur sa page Facebook (7.500 fans) et son compte Twitter (11.300 abonnés). C'est très loin de l'audience d'un grand média mais c'est suffisant pour lancer des actions d'envergure sur les réseaux sociaux et toucher un public influent (journalistes, politiques).

Du côté du Parti socialiste, on regarde, amusé et pas mécontent, les scuds balancés à longueur de journée par Humour de droite. «Je suis content qu'ils existent, déclare Emile Josselin, responsable des contenus web du PS. Mais je n'ai jamais cherché à les contacter pour qu'ils travaillent avec nous. Ce serait contre-productif: leur liberté de ton est structurellement plus forte que la nôtre»

Par contre, à l'UMP, les blagues d'Humour de droite commencent à ne plus faire beaucoup rire et une réplique devient impérative, comme l'explique Thomas Kolbé, responsable de la «iForce» des Jeunes Pop': «Il faudrait mettre en place un Humour de gauche puissant pour faire face à Humour de droite. Les jeunes UMP peuvent créer ce compte mais ce ne sera pas suffisant: il faut surtout pousser les jeunes de droite à s'inscrire sur le réseau pour faire un effet de masse».

De la portée politique du lipdub

La domination de la «gauchosphère» sur la «droitosphère» engendre deux stratégies numériques bien différentes. D'un côté, Benjamin Lancar prône le buzz pour le buzz, afin de forcer la porte des grands médias et, le cas échéant, y porter une parole politique. «Quand j'ai été invité au Grand Journal pour le lipdub, j'ai amené notre Livre Blanc sur la jeunesse à Jean-Michel Apathie», explique-t-il pour qualifier la portée politique de sa grande opération de karaoké. Aucun lien à chercher entre le buzz et la finalité politique.

Du côté du PS, on dénonce ce «sarkozysme à l'état enfantin»: «Tant qu'ils apparaissent dans les médias, peu importe le message», relève Emile Josselin. La doctrine LOL du PS est de conclure chaque éclat de rire d'un lien vers un communiqué du parti sur le même thème, comme sur le site Bonjour la droite. C'est un peu moins drôle du coup, mais c'est sans doute cela l'Aubrysme à l'état enfantin.

Vincent Glad

Toutes les déclarations de Benjamin Lancar sont issues de son chat et de son interview sur 20minutes.fr, de son passage sur LCI et sur Arrêt sur images.

Disclaimer: Emile Josselin est un ancien journaliste de 20minutes.fr où officiaient l'auteur de l'article et le rédacteur en chef de Slate, Johan Hufnagel.

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