Culture

Murakami à Versailles: la grande peur du métissage culturel

Anne de Coninck, mis à jour le 13.09.2010 à 21 h 20

Une polémique d'arrière arrière garde.

Takashi Murakami à Versailles «Oval Buddha» Benoit Tessier / Reuters

Takashi Murakami à Versailles «Oval Buddha» Benoit Tessier / Reuters

Qui veut bouter l’artiste japonais Takashi Murakani hors des murs du château de Versailles? Est-ce les mêmes qui ont chassé Marie-Antoinette s’interroge-t-on outre-Atlantique? Pas vraiment. En revanche, ce sont bien les mêmes qui ont déjà tenté d’interdire l’accès des portes du Palais à un autre artiste contemporain, l’Américain Jeff Koons. Sans succès. Même lieu... et même polémique qu’en 2008.

L’exposition qui s'ouvre au public le 14 septembre promet d’être mouvementée. Outre les deux pétitions qui circulent (elles auraient recueilli plus de 6.000 signatures chacune –les mêmes?), des manifestations sont prévues le jour de l’inauguration, et une action judiciaire a été lancée.  Bref, tout semble bon pour empêcher la tenue de l’exposition. Deux collectifs, d'un côté Versailles mon amour et la Coordination de défense de Versailles et de l'autre Non aux mangas entendent exclure l’artiste japonais des Grands Appartements, de la galerie des Glaces et des jardins: des lieux retenus par le Président de l'Etablissement public du château de Versailles, Jean-Jacques Aillagon, pour y présenter les vingt-deux pièces, principalement des sculptures, deux peintures, et une vidéo dont onze créées tout spécialement pour l'exposition.

Ils ont beau être tous contre, les opposants ne partent pas sous une seule bannière. D’un côté, Versailles mon amour, emmené par Anne Brassié, une chroniqueuse littéraire de Radio Courtoisie, et Eric Martin, un étudiant à l'université Paris-II-Assas refusent que le château «un des symboles de notre histoire et notre culture» soit transformé en «panneau Decaux». Leur plus grande terreur est le caractère porno (très soft!)  que l’on pourrait entrapercevoir dans l’art de Murakani, avec Lonesome Cowboy, un bonhomme au sexe pointé dont le jet de sperme forme un lasso ou Harpon une bonne femme aux gros seins dont le jet de lait forme une corde à sauter. A vrai dire une terreur sans fondement puisque Aillagon a déjà affirme que les pièces présentées «ont été choisie avec soin pour pouvoir être vue  par tous». L’exposition tourne plutôt entre l'Oval Buddha Gold, l’Oval Buddha Silver, une figure en argent avec une tête ovale énorme pour le Salon de l'Abondance, Flower Mantago une sculpture multicolore aux accents psychédéliques dans la galerie des Glaces… et Mister Pointy attendra les visiteurs dans le Salon d'Hercule.

De son côté, Non aux mangas a été créé à l'initiative d'Arnaud-Aaron Upinsky, président de l'Union nationale des écrivains français, avec le soutien d’un lointain descendant de Louis XIV, le prince Sixte-Henri de Bourbon-Parme. Si on retrouve le même refus du «métissage culturel» que les passéistes de Radio Courtoisie «inventé aux Etats-Unis sur l’aliénation de toutes les autres cultures», ils ont d'autres méthodes. Ils ont choisi d’en appeler à la justice pour démontrer l’illégalité de la tenue de l’exposition. Sans y parvenir jusqu'à présent.

Pour Jean-Jacques Aillagon, cette exposition a pour vocation «la confrontation de deux notoriétés, celle du château et celle de l’artiste»: n’hésitant pas à forcer le trait: «la galerie des Glaces est une sorte de manga, une bande dessinée à la gloire du règne du Roi». Il renvoie les protestataires «émanant de cercles d'extrême droite intégristes et de cercles très conservateurs» qui veulent faire du château de Versailles «un reliquaire de la nostalgie de la France de l'Ancien Régime, d'une France repliée sur elle-même et hostile à la modernité». Mais, manifestement, les polémiques ont tout de même un impact. Jean-Jacques Aillagon joue la prudence et annonce que les prochaines expositions d'art contemporain n'auront plus lieu dans les appartements royaux du château.

Qu’en pense Murakami? Il y a déjà quelques mois il craignait la réaction du public «la confrontation de mes œuvres à ce contexte historique, codé et connu à l'extrême. Je ne sais pas si elle sera bonne ou mauvaise»  poursuivant que «chaque salle royale a une histoire, mais chacune de mes œuvres, aussi, a une histoire». L’artiste japonais, qui partage son temps entre ses deux studios a Tokyo à Long Island aux Etats-Unis, fait partie de ces quelques artistes contemporains dont le prix des oeuvres dépasse le million de dollars lors des ventes des maison d’enchères, et dont les méthodes de travail s’apparente plus à celle d'un chef d'entreprise qu’à un artiste solitaire et maudit. Voilà qui choque les bien pensants, notamment français. Comme à chaque révolution artistique. Aujourd'hui, l'artiste doit être pauvre, abandonné, incompris. Un pur esprit qui ne doit surtout pas chercher la réussite matérielle sinon son oeuvre en est salie. Pour résumer, il doit être socialement un imbécile. Murakami ne voit pas évidemment pas les choses comme cela et s'en explique fort bien dans son autobiographie The Art Entrepreneurship Theory parue en 2005. Il se définit comme un «entrepreneur créatif» dont le travail prend racine dans les nouvelles «subcultures» (cultures secondaires) que sont les mangas, dessins animés et autres jeux vidéos tout en renvoyant à l’histoire de l’art japonais. Une formule qu’il a même depuis enrichi en s’associant à une marque de luxe française... Shocking!

Anne de Coninck

Photo:  Takashi Murakami à Versailles «Oval Buddha» Benoit Tessier / Reuters

 

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